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17e dim. ordinaire (28/7) : Commentaire

Quand nous venons célébrer l’eucharistie, prions-nous vraiment ? “Embêtons-nous Dieu” de notre intense supplication (évangile) ? Avons-nous la délicieuse audace d’Abraham (première lecture) ? Et que demandons-nous ? Des choses que Dieu, souvent, n’estime pas nécessaires. Demandons l’indispensable : l’Esprit Saint (évangile) ? Et n’oublions pas de remercier le Père de nous avoir libérés en Jésus (deuxième lecture).

Première lecture : Gn 18,20-32

Lu pour introduire l’évangile de la prière, le récit d’Abraham intercédant pour la ville de Sodome illustre, comme à l’avance, quelques aspects de la prière de Jésus.

Abraham a conscience d’un rapport particulier avec Dieu, depuis l’alliance où Yahvé s’est lié à lui. Cette conscience d’être partenaire de Dieu le rend audacieux dans sa prière jusqu’à la limite du respect. Il sait qu’il va loin, puisqu’il dit deux fois à Yahvé : Ne te mets pas en colère, si j’ose encore te “relancer”. Il essaie de prendre Dieu au piège de sa bonté, faisant valoir les innocents qui seraient traités - quelle horreur ! - comme les coupables. Il appelle le Juste par excellence à ne pas rendre une sentence contraire à la justice. Il marchande littéralement le salut de la ville, et fait descendre les conditions nécessaires pour que la ville ne soit pas détruite de cinquante justes jusqu’à dix, comme au marché on fait baisser les prix. Et comme il s’y prend ! S’il en manquait cinq ? Pour ces cinq, vas-tu détruire la ville ? On ne peut se priver d’un clin d’œil appuyé d’un sourire devant cette rouerie d’Abraham derrière laquelle se cache une confiance en Dieu admirable, étonnante.

Abraham se présente ainsi comme un grand spirituel qui mise sur le cœur de Dieu et qui se sait responsable de ses frères pour lesquels il intercède, préparant ainsi le Christ médiateur de la nouvelle Alliance qui est “au ciel, toujours vivant pour intercéder en notre faveur” (He 7,25). Soyons audacieux dans notre prière, Dieu se laisse toucher !

Psaume : Ps 137

Je te rends grâce, Seigneur, en présence des anges qui célèbrent la liturgie céleste, dans ton temple, dans l’assemblée eucharistique. Car tu as entendu les paroles de ma bouche, le jour où j’ai crié comme Abraham. Dans la détresse, tu m’as exaucé.

Oui, c’est de tout mon cœur que je te rends grâce. Toi qui as étendu la main pour me sauver, toi qui as tout fait pour moi, je te fais confiance aussi pour l’avenir. Même si je marche au milieu des angoisses, tu me feras vivre. Tu me donneras ta vie, jusqu’au delà de la mort.

Deuxième lecture : Col 2,12-14

Le piège d’une spéculation creuse sur les éléments du monde (Col 2,8) a fait douter les Colossiens du rôle unique du Christ. Paul remet ici le Christ au centre même de notre réussite : Vous étiez morts spirituellement, parce que vous vous étiez éloignés de Dieu, vous aviez péché. Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ. Ne cherchez donc pas d’autres libérateurs, ni anges, ni puissances célestes qui ont été destitués de tout pouvoir (Col 2,15, verset malheureusement omis par le lectionnaire).

Mais où et comment le Christ nous a-t-il libérés ? Sur la croix. Quand il y a cloué son corps mortel qui résumait pour ainsi dire la faiblesse humaine, le péché, il y a, par ce fait, supprimé le billet de notre dette qui nous accusait, nous accablait. Ce billet accusateur (Paul utilise ici une image du droit ancien) a été annulé, il est éteint avec la mort du Christ.

Mais comment cette libération nous parvient-elle ? Par le baptême. Celui-ci répète en nous la mort et la résurrection du Christ, et cela jusque dans le rite. Il faut se rappeler ici le rite baptismal au temps de Paul. Le catéchumène descendait dans l’eau ; il y était comme enseveli, mis au tombeau avec le Christ. Puis il en remontait, ressuscité à une vie nouvelle. Un rite qui n’a rien de magique, car il doit être accompagné de foi : parce que vous avez cru en la force de Dieu qui a ressuscité le Christ d’entre les morts. Parce que, en faisant ce geste de descente dans l’eau et de remontée, vous croyez en Jésus mort pour notre salut, ressuscité pour notre gloire.

Magnifique catéchèse : Jésus nous a libérés par sa mort et par sa résurrection, et nous y participons par le baptême reçu avec foi. Catéchèse qui risque cependant de tomber dans des oreilles sourdes, parce que c’est du trop connu. Il nous faut secouer la torpeur, réaliser que toutes les libérations humaines sont courtes, inefficaces. Sans le Christ, notre vie est f... Plût à Dieu qu’à certains moments où tout bascule, nous puissions crier : Jésus tu es mort pour moi. En toi seul je suis libéré !

