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2e dim. du Carême (17/3) : Commentaire

Pour les catéchumènes, le Carême est la dernière grande catéchèse avant leur profession de foi et leur baptême. Nous, “les pratiquants” déjà initiés, nous approfondissons la foi. Osons le dire, de la foi nous en savons peu. Le catéchisme est loin, le bagage religieux léger ; peut-être avons-nous perdu quelques morceaux en route. Voilà donc l’occasion de nous ressourcer. Il s’agit évidemment d’autre chose que d’une simple information, encore que celle-ci soit utile. Il s’agit surtout de nous ouvrir à Dieu, d’écouter le Fils bien-aimé, comme nous le recommande la voix dans l’évangile de la Transfiguration.

Cet évangile de la Transfiguration est, avec celui de la Tentation du Christ, un classique du Carême. Il ne manque dans aucune des trois années du cycle. Le ciel opaque et sombre se déchire. Le Christ rayonne, un court instant, de sa gloire pascale à venir. « Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu. » Purifions donc nos cœurs pendant ce Carême, arrachons les voiles d’égoïsme et nous verrons la gloire de Dieu rayonnant sur le Christ ressuscité. Ce Christ rayonnant de gloire transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux. Tenons donc bon sur le chemin de croix de notre vie (deuxième lecture).

La première lecture court, parallèle, son propre tracé, selon une ligne qui s’arrête aux grandes étapes de l’Histoire sainte. Après une vue globale de cette Histoire (premier dimanche), voici l’étape des patriarches, celle d’Abraham.

Première lecture : Gn 15,5-12.17-18

Abraham n’a pas d’enfant. Dur destin pour un nomade : sa famille va s’éteindre. Alors le Seigneur le fait sortir hors de la tente, et lui promet une descendance telle que le nombre incalculable des étoiles. Abraham ne discute pas, bien qu’il n’ait aucune preuve ; il eut foi dans le Seigneur, il lui fit confiance.

Dieu reconnaît le mérite de cette foi exemplaire, et déclare Abraham juste : comme une note sonne juste, Abraham est selon le cœur de Dieu. Saint Paul commentera ce texte pour montrer que nous n’arrivons pas à Dieu par nos propres forces et mérites, mais par cette foi d’Abraham, cette confiance totale en Dieu (Rm 4).

Abraham est nomade et, de plus, en terre étrangère ; il voudrait des terres à lui, un pays. Dieu le lui promet. Cette fois-ci, Abraham demande un signe, et Dieu lui donne plus qu’il n’espérait : Dieu fait alliance avec lui.

Cette alliance est décrite selon une façon antique de conclure un pacte : on partageait des animaux en deux, on plaçait chaque moitié en face de l’autre ; puis, se tenant la main, les deux partenaires passaient entre les pièces en disant : « Qu’on me coupe en deux, comme ces animaux, si je trahis le pacte. » Rite primitif et cruel, mais combien expressif, où l’on s’engageait sur sa vie.

Abraham attend, anxieux, après avoir préparé le rite. Mauvais présage : les rapaces descendent sur les morceaux. Mais, au coucher du soleil une sombre et profonde frayeur le saisit, la frayeur typique à l’approche de la majesté de Yahvé. Yahvé passe (et lui seul !) entre les quartiers des animaux, dans le signe d’un brasier, d’une torche enflammée. Souvent, dans la Bible, le feu est un signe de l’apparition divine. Que l’on pense au feu du buisson ardent, aux langues de feu de la Pentecôte. Yahvé s’est donc engagé. Yahvé le partenaire d’Abraham

Nous sommes l’Abraham nouveau, comme lui, nomade et à l’avenir incertain. Sur qui ou sur quoi allons-nous miser pour trouver la sécurité foncière, le sens de notre vie ? Même pas sur notre droiture et nos dévouements. Uniquement sur Dieu, en lui faisant totale confiance. Il ne voudra pas être en reste. En Christ il fera avec nous une Alliance plus belle - et plus tragique - qu’avec Abraham.

Psaume : Ps 26

Avec Abraham qui doit tenir dans la foi, qui eut foi dans le Seigneur, une foi nue, qui fut plongé dans les ténèbres épaisses, qui fut saisi d’une sombre et profonde frayeur (première lecture) disons :
Le Seigneur est ma lumière et mon salut. De qui aurais-je crainte, devant qui tremblerais-je ?

Écoute, Seigneur, je t’appelle dans mon angoisse. Comme à Abraham, donne-moi un signe, réponds-moi. Car je cherche ta face. Ne me la cache pas. Comme tu as fait alliance avec Abraham, fais alliance avec moi, ne m’écarte pas.

Oui, j’en suis sûr, Dieu ne me décevra pas. Je verrai la bonté du Seigneur dans la joyeuse Nuit de Pâques et, un jour, sur la terre des vivants, dans l’illumination de ta gloire.

