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1er dim. du Carême (10/3) : Commentaire

L’homme est cassé, méchant. Le monde est mal fait. Les méditations du Carême commencent donc par la racine, le problème du Mal. Mais aussi avec un retournement à la racine : le Christ vainc ce Mal profond. Et dès le début de son ministère, quand il affronte le prince du Mal (évangile), le ton est grave, mais à l’optimisme : la victoire de Pâques est au bout de la misère humaine. Et la première lecture nous parle déjà de notre libération, dont celle de la captivité d’Égypte n’était qu’une image prémonitoire. Dieu ne nous impose cependant pas sa libération. A nous de l’accepter par une foi active (deuxième lecture).

Retroussons les manches. Mettons-y un coup, pour que notre profession de foi, en la Nuit pascale, soit vraie : « Je renonce au Mal - je crois en (j’avance vers) toi. »

Première lecture : Dt 26,4-10

Le Carême nous offre, chaque année, un résumé de l’histoire sainte qui raconte les grandes interventions de Dieu envers son peuple. Chaque fois sous un autre aspect, mais toujours selon une progression classique : Abraham, Moïse, Terre promise, retour de captivité et nouvelle Alliance. En ce dimanche nous lisons le noyau de ces interventions : la Pâque juive, la libération de l’esclavage d’Égypte.

Abraham mon père était vagabond, descendit en Égypte où le peuple devint une grande nation. Maltraités en un dur esclavage, nous avons crié vers le Seigneur qui nous a fait sortir d’Égypte et nous a conduits dans ce lieu et pays.

Cet acte de foi était prononcé par le Juif pieux quand il venait présenter les prémices de ses récoltes, en reconnaissance de ce qu’il devait au Seigneur. Simplicité touchante, foi profonde du Juif qui se sait débiteur de Dieu et lui fait action de grâce. Acte de foi qui prépare celui du Nouveau Testament dont Paul nous donnera un résumé dans la deuxième lecture.

Durant la Nuit pascale, nous referons solennellement notre profession de foi. Préparons-nous. Nourrissons cette foi par les riches lectures de ces dimanches du Carême. Et, déjà, par l’eucharistie, faisons action de grâce, en présentant à l’autel du Seigneur nos prémices, notre généreuse disponibilité.

Psaume : Ps 90

Ce psaume est un des plus expressifs de la confiance en Dieu, le Dieu dont je suis sûr au milieu des pires dangers. Il continue le Credo du Juif, entendu dans la première lecture. Il prépare déjà l’attitude du Christ qui met sa confiance en Dieu, alors que le démon, dans un blasphématoire abus de confiance, lui citera les versets : les anges te porteront sur leurs mains pour que ton pied ne heurte les pierres.

Le Christ a prié ce psaume. Prions à notre tour ce magnifique acte de confiance : dans nos propres épreuves et en union avec nos frères persécutés, avec tous les hommes éprouvés.

Me voici à l’abri, près de Toi, Père. Tu es mon rempart, un rempart dont je suis sûr. Les puissants ne peuvent me nuire. Tu es le Puissant, bien au-dessus d’eux. Qu’ai-je à craindre ? Je suis sûr de Dieu mon Père.

Si le malheur fond sur moi, il ne pourra me toucher profondément, car tu veilles. Tu donnes mission à tes anges de me garder. Ils me porteront sur leurs mains pour que mon pied ne heurte les pierres, pour me préserver de tomber, de pécher gravement.

Tu me dis : Je te délivre, je te défends, je te réponds, je suis avec toi dans l’épreuve (la tentation).

Deuxième lecture : Rm 10,8-13

Le thème central de toute la Lettre aux Romains se trouve ici dans son extrême concentration : la réussite de notre vie - tu seras sauvé - vient uniquement et seulement de notre foi au Christ.

