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27e dim. ordinaire (6/10) : Commentaire

Nous venons à la messe avec nos doutes et nos questions. Et, comme le prophète, nous interrogeons Dieu : « Je t’appelle, et tu n’entends pas ? Pourquoi restes-tu à regarder notre misère ? » (première lecture). Ah ! crions avec les apôtres : Seigneur, augmente en nous la foi ! (évangile). Écoutons Paul nous dire : Réveille ta ferveur première, ne marine pas dans la peur, garde l’Evangile dans toute sa pureté, compte un peu plus sur l’Esprit Saint qui habite en toi (deuxième lecture).

Première lecture : Ha 1,2-3.2,2-4

C’est le seul texte du prophète Habacuq que nous lisons aux messes du dimanche, mais il contient la moelle de son message. Celui-ci fut écrit vers 600 avant le Christ, donc au temps du prophète Jérémie.

Les barbares chaldéens menaçaient Jérusalem et semaient alentour pillages et violences, tandis que, dans les propres rangs, se déchaînaient disputes et discordes. Le prophète, alors, questionne Dieu, l’accuse presque : Combien de temps, Seigneur, vais-je t’appeler au secours, et tu n’entends pas... pourquoi restes-tu à regarder notre misère ? C’est le problème du mal. Pourquoi la souffrance ? En plus cruel : nous qui sommes ton peuple, pourquoi nous traites-tu ainsi ? Jésus lui-même reprendra en croix cet angoissant pourquoi, pourquoi ?

Que va répondre Dieu ? Je me tiendrai à mon poste de garde, se dit le prophète, je guetterai ce que dira le Seigneur. Alors le Seigneur lui répond par un oracle, mis par écrit bien clairement sur des tablettes, pour qu’on puisse le lire et le relire. Cet oracle, sous forme de vision, annonce que le juste vivra. Dieu ne l’abandonne pas. Mais, précision importante, le juste n’aura la vie sauve que par sa fidélité à Dieu. Celle-ci passera par l’épreuve, le doute : la réalisation de l’oracle paraît tarder. Mais la vision se réalisera... elle viendra certainement. Aussi attends-la dans la confiance en Dieu, la fidélité.

Tant de chrétiens pensent qu’avoir la foi, c’est admettre des vérités, alors qu’elle est d’abord se fier à Dieu, et justement “quand on est dans le tunnel”. Paul et la Lettre aux Hébreux reprendront le mot-clé qui exprime l’attitude fondamentale du chrétien : se fier à Dieu, lui rester fidèle, malgré toutes les apparences contraires (Rm 1,17 ; Ga 3,11 ; He 10,38). Ainsi ce texte prépare-t-il excellemment l’évangile de la foi à déplacer un sycomore.

Psaume : Ps 94

Venez, vous qui participez à cette assemblée, crions de joie pour le Seigneur. Allons jusqu’à lui en rendant grâce par cette eucharistie. Il est notre rocher ferme et sûr, notre salut. Adorons-le, remettons-nous entièrement à lui. Il veille sur nous, il est notre Dieu, il s’est engagé envers nous ; nous sommes son peuple qu’il conduit sûrement à travers tous les obstacles. Aussi, écoutez sa parole qui sonne comme un avertissement : Ne fermez pas votre cœur par le doute, le manque de foi, comme avaient péché vos pères qui m’ont provoqué par leurs récriminations, alors que, pourtant, ils avaient vu mes exploits, tout ce que j’avais fait pour eux.

Deuxième lecture : 2 Tm 1,6-8.13-14

La deuxième Lettre à Timothée fait partie des Lettres dites pastorales parce qu’elles s’adressent à des pasteurs. La première génération est en train de disparaître. il faut assurer l’avenir, structurer.

Cette deuxième Lettre se présente comme le testament spirituel de Paul. Les appels à la fidélité se font pressants. L’insistance sur l’intégrité de la foi fait deviner des déviations doctrinales. Le tout sur fond d’encouragement. Nous les lisons du 27e au 30e dimanche.

Qui ne se reconnaît, en Timothée, ce fils bien-aimé de Paul ? Qui d’entre nous ne s’identifie à lui, à certaines périodes basses de son engagement, quand la fatigue se fait sentir et qu’il faut réveiller le don reçu de Dieu ?

Le disciple connaît la peur, il se sent isolé, son maître est en prison, l’Evangile ne s’épanouit pas dans un succès brillant, on se moque des chrétiens et la honte risque de paralyser Timothée, la honte d’annoncer une croix d’ignominie.

Où sont les beaux jours ? Quand nous avions reçu, dans l’enthousiasme, le don de Dieu, le Christ - avec le beau devoir de rendre témoignage ? Le laïc par son baptême, le prêtre par l’imposition des mains à l’ordination, geste qui transmet le ministère ou, plus exactement, implore l’Esprit qui, seul, en fin de compte, envoie et donne pouvoir.

Il faut maintenant réveiller le don endormi, dépasser la peur, compter sur la force de Dieu et prendre résolument notre part de souffrance pour annoncer l’Evangile.

Après cette adjuration, l’apôtre supplie son disciple de transmettre fidèlement l’Evangile. Les dangers doctrinaux se devinent aisément derrière les mots d’enseignement solide (littéralement : sain, par opposition à une doctrine avariée) sur lequel il faut se régler, qu’il faut garder dans toute sa pureté. Un des dangers les plus graves était alors le gnosticisme qui minait la foi de l’intérieur, en vidant de leur contenu des réalités centrales comme la résurrection.