Allons, mon cœur, quitte ton pessimisme, tes peurs ! Espère le Seigneur, mise sur sa venue glorieuse. Et sois fort.

Deuxième lecture : Ph 3,17-4,1

Quand Paul dit : Prenez-moi pour modèle, cela n’a rien de prétentieux ; c’est le “Suivez-moi” du chef qui entraîne ses troupes par son exemple. L’apôtre veut prévenir ses lecteurs contre un groupe non précisé qui ne suit pas le chemin du Christ ; groupe ennemi de la croix, et qui vit en matérialiste : Ils ne tendent que vers les choses de la terre.

Mais nous, ajoute-t-il par contraste, nous sommes citoyens des cieux. Quand on connaît Paul, on sait qu’il ne prêche pas ici une mystique d’évasion. Cependant la terre n’est pas notre but dernier ; voyons plus loin et attendons le Christ, le Ressuscité, qui nous fera participer à sa résurrection. Il transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux, expression paulinienne qui désigne l’homme entier. Selon Paul, l’âme ne va pas seule à Dieu, nous ne sommes pas des esprits, mais des humains, esprit et matière ; tout l’homme sera transformé.

Déjà Pâques s’annonce : le Christ avec son corps glorieux de ressuscité. Mais il n’y a pas de Pâques sans Vendredi saint, et il nous faut, pendant le Carême, nous mortifier (un mot qui vient de mort), mourir à nos mauvaises tendances qui font notre honte. Alors nous pourrons célébrer Pâques en vérité.

Évangile : Lc 9,28b-36

Les évangiles de Marc, de Luc et de Matthieu puisent à une même source plus ancienne, ce qui fait que, lorsqu’on les met l’un à côté de l’autre pour les regarder dans une vue d’ensemble (synopse, d’où le nom de Synoptiques donné aux trois - saint Jean suit une piste assez différente), on s’aperçoit qu’ils ont, avec des variantes, le même récit des faits, parfois dans le mot à mot. Les variantes peuvent cependant, si petites soient-elles, trahir une spiritualité différente, faire soupçonner un progrès dans la réflexion des premières communautés chrétiennes. Ainsi Luc, l’évangéliste de la prière, ne manque-t-il pas de noter que Jésus fut transfiguré pendant qu’il priait. Mais dans l’ensemble, le texte de Luc ne diffère pas énormément - ici du moins - de celui de Matthieu ; on voudra se reporter à ce dernier.

La Transfiguration selon Matthieu : Mt 17,1-9 - Année A

La première annonce de la passion avait ébranlé les apôtres. La transfiguration doit affermir trois des plus influents disciples, Pierre, Jacques et Jean que l’on retrouve, ainsi sélectionnés, à la guérison de la fille de Jaïre, lors d’une pêche miraculeuse, et qui seront les témoins de son agonie.

Matthieu emploie intentionnellement le terme de vision. Sans diminuer la réalité de celle-ci, on ne la comprend que si l’on sait que les descriptions visionnaires de la Bible suivent un schéma à peu près identique : lumière, nuée, personnage-type, voix, crainte et frayeur... qu’il faut donc interpréter.

A commencer par la haute montagne. Le lieu est moins géographique (la tradition localise le Thabor) que biblique : comme Dieu s’était manifesté sur la montagne du Sinaï, il se manifeste sur cette autre montagne dite haute. Et quelle différence ! Pour un court instant, le secret de Jésus est dévoilé avec éclat.

La vision fait jouer un premier déclic : l’Ancien Testament s’arrête et s’achève pour s’incliner devant le Christ en la personne de ses deux représentants majeurs Moïse (la Loi) et Elie (le Prophète). Loi et Prophètes désignaient la sainte Ecriture, la foi juive dans son ensemble. Jésus, par la seule présence de ces deux grands, se manifeste comme l’aboutissement de la longue route d’Israël. Les temps sont achevés. Jésus est le Messie tant attendu ! Loi et Prophètes authentifient Jésus, s’inclinent devant lui, pour s’effacer et lui céder la place.

Moïse et Elie s’entretiennent avec Jésus. De quoi ? « De sa mort qu’il aurait à subir à Jérusalem » (Lc 9,31). Mais parler de mort dans un environnement de gloire, c’est évidemment prédire que cette mort serait glorieuse et déboucherait dans la résurrection.

