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23e dim. ordinaire (8/9) : Commentaire

Il y a des dimanches plus agréables. Il en a de plus austères, comme celui-ci.
N’esquivons pas le Christ qui vient nous demander de le suivre. Une suite qui nous conduira au renoncement, au sacrifice. Ce n’est pas à prendre à la légère, réfléchissons bien (évangile). Prions pour ne pas tomber dans un christianisme de facilité, demandons la vraie sagesse, l’Esprit Saint (première lecture). Et nous aurons la force d’accomplir ce qui nous paraissait impossible, tel le geste que Paul demanda d’un chrétien dont l’esclave s’était enfui (deuxième lecture).

Première lecture : Sg 9,13-18

Le livre de la Sagesse a été écrit, pense-t-on, à Alexandrie, en Égypte, ville universitaire réputée, par un pieux Juif du dernier siècle avant le Christ, qui sut marier avec bonheur la philosophie grecque et la piété juive. Voici une méditation sur la vraie sagesse. L’auteur personnifie cette sagesse et prépare ainsi les esprits à accueillir le Christ, Sagesse du Père.

Les pensées des mortels sont mesquines, chancelantes. Si déjà nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre, à portée de main, comment découvrir ce qui est dans les cieux ? Dieu ! Nous ne pouvons connaître ta volonté, Seigneur, que par ta Sagesse, ton Esprit Saint. Il n’est pas encore question de la troisième personne de la Trinité : mais, avec les yeux du Nouveau Testament, nous pouvons interpréter ainsi ces paroles, selon le mot de Jésus : l’Esprit vous enseignera toute chose (Jn 14,26). Ce n’est pas en nous fiant à nos constructions idéologiques, mais en écoutant la Sagesse de Dieu que nous apprenons ce qui plaît au Seigneur, et que nous sommes sauvés. Tant de systèmes philosophiques, de slogans, de maîtres à penser et de gourous inondent notre vie. Et nous raisonnons, nous discutons à perte de vue ! Soyons des sages qui percent les voiles pour voir “autrement”. Regardons avec les yeux du Christ.

Cet appel à entrer dans les vues de Dieu, à renoncer aux nôtres, prépare l’enseignement de Jésus, dans l’évangile, sur la folie de sa croix, dont Paul dira qu’elle est sagesse supérieure qui nous a été révélée par l’Esprit Saint (1Co 1,6-16).

Psaume : Ps 89

Sur la la fragilité de l’homme et la sagesse de Dieu.

Seigneur, nous sommes si peu de chose : poussière, herbe changeante qui fleurit le matin, et le soir elle est fanée. Et nous sommes si prétentieux ! Apprends-nous la vraie mesure de nos jours, à voir notre néant et à pénétrer ta sagesse, à nous confier à ton plan d’amour. Que vienne sur nous ta douceur, ta lumière, ton Esprit Saint. Et nous passerons cette eucharistie et tous nos jours dans la joie et les chants.

Deuxième lecture : Phm 9b.10.12-17

Onésime est un esclave qui s’est échappé. Paul l’a pris en affection, lui a donné la vie du Christ par la foi et le baptême. Onésime est, pour l’instant, près de Paul qui est en prison, et auquel il rend des services. La situation est évidemment délicate. Aussi Paul renvoie-t-il l’esclave au maître, un certain Philémon, également un converti de Paul et membre influent de la communauté de Colosses, avec une lettre dans laquelle il demande d’accueillir le fugitif, non seulement comme un frère bien-aimé dans la foi, mais comme si c’était moi. Il ne lui demande pas expressément d’affranchir l’esclave, mais il lui suggère de le faire librement, qu’il ne s’y sente pas forcé. Que l’esclave devienne pour son maître ce qu’il est pour Paul : un frère bien-aimé - dans le Seigneur, bien sûr, mais aussi humainement, selon le droit civil.

Paul ne conteste pas l’ordre social d’alors ; en ce sens, il n’est pas révolutionnaire. Mais il mine cet ordre de l’intérieur : en déclarant l’esclave un frère bien-aimé, plus ! une part de moi-même, devant Dieu l’égal de son maître... il ouvre une brèche par où l’amour renversera les structures.

La plus petite lettre de Paul - on l’a appelée un billet - nous en dit plus sur les rapports maître-esclave que ses grandes épîtres doctrinales. Elle contient une formidable charge d’explosif, capable de changer le monde. Changer les structures, ce n’est pas encore changer les hommes ; mais changer les hommes, c’est certainement ébranler les structures inhumaines.