Et quel est le contenu de cette foi, de ce message ? - Jésus est Seigneur ! Dieu l’a ressuscité des morts ! Deux phrases-clé qui semblent être des acclamations liturgiques, plus probablement de petits Credo primitifs, du temps de l’apôtre (on les rencontre encore ailleurs, ainsi en 1Co 12,3 et Ph 2,11).

Mais, pour Paul et les premières communautés chrétiennes, ces phrases sont plus que des affirmations, ce sont des cris, des acclamations qui impliquent (pour que je sois réellement sauvé) que je participe à cette résurrection du Christ. Des actes de foi prononcés par la bouche et le cœur ; les deux se tiennent : si je suis pris par le Christ (de cœur), je le proclame (de bouche) ; inversement je ne puis le proclamer, être son témoin (de bouche) sans en être profondément saisi (de cœur).

C’est ainsi que tu deviens juste, comme Dieu te veut, en harmonie avec lui. C’est ainsi que tu parviens au salut, à ta réussite profonde en Dieu.

La finale affirme que ni les prescriptions religieuses des Juifs, ni la philosophie des païens ne peuvent nous libérer. En Christ il n’y a plus de différence entre Juifs et païens. Ils se rencontrent dans la même et identique foi : tous ceux qui invoquent le nom du Seigneur (le Ressuscité) seront sauvés.

Texte éminemment pascal, qui met en valeur le noyau de notre foi : Christ mort pour notre salut, ressuscité pour notre gloire.

Évangile : Lc 4,1-13

Les évangiles de Matthieu et de Luc puisent dans une même documentation, ils se ressemblent parfois jusque dans le mot à mot. Pour le récit de la tentation du Christ les variations sont de peu d’importance et les commentaires de Matthieu peuvent également servir pour Luc (voir ci-dessous).
On retiendra cependant la petite remarque de Luc, au dernier verset : le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé : jusqu’au combat final, quand Jésus, dans la terrible nuit du jardin de l’agonie, implorera son Père : « Pas ce calice ! » - et jusqu’au cri qui perce encore nos cœurs : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Comme au désert, Jésus sera victorieux. Et c’est le regard fixé sur cette victoire pascale qui nous permet, à nous aussi, d’engager avec confiance et ardeur la lutte quadragésimale.

La tentation de Jésus : Mt 4,1-11

Jésus, après son baptême, son envoi en mission, fut conduit au désert par l’Esprit. Au désert, lieu des tentations du peuple élu et lieu de ses alliances avec Dieu. Notre vie, elle aussi, connaît les unes et les autres.

L’Esprit Saint le conduit. Jésus-homme est à l’écoute de l’Esprit, il se laisse conduire ! Suivons les appels intérieurs. Ecoutons-les, faisons silence pour les entendre. Ils viennent de l’Esprit.

Pour y être tenté. Mot biblique que l’on traduirait par : être mis à l’épreuve. Nous aussi, nous sommes éprouvés de mille manières. Pour notre bien. Un amour doit faire ses preuves.

Il y jeûna 40 jours et 40 nuits. Ce chiffre symbolique indique une certaine durée, le temps de mûrir. Il fait directement allusion à Israël qui passa 40 ans au désert et y fut tenté par les idoles, les facilités, les relâchements, la suffisance. Jésus, lui, jeûne, se renonce. Il recommence l’expérience du désert, mais pour la redresser.

Il eut faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. Il eut faim, comme Israël avait eu faim au désert. Mais celui-ci avait murmuré, mécontent de devoir vivre dans l’austérité, de n’avoir plus les marmites de viande comme en Égypte. Israël (moi) veut avoir, Jésus veut être.

Jésus répondit : Il est écrit... Il est significatif que toutes les citations de l’Ecriture faites par le Christ - et même par le diable - sont extraites du Deutéronome qui, précisément, médite les quarante ans d’Israël au désert. La tentation du Christ au désert est donc mise en relation avec cet événement central de l’Ancien Testament. Elle est une réplique - en corrigé - de l’épreuve d’Israël.

Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Le pain pour vivre quelques années, oui. Mais l’homme a besoin tout autant d’un pain pour vivre au-delà de la mort, de Dieu lui-même. Les “nourritures terrestres” ne suffisent pas, elles trompent, elles déçoivent. Ai-je faim d’absolu, de Dieu ?

Alors le démon l’emmène à la ville sainte... le place au sommet du temple et lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas... C’est la tentation du paraître au lieu d’être... jusqu’à se servir de la religion (comme le diable ici se sert de l’Ecriture) pour se l’asservir. Tentation du prestige, du succès. Qui ne l’a éprouvée ? Et, s’il connaît le succès, le vertige de ses ambitions ! Jésus déclara : Il est encore écrit : tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. Ne le mets pas en demeure de faire pour toi de l’extraordinaire. Ne le tente pas de faire tes volontés. « Que TA volonté soit faite » nous fera prier Jésus.

Le démon l’emmène encore sur une très haute montagne et lui fait voir tous les royaumes du monde avec leur gloire. Il lui dit : Tout cela, je te le donnerai. C’est la tentation du pouvoir, de la domination au lieu du service. Tout cela, je te le donnerai, si tu te prosternes pour m’adorer - si tu abandonnes Dieu pour adorer les idoles que sont la richesse, le pouvoir... comme Israël avait abandonné Yahvé pour le veau d’or. Entre-temps le diable a montré le bout de l’oreille : Adore-moi ! Jésus le démasque complètement : Arrière, Satan !

Alors le démon le quitte. Voici que des anges s’approchèrent de lui, et ils le servaient. Ce démon, ces anges élargissent la scène à des dimensions insoupçonnées. L’homme n’est pas le centre. Le Mal est plus grand que lui. Et le drame se joue à un niveau plus profond, celui du démoniaque. La victoire du Christ dépassera la libération de l’homme pour englober des forces que nous ne faisons que deviner (Col 1,15-16).

Le récit ne s’ouvre complètement que si on y voit comme une répétition, une “générale” de ce qui va se passer dès après cette épreuve du désert. Un prélude au grave avenir qui sera une dure épreuve, une lutte du Christ avec les pharisiens. Ceux-ci seront les Satan qui le presseront de faire un signe extraordinaire. L’insinuation : si tu es le Fils de Dieu se retrouvera dans leur bouche à maintes reprises, encore le soir du Jeudi saint, dans la maison du grand-prêtre (Mt 26,63) et jusque sous la croix (Mt 27,40). Les foules, à leur tour, chercheront le merveilleux. Elles voudront faire de Jésus un roi politique, et Jésus devra fuir pour échapper à cette insidieuse tentation. Il ne fera pas de miracle pour la gloire. Il n’est pas jusqu’aux apôtres qui le tenteront de ne pas prendre le chemin difficile de la passion. Pierre, leur porte-parole, s’entendra dire les mêmes mots secs que Jésus lance au tentateur : Arrière, Satan (Mt 16, 23).


Une histoire à trois niveaux :

1. Celle d’Israël sur le chemin aride, tenté par l’immédiat, le magique. Il y est fait continuellement allusion. Jésus la revit pour la redresser.
2. Celle de Jésus tenté par la foule avide de signes, par les pharisiens qui le provoquent, par les apôtres eux-mêmes rêvant d’un messie prodigieux.
3. La nôtre, triple : avoir et paraître au lieu d’être, dominer au lieu de servir. Nous résistons mal à ces trois instincts de jouissance, d’orgueil, de pouvoir. Pas davantage ceux qu’on appelle “l’Eglise”, tentés par la richesse, les honneurs, la subtile domination.