Non seulement le catéchisme juif (la Loi et les Prophètes, en la personne de Moïse et Elie), mais Dieu lui-même vient authentifier Jésus comme le Messie. Il parle, non d’un nuage, mais d’une nuée lumineuse ; la nuée, signe de la présence réelle, mais invisible de Dieu, qui trônait sur l’arche d’alliance. Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le. Il y a tant de messies et de prophètes qui veulent nous endoctriner. Le Père nous dit : Il n’y en a qu’un seul, Jésus, qu’il vous faut écouter, écouter au sens fort d’accepter, de le laisser entrer dans notre vie pour la changer. « A qui irions-nous, dira Pierre, toi seul as les paroles de la vie ? » (Jn 6,68)

Mais ne puis-je deviner encore autre chose ? Non seulement le ciel s’ouvre, Dieu lui-même s’ouvre. Ô imprévisible, étonnante révélation de l’intérieur de Dieu lui-même ! Lui, l’unique, il se dit divinement plusieurs ; il se manifeste comme Père qui nous donne son Fils : celui-ci est mon Fils bien-aimé. Il y a donc en Dieu un toi-et-moi, un dialogue amoureux si fort que Jésus l’appellera leur commun Esprit. Nous balbutions, pris de vertige. En cet homme-Jésus sourd et chante le dialogue infini de Dieu. Jésus est plus qu’un messie humain, il est le Verbe, la Parole, la Parole amoureuse, le Fils bien-aimé qu’il nous faut écouter !

Et voici que ce dialogue (le corps humble et mortel du Christ le cachait jusque-là), voici qu’il se met à vibrer dans l’humanité de Jésus. Un court instant prémonitoire, Jésus est transfiguré. Il resplendit d’un éclat trans-humain et le reflet de cette gloire intérieure brille sur son visage dans un éblouissement semblable au soleil ; ses vêtements mêmes paraissent de lumière. Il rayonne !

La vision saisit les disciples d’une grande frayeur, au point qu’ils tombent la face contre terre. L’épouvante sacrée devant la majesté du Christ. Mais ils n’en sont pas écrasés ; une forte douceur, une joie inexprimable les envahissent en même temps, au point que Pierre s’écrie : Comme il est heureux que nous soyons ici !

Mais que veulent [dire] ces trois tentes à dresser ? Serait-ce qu’ils envisagent de s’installer pour jouir plus longtemps de ce bonheur ? Il semble bien le contraire. Pierre a saisi quelque chose de l’événement : la fin des temps approche dont la tradition juive affirmait qu’elle ressemblerait à une entrée dans la Terre promise, et que, alors, Israël habiterait sous la tente en pèlerin pressé d’atteindre le but. On comprend alors sa proposition : « Je vais dresser trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie », afin de nous préparer à cette joyeuse entrée. Une invitation à ne pas nous installer. A nous dématérialiser. La gloire du Christ est proche. Moins de quarante jours jusqu’à Pâques ! Quelques brèves années à vivre sur la planète. Vivons sous la tente, en pèlerins de Dieu.

Puis c’est fini. Ils ne voient plus que Jésus seul.

La consigne de n’en parler à personne relève du fameux secret messianique. La transfiguration est à garder secrète, parce qu’on ne peut la comprendre avant qu’elle soit réalisée durablement, avant que le Fils de l’homme ressuscite d’entre les morts.

Si la vision n’a guère servi aux apôtres pendant la passion de Jésus, elle les aura préparés à plus difficile, à plus inouï : à la résurrection de leur maître.

Ainsi la transfiguration est-elle une anticipation de Pâques. Aussi cet évangile a-t-il sa place en Carême, où, dans les nuages qui s’amoncellent, ce fulgurant rai de lumière annonce le but, la transfiguration pascale.

Cette vision, les trois disciples ne l’oublieront jamais. Elle continuera de briller dans leurs cœurs et, bien plus tard, les soutiendra encore dans leur foi, ainsi qu’en témoigne la deuxième Lettre de Pierre : « Nous n’avons pas couru des fables... si nous vous avons fait connaître la puissance... de Notre Seigneur Jésus Christ ; c’est pour l’avoir vu de nos propres yeux dans tout son éclat. Cette voix (du Père) nous l’avons entendue quand nous étions avec lui sur la montagne sainte. » (2P 1,16-18).

Ô attachante vision ! Comme il est heureux que nous soyons ici ! Bonheur du cœur aimant quand il expérimente la douce force de Dieu, à certains moments de grâce. Pauvre chrétien qui n’a jamais connu la douceur de Dieu, l’expérience intérieure ! Dont la religion est un poids plus qu’une joie ; un devoir, jamais un plaisir. Voir Dieu ! Les yeux intérieurs s’ouvrent grand, le cœur se dilate, la joie déborde. Puis le voile retombe. Comme les disciples, il nous faut redescendre dans la monotonie, l’obscurité, la lutte, « jusqu’à ce que l’étoile du matin se lève dans nos cœurs » (2P 1,19).

Ne demandons pas de vision à Dieu. Evitons l’extraordinaire. Ne recherchons pas l’excitation religieuse, le sentimental. Méfions-nous des apparitions avant qu’elles ne soient authentifiées. Mais demandons avec Moïse : « Je voudrais te voir » (Ex 33,18) avec les yeux du cœur, connaître la joie de la foi, l’expérience intérieure de ta présence. Et si je puis, comme le disciple aimé, reposer sur ton cœur - que je sois, comme lui, présent sous ta croix.

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(re)publié: 17/01/2019