C’est à ce moment critique que l’Église des débuts doit fixer les formulations de sa foi. Il est question de dépôt de l’Evangile à garder dans toute sa pureté (que notre lectionnaire tourne en dépositaires, pour éviter le contresens d’une foi chosifiée). Périodiquement, quand le message du Christ risquera d’être trahi, l’Église reformulera ainsi sa foi. L’Esprit Saint, qui habite en nous et qui est source de créativité, est aussi garant de fidélité.

Une fidélité dite apostolique : Timothée a reçu de Paul l’enseignement qu’il doit, à son tour, garder et transmettre dans toute sa pureté. Nous avons ici les racines de l’affirmation du Credo : Je crois à l’Église apostolique ; l’Église vraie est celle qui a reçu l’enseignement des apôtres et le garde dans toute sa pureté.

Texte peu romantique, un peu conservateur. Grâce de l’Esprit Saint qui préserve la créativité du danger de se perdre et de trahir.

Évangile : Lc 17,5-10

Jésus venait de parler longuement aux foules. Le voici qui s’adresse maintenant aux apôtres, terme que Luc réserve aux Douze et qui veut dire ‘envoyé’. Mais, à travers eux, Luc pense à tous les autres envoyés, et nous pouvons fort bien nous y reconnaître, nous que le baptême a consacrés, “oints” par l’onction du saint chrême, pour proclamer les hauts faits du Seigneur (1P 2,9).

Les apôtres dirent au Seigneur : Augmente en nous la foi ; non le “croire que Dieu existe”, mais la confiance, le dynamisme, le courage. Luc pense évidemment aux moments durs où le témoignage pèse, où l’angoisse saisit l’envoyé, où l’usure paraît avoir raison de cette foi - états que, nous aussi, nous connaissons bien.

Le Seigneur répondit : La foi, si vous en aviez gros comme un grain de moutarde, vous diriez au grand arbre que voici : « Déracine-toi et va te planter dans la mer » ; il vous obéirait. Le grand arbre que voici, littéralement “le sycomore”, arbre réputé le plus difficile à déraciner. L’image est volontairement forcée : l’arracher et le planter dans la mer est chose impossible. L’impossible aura lieu dans votre vie. Avec un peu de vraie foi, de la dimension d’un grain de moutarde, la plus petite graine qui soit, plus petite encore qu’une tête d’épingle. Dieu est le maître de l’impossible, disait Gabriel à Marie, en faisant allusion à l’impossible naissance d’Isaac (Gn 18,14) comme à celle de Jean Baptiste (Lc 1,36-37). L’impossible, en effet, n’a-t-il pas eu lieu ? Ces pauvres Douze, aux moyens dérisoires, n’ont-ils pas changé le monde ? Et nous qui nous encombrons de techniques et de moyens d’apostolat sophistiqués, nous devrions être honteux de mesurer la puissance de l’Evangile à nos propres possibilités. Un peu de vraie foi !

La confiance en la force de l’Esprit plutôt qu’une illusoire confiance en nous-mêmes. Ah ! Crions ardemment : Seigneur, augmente en nous la foi !

A cette séquence Luc colle une seconde qui la suit comme son contraire. La première parlait du trop peu de confiance dans le Seigneur, la seconde de la trop grande estime de nous-mêmes, de la suffisance qui guette l’apôtre. L’un ou l’autre missionnaire, au temps de Luc, s’imaginait-il avoir droit à quelque place particulière ? Jésus ne préviendra-t-il pas ses apôtres, plusieurs fois, de ce danger ? Paul n’a-t-il pas senti lui-même la jalousie lui monter au cœur (1Co 1-4 ; 2Co 10-12) ?

Aussi Jésus compare-t-il l’apôtre à un serviteur. De par le contexte, on peut penser à un esclave d’alors, dont la condition était de n’avoir aucun droit à un salaire, même pas à de la reconnaissance. C’est là que gît la pointe de la parabole : de même, quand vous aurez fait tout ce que Dieu vous a commandé, dites-vous : nous sommes des serviteurs quelconques. Nous n’avons fait que notre devoir. Devant Dieu, nous n’avons aucun droit à faire valoir, aucun mérite. Aucune “œuvre” ne nous donnera droit à quelque récompense. Tout est grâce, gratuit (c’est la pensée majeure des Lettres aux Romains et aux Galates). Nous sommes des serviteurs quelconques, mot à mot : bons à rien, qu’on traduisait encore par : inutiles.

L’image pourrait faire croire à un Dieu méprisant qui nous traiterait de haut. N’oublions pas que c’est une parabole où seule importe la pointe. On ne saurait parler d’un Dieu méprisant, quand il s’est abaissé et s’est fait notre serviteur, quand il se mettra en tenue de service et nous fera mettre à table pour nous servir (Lc 12,37).

Ainsi ces deux séquences se complètent-elles par leurs contraires mêmes. Plus de confiance en Dieu nous préservera de trop de foi en nous-mêmes. Plus d’humilité nous fera compter davantage sur la force de Dieu.

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(re)publié: 06/08/2019