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3e dim. du Carême (24/3) : Commentaire

Les deux premiers dimanches du Carême nous ont donné des classiques de ce temps liturgique : la tentation du Christ et la transfiguration qui en font toujours partie. On les retrouve dans les trois années du cycle. A partir de ce troisième dimanche, chaque année du cycle prend un cachet particulier. L’année C est celle de la réconciliation, de la conversion.

En ce dimanche, Paul médite sur une expérience négative du désert, pour nous demander de ne pas la répéter (deuxième lecture), tandis que le Christ part de faits divers pour nous inviter à la conversion (évangile).

La première lecture court sur son propre rail. Elle s’arrête aux stations importantes de l’Histoire sainte. Après une vue d’ensemble du parcours (premier dimanche du Carême), après la première grande étape en Abraham (deuxième dimanche du Carême), voici l’étape de Moïse, le libérateur.

Première lecture : Ex 3,1-8a.10.13-15

Nous lisons l’expérience initiale, décisive qui fera de Moïse le chef du peuple élu l’expérience du buisson ardent qui brûle sans se consumer.

Dieu se révèle à lui. Le texte parle, tantôt du Seigneur, tantôt de l’ange du Seigneur (expression fréquente dans la Bible pour désigner Dieu), tantôt encore de Dieu. Mais ce qui est capital, c’est que ce Dieu se révèle comme le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ; non un Dieu impassible dans son ciel, mais un Dieu qui intervient dans l’histoire de son peuple aimé. “Dieu des vivants” (Lc 20,38) qui est descendu pour les délivrer. Moïse sera le réalisateur du dessein de Dieu, celui qui fera sortir d’Égypte mon peuple.

Mais Moïse doute d’être pris au sérieux par Pharaon et demande à Dieu : Quel est ton nom ? Dans la mentalité d’alors, la connaissance du nom donnait pouvoir sur celui qui le portait, permettait de “capter” un dieu, de l’invoquer efficacement. Mais Dieu ne saurait être ainsi à la merci des hommes. Sa réponse : « Je suis celui qui suis » est plutôt un refus de se nommer. En même temps, ce Je suis doit être entendu, dans le langage sémitique, par : « Je suis là », je suis auprès de toi, je suis celui qui vient délivrer. Enfin le Je suis peut être compris par opposition aux dieux païens qui, eux, ne sont pas.

Ces trois sens se complètent et disent, avec une étonnante justesse, qui est Dieu :
- le Dieu grand devant lequel il n’y a qu’une chose à faire, ôter la courroie de ses sandales, se dépouiller, se voiler le visage
- l’inaccessible, que l’homme ne peut capter, se rendre utile
- mais aussi le tout proche, celui qui descend parmi les hommes pour les libérer, et qui se fera tout proche en Jésus.

Ni la familiarité, dite du sacristain, qui s’habitue à Dieu et le traite de copain, ni la peur du scrupuleux et de l’angoissé devant un Dieu inquisiteur, et encore moins l’indifférence détachée d’un Voltaire vis-à-vis du dieu des philosophes, l’être absolu, espèce abstraite et vague qui n’a rien à nous dire. Mais la crainte filiale, un des sept dons de l’Esprit Saint ; elle me donne un tel sens de la grandeur de Dieu et de sa proximité tout à la fois, que je suis pris par cette grandeur sans en être écrasé, et que j’aime Dieu sans jamais m’y habituer.

Sommet de la Bible ! Dieu se dit sans se nommer ! Et nous le découvrons en nous couvrant le visage. Buisson ardent, feu qui purifie le cœur encombré et l’enflamme d’amour.

Psaume : Ps 102

Bénis le Seigneur, ô mon âme, bénis son saint nom qu’il a révélé à Moïse. Bénis le Seigneur, chante-le pendant cette eucharistie. Il n’est pas un Dieu lointain : vois ses bienfaits, ses hauts faits qui culminent dans les “faits” de Jésus, et le plus haut : sa mort et sa résurrection, présentes dans cette célébration.

Autrefois il intervenait en faveur des enfants d’Israël, maintenant il agit pour nous qui sommes ses enfants, bien autrement encore. Bénis-le, il pardonne tes offenses et te ressuscitera comme Jésus, réclamant ta vie à la tombe pour te couronner d’amour et de tendresse.

Deuxième lecture : 1Co 10,1-6.10-12

Aux Corinthiens, trop sûrs d’eux-mêmes et rapides à récriminer contre Dieu, Paul raconte un bout plutôt lamentable d’Histoire sainte - destiné à servir d’exemple, pour nous avertir... ce qui s’est passé lors de la sortie d’Égypte.

De quelles attentions Dieu n’avait-il pas entouré son peuple aimé ! Ils ont tous été sous la protection de la colonne de nuée, signe que Dieu les accompagnait. Ils ont tous passé la mer Rouge, échappant ainsi à la domination égyptienne. Tous ils ont mangé la même nourriture, la manne, bu à la même source, l’eau du rocher frappé par Moïse.

Et Paul de spiritualiser ces événements, de les transposer dans la vie des Corinthiens : passer par la mer Rouge c’était être pour ainsi dire baptisé. La nourriture de la manne et la source étaient spirituelles, la Parole de Dieu et l’eucharistie. Paul personnifie jusqu’au rocher lui-même. Un rocher qui les accompagnait ! C’était déjà le Christ, lui, le seul roc sûr. Quelles grâces n’ont-ils pas eues ! Et vous de même, chers Corinthiens. Et toi, communauté chrétienne d’aujourd’hui.