Evangile : Lc 11,1-13

Le lectionnaire a, fort heureusement, tenu ensemble un paquet de réflexions sur la prière : l’exemple du Christ introduit le tout - le Notre Père nous expose le contenu idéal de la prière - la parabole de l’ami importun insiste sur notre persévérance à demander - tandis que la comparaison du père qui ne saurait refuser la légitime demande de son fils nous invite à l’assurance d’être exaucés. Si, encore une fois, notre prière a le bon contenu.

Nous sommes ici à un sommet. La prière n’était pas, pour Jésus, un à côté. Il priait souvent, beaucoup ; il passait des nuits en prière (Lc 6,12). Elle était comme sa respiration. Cette prière a tellement impressionné les disciples qu’un jourJésus était ainsi en prière, ils n’osèrent lui parler que quand il eut terminé.

De plus, les apôtres ont déjà une première conscience d’être un groupe à part, déjà ils se sentent une communauté. Comme chaque groupe spirituel avait alors tendance à exprimer dans la prière ses grandes aspirations, les disciples demandent à Jésus : Apprends-nous à prier, comme l’a fait Jean Baptiste pour ses disciples.

La prière que Jésus va maintenant apprendre aux siens, n’est pas neuve, à première vue. Elle s’appuie sur des prières juives alors bien connues. Ainsi la prière des dix-huit demandes où il est dit : « ton nom est saint (6e), pardonne-nous (7e), délivre-nous (9e) ». Ainsi encore la prière, dite le ‘kaddish’, prière populaire, puisque récitée en araméen : « Que son grand nom soit sanctifié dans le monde qu’il a créé selon sa volonté ; qu’il fasse régner son règne pendant votre vie et vos jours... que germe sa rédemption... que s’approche le messie... » La parenté du Notre Père avec ce dernier texte est évidente. Jésus n’a pas abrogé ce qu’il y avait de bon dans l’Ancien Testament, mais il est venu le parfaire, le porter à son terme (Mt 5,17). Beaucoup de prières juives sont ainsi devenues chrétiennes, les psaumes en particulier, ainsi que la ‘beraka’, l’action de grâce de nos préfaces... Ce qui est neuf dans la prière de Jésus, c’est la nouvelle relation entre Dieu et nous, et que traduit le cri du début.

Père, Notre Père, mot auquel Jésus donne une densité tout à fait nouvelle, inconnue de l’Ancien Testament. Unis intimement à Jésus par le baptême, nous devenons, comme lui, fils et filles du Père qui nous aime tendrement. Père, dira Jésus dans sa prière des adieux, que l’amour dont tu m’aimes soit en eux (Jn 17,26). Combien de chrétiens ont cette relation-là ? Si peu ! Et nous récitons le Notre Père sans sourciller ! Pour la plupart, Dieu c’est “quelque chose”, un principe. Un juge dont on a peur, ou un brave homme avec lequel on est désinvolte. Dieu est Père avec tout ce que ce mot exprime - et cache - de tendresse et de respect.

Que ton nom soit sanctifié. Les Juifs évitaient de dire Yahvé, par déférence. Ils invoquaient Dieu avec des circonlocutions : le Nom, l’Eternel. Révèle-toi comme tu es : le saint, le tout autre que nous ne pouvons capter, mettre à notre service ; l’insondable et l’infini. Et, cependant, révèle-toi comme Père si proche, si aimant. Que ton règne vienne. Déjà le royaume du Père est venu en Jésus son Fils, il est parmi nous (Lc 17,21). Mais il doit s’étendre. Si peu en sont touchés ! Que vienne le jour final où tu l’accompliras en gloire et en majesté !

Ces deux prières expriment la même demande sous des aspects différents. Matthieu ajoutera : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Mais ce ne sera qu’un nouveau développement de la même prière fondamentale. Nous demandons que se réalise un événement qui n’est pas en notre pouvoir, qui est puissance de Dieu, mais un événement qu’il nous faut désirer en lui ouvrant notre cœur.

La communauté ne prie donc pas pour ses intérêts personnels, mais pour les intérêts du Père. Prier, ce n’est pas d’abord penser à soi, c’est s’ouvrir aux vues de Dieu. Quel renversement !

Après ces prières au “tu”, des prières au “nous”. Pour la communauté de foi que nous sommes.

Donne-nous le pain dont nous avons besoin, juste ce dont nous avons besoin, avec la précision : pour chaque jour. Un certain “devoir d’imprévoyance”. Ni trop, ni pas assez, à la manière du sage qui priait : « Ne me donne ni richesses, ni pauvreté... de crainte que, comblé, je ne me détourne de toi... ou que, étant dans la misère, je ne murmure et profane ton nom » (Pr 30,8-9). Le “nous” est bien communautaire : nous prions pour que moi et mon frère nous ayons assez et pas trop. Un appel à nous distancer de la richesse et à aider ceux qui sont dans le besoin.