Enfin, voyez comme ce petit billet nous trahit un Paul affectueux, tendre. Et quelle habileté à convaincre

Évangile : Lc 14,25-33

Des mots de Jésus qui font trembler, hésiter, et qui ne révèlent leur joie profonde que “lorsqu’on a fait le pas”. Entièrement.

Jésus est encore en route vers Jérusalem ; mais ici, le voile est soulevé, on ne peut plus crûment, sur la fin de cette route : la passion, son don entier en croix.

De grandes foules le suivent. Dans l’euphorie des discours et des miracles, savent-elles où mène la route ? Jésus qui marche devant, résolument, le visage durci, dit Luc (Lc 9,51), se retourne, comme pour arrêter cette promenade et mettre chacun devant les exigences de cette route.

Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père... sa femme, il ne peut être mon disciple. Le disciple, au temps de Jésus, était plus qu’un élève, c’était un familier du rabbi : il partageait sa vie, une vie ordinairement calme, sans histoire, peut-être même dans la perspective d’être un jour honoré comme le maître. Mais Jésus monte à Jérusalem, il monte en croix ! Partageront-ils ce dénuement complet qui exige l’abandon de tout avantage humain et le renoncement aux biens les plus chers ? Me préférer, dans l’original : haïr son père... ; il est vrai que l’hébreu n’a pas de mot pour “préférer”, il ne connaît qu’amour et haine. Mais si Luc a gardé ce mot, alors qu’il disposait de la nuance grecque, c’est que, dans le renoncement, il ne veut pas mettre de nuance : c’est tout le radicalisme prophétique du tout ou rien.

Jésus ne demande évidemment pas que l’on néglige ses devoirs affectifs et familiaux. Mais il pense à ses disciples qui seront en butte à l’hostilité de leur entourage et parfois de leurs proches. Rappelons l’autre mot de Jésus : « Le père sera contre le fils et le fils contre le père » (Lc 12,53). Plus encore : il faut porter sa croix. Nous avons stylisé cet appel. A l’époque, il donnait froid dans le dos : les Juifs voyaient fréquemment un des leurs porter le patibulum, l’instrument de supplice, la poutre transversale, et marcher jusqu’au lieu où une torture barbare le clouait au pieu pour y mourir atrocement. C’est donc de mort, et non seulement du support des ennuis, “des croix”, qu’il est ici question. C’est l’appel à renoncer même à sa propre vie.

Le temps de Luc est encore le nôtre qui connaît tout autant de martyrs : tant d’Etats totalitaires suppriment violemment la contestation chrétienne ! Ne parler que du Dieu bon ne rend service qu’aux autruches ; n’exalter que la joie prépare de mauvais réveils. Notre Dieu est celui de la croix et des exigences. Il ne donne pas des plaisirs, mais son bonheur qui ne s’achète pas au rabais. C’est toute la différence.

Qui n’hésiterait devant tant d’exigence ? Et comme si elles n’avaient pas encore compris, Jésus invite les foules - nous - à réfléchir avant de se décider ; à s’asseoir, comme celui qui veut bâtir une tour (opération financière alors risquée, où les énormes fondations engloutissaient le gros de la somme) calcule la dépense pour voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout. Ou encore comme le roi qui part en guerre en état d’infériorité, et qui fait bien de s’asseoir, lui aussi, pour, au besoin, négocier plutôt que de courir au désastre.

Comptons sur Jésus, il nous aidera à porter la croix. Mais ne soyons pas présomptueux, nous n’allons pas à la fête, et la route est longue ; il ne s’agit pas de caler à mi-chemin. Car c’est bien de sacrifices qu’il s’agit et, comme pour y mettre sa signature, Luc rapporte en finale un de ses appels préférés, l’appel à la pauvreté : renoncer à tous ses biens. Parce que, pour lui, c’est le moyen indispensable pour être radicalement disponible, libre, afin d’être le disciple de Jésus.

Le mari, l’épouse, le commerçant... pourraient se dire : ce n’est pas pour moi ; je ne peux laisser mes enfants, mon conjoint, mon travail... Pourtant, Jésus s’adresse aux foules, donc à tous, pas seulement aux moines et aux prêtres. Il ne demande pas à tous de renoncer à tous leurs biens, mais à tous il demande la radicalité, le don entier. Ce don entier est exigé du couple dont l’amour - il le sait - demande un renoncement aussi entier que celui du célibat consacré. Chacun de nous sait très bien ce qu’il refuse à Dieu. Tant de chrétiens ont une religion triste. C’est qu’ils n’ont donné que le petit doigt. Donne-toi sans y mettre de conditions. Aie confiance. Jésus marche devant, « lui qui m’a aimé et s’est livré pour moi ». (Ga 2,20)

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(re)publié: 08/07/2019