Cependant (!) la plupart n’ont fait que déplaire à Dieu. Et cela a mal fini : ils sont tombés au désert, ils ne sont pas parvenus au but. L’Ecriture nous l’a racontée, leur histoire, pour nous servir d’exemple à ne pas imiter.

Nous aurions bien tort de nous dire : je suis baptisé, je vais communier... Ma vie en semaine est-elle selon l’eucharistie du dimanche ? Veillons. Ne soyons pas trop sûrs de nous : que celui qui se croit solide, qu’il fasse attention à ne pas tomber.

Cette lecture prépare ainsi aux mises en garde du Christ lui-même dans l’évangile. Vis bien ton Carême. Il est la chance à ne point manquer. On ne badine pas avec l’Amour.

Évangile : Lc 13,1-9

Des gens rapportent à Jésus un fait divers, une affaire de résistants, des Galiléens que Pilate avait fait massacrer. Il en ajoute lui-même un autre : dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, près d’une fontaine bien connue, à Jérusalem. La réaction d’alors (aussi de quelques braves gens et prédicateurs de chez nous) était inévitablement : les voilà punis.

Jésus se démarque de jugements aussi simplistes et, alors que son auditoire, préservé de punitions de ce genre, risquait la trop bonne conscience, il le réveille : Tenez-vous prêts, le jugement est là. Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous - sous-entendez : de la perdition éternelle. D’avertissements à nous tenir prêts, nous n’en manquons pas non plus : mort d’un ami, fragilité du succès... sans oublier la Parole de Dieu pendant ce Carême.

A cet avertissement sévère s’ajoute une parabole de miséricorde. L’homme qui demande au vigneron de couper le figuier stérile, c’est Dieu ; le vigneron qui intercède pour le figuier et veut lui laisser encore une année de grâce, c’est Jésus. L’année de chance, c’est le court temps du Carême, c’est le temps si bref à vivre qui nous est encore accordé et qu’il nous faut prendre à cœur. La patience du Christ est inaltérable, mais notre vie ne l’est pas. Comptons sur le cœur de Dieu, ne jouons pas avec lui. Puissions-nous donner du fruit ! Sinon...


• YAHVÉ, JÉHOVAH, SEIGNEUR

Yahvéh pourrait être une forme archaïque du verbe hébreu ’’être’’.

Les Juifs n’écrivaient que les consonnes d’un mot. Le nom de Dieu s’écrivait donc : JHVH. Lorsque, beaucoup plus tard (à partir du 7e siècle de notre ère), on ajouta les voyelles, une fausse lecture donna Jéhovah, totalement inconnu de l’antiquité.

La piété juive répugnant à prononcer le mot de Dieu, on le remplaçait par des circonlocutions, ainsi le Royaume des cieux pour le Royaume de Dieu (encore utilisé par Matthieu) - ou par ses attributs : le Tout-Puissant, l’Eternel et, le plus fréquemment, le Seigneur. Ce dernier titre sera donné à Jésus par la jeune Eglise chrétienne à partir de sa résurrection. Pierre dira : « Ce Jésus que vous avez crucifié, Dieu l’a fait Seigneur » (Ac 2,36). Dans la fameuse hymne des Philippiens (Ph 2,5-11), Paul chantera : « Dieu l’a élevé (ressuscité) et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom... afin que toute langue proclame : Jésus est le Seigneur ».

Dans notre liturgie, le mot Seigneur désigne tantôt le Père, tantôt Jésus. Ainsi au début d’une oraison : « Seigneur Dieu qui... » désigne le Père, alors que, dans la conclusion, il s’agit du Christ : « Par Jésus ton Fils Notre Seigneur. » C’est le contexte qui permet de le savoir.


Une conversion plus subtile

En entendant les appels à la conversion, beaucoup de pratiquants ne se sentent pas concernés : « Je n’ai ni tué ni volé. Je suis honnête. » - Fort heureusement ! Mais le Christ veut que nous soyons encore autre chose que des braves gens.

Il fut un temps où j’étais fervent, généreux, sans compromis. Le Christ entrait chez moi en ami, en intime. Je lui avais donné la clé de la porte arrière, il entrait comme il voulait. Je brûlais. Peu à peu, ces visites m’ont gêné : entrant par derrière, il traversait inévitablement mon domaine plus personnel où, depuis un temps, le désordre s’installait. Il me demandait des explications que j’écartais évasivement, prétextant mon manque de temps, mes occupations... Un jour, il trouva la porte arrière fermée. Il fit le tour, entrant par la porte officielle. Je me suis excusé : « J’ai égaré la clé. » Depuis je le reçois encore, mais par cette porte du tout-venant, quand d’autres sont là, ce qui me préserve de ses questions plus directes. Nous en sommes aux politesses, aux conversations de routine. Parfois je la regarde, cette porte arrière de mon cœur. Les herbes, depuis, ont poussé, sauvages et hautes, la serrure doit être rouillée. Plusieurs fois il est revenu frapper à cette porte. Je me cachais, faisais semblant de n’être pas là. Chaque fois, cela m’a rendu malade. Au fond, je voudrais bien... comme au temps des ferveurs premières...

D’après le père Lev Gillet (connu aussi comme ‘Un moine de l’Eglise d’Orient’), dans “Le visage de lumière”, Editions de Chevetogne (Belgique), 1966.


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(re)publié: 24/01/2019