Pardonne-nous nos péchés, nos refus à ton égard et à l’égard de nos frères. Y est impliqué, comme son pendant normal, le : car nous-mêmes nous pardonnons. Les deux mouvements sont inséparables. Une communauté ne peut vivre sans le pardon de Dieu et sans le pardon mutuel. Que ce pardon, reçu et donné plusieurs fois pendant l’eucharistie, soit un acte de vérité.

Et ne nous soumets pas à la tentation. Le Père ne peut évidemment nous pousser aux mauvais désirs, à la tentation de faire le mal. Mais il nous éprouve, et nous le prions : ne nous tente pas, ne nous éprouve pas au-delà de nos faibles forces ! Et, surtout, préserve-nous de la tentation au sens spécial du Nouveau Testament : celle de te perdre, d’abandonner la foi. Jésus a prié ainsi aux adieux : « Père, je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais » (Jn 17,15). Il nous demande de prier pour ne pas apostasier (Lc 18,8) ; il presse les apôtres, au jardin de l’agonie, de prier pour ne pas être tentés de l’abandonner (Lc 22,40 ; Lc 22,46).

Le Notre Père, on le voit, est bien autre chose qu’une formule. Il résume les attitudes fondamentales de la communauté chrétienne devant Dieu. Celle-ci se sait son enfant aimé, elle aime et ne demande, en conséquence, que ce qui est conforme au plan amoureux du Père.

Puis Luc, pour introduire les grands versets sur la nécessité de prier et de prier avec persévérance et confiance, raconte la parabole d’un ami qui dérange le voisin en pleine nuit pour lui demander trois pains ; pas des miches comme chez nous, mais de minces galettes ; il en fallait bien trois pour un bon estomac. L’autre regimbe. Non seulement on trouble son sommeil, mais comment satisfaire la demande : toute la famille, mes enfants et moi, nous sommes couchés dans une seule pièce sur des nattes à même le sol ; comment ouvrir la porte, je ne puis me lever ! Cet ami est un entêté - pire - un sans-gêne. Eh bien ! Pour avoir la paix, l’autre lui donnera tout ce qu’il lui faut.

Et Jésus de conclure : Dieu est votre ami, soyez audacieux, entêtés, sans-gêne avec lui. Et, sur un ton solennel : moi je vous dis : demandez, cherchez, frappez à la porte de votre Père. On sent derrière ces injonctions le souci de réveiller les communautés chrétiennes de la deuxième génération dont la ferveur s’était assoupie. On trouve des traces de ces appels à la ferveur dans les reproches de Jean aux Eglises d’Asie (Ap 2,3) et dans la Lettre aux Hébreux (He 10,25 et He 10,32-36). Et nous ? Entendons-nous l’appel pressant : « Veillez et priez » (Mt 26,41) ? - « Je n’ai pas le temps ! » On a toujours le temps pour ce qu’on aime faire.

Mais une objection est déjà sur nos lèvres : « J’ai prié et je n’ai pas été exaucé ! » Alors Luc ajoute des mots de Jésus sur ce qu’il faut demander. Pas n’importe quoi. Comme un fils qui demande à son père des choses pour la vie, du poisson, un œuf, est sûr d’être entendu, de même nous, si nous demandons semblablement à Dieu de bonnes choses. Hélas ! il nous arrive de demander un serpent, un scorpion, des choses venimeuses, mortelles pour notre foi. Ce qu’il faut demander, c’est l’Esprit Saint, l’Esprit de Jésus. Alors “tout”, la surabondance des dons de Dieu, nous sera donné.

Nous nous rassemblons tous les dimanches pour prier. Méditons souvent cette page capitale qui nous dit ce qu’il faut demander et comment l’obtenir.

Le Notre Père est moins une formule de prière que le résumé des attitudes fondamentales de toute vraie prière. Aussi les disciples se sont moins souciés de la lettre que de son esprit. Ce qui nous vaut des formulations (non des formules) variées, mais concordantes pour le fond. L’Eglise a retenu celle de Matthieu (Mt 6,9-13) pour sa prière officielle. En compensation, c’est la formulation de Luc qui est lue comme texte d’évangile.

Nous osons dire. Qui oserait, pour peu qu’il réfléchisse, appeler Dieu son Père ? Qui oserait, sans trembler quelque peu, prier Dieu de réaliser son plan aux dépens du sien (que ton Nom, ton Règne...). Qui, sans que cela fasse problème, dit vouloir se contenter de peu, pardonner...? Mais surtout qui oserait appeler Dieu son Père, notre Père ?

Jésus nous y invite, nous l’ordonne : Dites. Aussi, « comme nous l’avons appris du Sauveur et selon son commandement, nous osons dire ».

Notre Père qui es aux cieux, que ton Fils nous apprenne à prier comme lui-même s’est adressé à toi.

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(re)publié: 28/05/2019