En ce début du Carême, c’est vers un Christ tenté que la liturgie dirige nos regards. Comme il nous est proche ! « En tous points semblable à ses frères... atteint de tous côtés par la faiblesse... il est capable d’avoir de la compréhension pour nous (He 2,17 et He 5,2)... ayant souffert lui-même l’épreuve, il est en mesure de secourir ceux qui sont éprouvés » (He 2,18). Ainsi consacre-t-il notre Carême (et celui de toute notre vie) : Il nous apprend à résister - pour célébrer d’un cœur pur le mystère pascal (préface du jour).

Ce premier dimanche, dominé par la figure du Christ tenté, nous invite à imiter le Seigneur dans ses quarante jours de lutte. Mais ce serait mal comprendre la liturgie (et l’évangéliste) que de nous fixer et bloquer sur la tentation. Tous deux veulent au contraire exalter la victoire du Christ sur le Mal ; au désert : le prélude de la victoire ; à Pâques : son issue éclatante. C’est donc un évangile pascal que nous méditons, et déjà la joie de la victoire peut se lire sous les traits tirés du lutteur.


Pour bien entrer en Carême

Pour l’Avent c’est clair et simple : on attend Noël. Tout, jusqu’aux préparatifs extérieurs, jusqu’aux achats et cadeaux, nous conduit à la fête.
Quant au Carême - pour beaucoup du moins - il ne prépare à rien. Il se termine bien à Pâques, mais cette fête semble déjà sur une autre rive. Le Carême est vécu comme un bloc en soi, un temps de pénitence où l’on “fait carême”. Quand, de surcroît, faire carême n’est plus qu’une façon de parler, surtout depuis que l’Eglise a réduit le jeûne à un minimum (celui du mercredi des Cendres au début, celui du Vendredi saint à l’autre bout), on se demande ce que cette période liturgique peut bien encore signifier.

Faire carême ce n’est pas d’abord faire pénitence. C’est, avant tout, se préparer à la fête de Pâques. Pendant quarante jours. C’est revivre le passage (la Pâque veut dire le passage) de la mort à la résurrection, acte unique et éminent de la vie du Christ.

Cette Pâque-passage est devenue nôtre par le baptême où nous avons “passé” d’un état loin de Dieu à la communion avec lui. Pâques est donc la fête de notre baptême. Une fête où nous renouvelons notre promesse baptismale : notre non au Mal, notre oui à Dieu.

On ne comprend rien ni aux lectures et à leurs ordonnances, ni aux oraisons et aux préfaces, ni même à la suite des dimanches du Carême - bref à toute la liturgie quadragésimale - à moins de les regarder dans cet éclairage.

Et avec joie ! Alors le cœur neuf pourra vraiment célébrer LA FÊTE.


UNE HIÉRARCHIE DES VÉRITÉS

Toutes les affirmations de la foi sont respectables, vraies et obligatoires. Mais pas au même degré. Toutes les vérités, si l’on peut ainsi dire, n’ont pas la même importance. L’assomption de la Vierge, son immaculée conception, l’infaillibilité du pape ne peuvent être mises sur le même plan que l’acte de la foi : Jésus est ressuscité. On peut ignorer les premiers (le grand saint Thomas d’Aquin ne croyait pas à l’immaculée conception de la Vierge, à l’époque non encore déclarée dogme de foi) sans être séparé profondément du Christ ; mais si l’on nie Jésus ressuscité, notre foi n’a plus de contenu, même si l’on croit tout le reste. Ainsi les orthodoxes, qui nient l’infaillibilité pontificale et les protestants, dont quelques-uns ne voient dans le pain et le vin eucharistiques que des symboles, sont-ils encore nos frères. Parce qu’ils ont l’essentiel de la foi : Je crois en (je vis de) Jésus le ressuscité. Ainsi, encore, un chrétien qui trébuche sur l’Ancien Testament ou le sacrement des malades, mais aime le Christ et s’engage, a-t-il une foi plus vraie que le théologien qui découpe finement la Trinité, ou la dévote qui ne jure que par les âmes du purgatoire, mais qui, tous deux, ne seraient pas saisis par le Christ.

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(re)publié: 10/01/2019