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16e dim. ordinaire (21/7) : Commentaire

Si, dimanche dernier, Jésus dénonçait une pitié sans charité, aujourd’hui il veut nous préserver d’un activisme sans profondeur. La messe n’est pas du temps perdu. Mieux : il nous faut perdre du temps pour Dieu (évangile), comme Abraham avait pris le temps de bien recevoir le Seigneur (première lecture). L’ayant accueilli, nous pouvons le dire aux autres (deuxième lecture).

Première lecture : Gn 18,1-10a

Nous sont racontés la visite de Yahvé à Abraham et l’accueil empressé de ce dernier. La scène a été choisie comme heureux parallèle à l’évangile de l’accueil de Jésus par Marthe et Marie.

Il y a quelque chose de frais et de grave, tout à la fois, dans cet épisode au chêne de Mambré, près d’Hébron. Voyez, chez Abraham, la ferveur dans l’accueil du Seigneur : il court vers les trois hommes, il se hâte vers Sara : Vite, prépare quelque chose ; lui-même court au troupeau pour choisir un veau frais et tendre à leur préparer ; il se tient debout pendant que les trois hommes mangent...

L’hospitalité était, est encore sacrée chez les nomades. Le voyageur, livré au bon vouloir de son hôte, il fallait l’accueillir avec respect, l’aider sur sa route. Par ailleurs le passant apportait à ces isolés les nouvelles du dehors ; sa venue était un petit événement.

Ici c’en est un grand, car le voyageur, c’est le Seigneur, Dieu lui-même qui passe près de son serviteur. Une visite où Yahvé renouvelle ses promesses, en les précisant : dans un an ta femme Sara aura un fils ! Le fils tant attendu, si longtemps, qu’Abraham, trop vieux, en avait perdu l’espoir. Événement-type qui se réalisera pleinement dans cette “visite” que Dieu fait à son peuple en envoyant le Messie, Jésus, le fils tant attendu - événement qui se répète en chacun de nous, si nous savons attendre, accueillir avec empressement, comme Abraham. Dieu frappe souvent à notre porte, mais la plupart du temps nous ne sommes pas chez nous.

Le fait que trois hommes viennent visiter Abraham, trois qui, sans transition, sont un voyageur qui lui-même est dit : le Seigneur - ce pluriel : “ils répondirent”, puis ce singulier : “il répondit” a intrigué le christianisme. Il y a projeté la première trace du Dieu unique en trois personnes. L’art, l’oriental surtout, a aimé représenter la sainte Trinité par cette scène du repas au chêne de Mambré, et dont l’icône de Roublev est, sans doute, la réussite la plus belle.

Psaume : Ps 14

Seigneur, qui séjournera sous ta tente près de toi ? Qui fait vraiment partie de la communauté eucharistique ? Qui sera bien reçu dans ton Royaume, quand il paraîtra devant toi ? - Celui qui, tel Abraham, reçoit, accueille l’autre ; celui qui agit avec justice, ne fait pas de tort à son frère... prête son argent sans intérêt... Seigneur, que je me conduise selon l’idéal que tu me donnes en Abraham !

Prêter sans intérêt était, jusqu’au Moyen Âge, une exigence de la morale. Les conditions économiques différentes légitiment aujourd’hui un prêt à intérêts raisonnables.

Deuxième lecture : Col 1,24-28

Pour faciliter l’intelligence du texte, les premiers versets sont commentés à la fin.

Paul, en face de ses adversaires, éprouve le besoin d’authentifier son intervention, ce qui nous vaut un émouvant portrait du missionnaire. Celui-ci ne saurait se targuer d’aucun pouvoir personnel, il n’est que le ministre de l’Eglise, le serviteur qui a reçu une charge. Humilité ! Mais légitime fierté aussi ! Car cette charge consiste à accomplir la Parole de Dieu, l’accomplir comme si elle était inachevée, l’accomplir, la réaliser pour vous.

Cette Parole est mystère - non quelque chose d’incompréhensible, mais de si grand qu’on ne saurait l’épuiser. Mystère longtemps caché et maintenant, depuis Jésus, révélé, manifesté. Manifesté à vous qui avez la foi, vous, les membres de son peuple saint. Mystère d’une richesse incroyable, d’une gloire sans prix, puisque son contenu est le Christ lui-même. Non un Christ simplement annoncé, mais un Christ présent au milieu de vous et qui, de la sorte, vous donne, dès maintenant, l’espérance, la garantie de la gloire, de votre réussite profonde près de Dieu. Quelle chance ! La réalisons-nous assez en ce monde qui tâtonne et ne sait espérer ?

Conscient de cette mission, de cette charge, j’avertis, j’instruis tout homme, et vous, Colossiens, en particulier, que l’on vient troubler dans votre foi.

On comprend maintenant les versets du début : même si ces trublions me font supporter des souffrances pour vous, j’y trouve de la joie. Comme le Christ a souffert pour annoncer la vérité, nous devons souffrir pour cette annonce, pour le corps du Christ qu’est l’Eglise. Ainsi nous partageons le sort du Christ. Et nous accomplissons, en notre chair, la construction inachevée de l’Eglise, ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ. La traduction courante : “Je complète ce qui manque aux souffrances du Christ” pourrait faire croire que l’œuvre de Jésus était insuffisante. Il s’agit plutôt d’une continuation, à la suite du Maître. Il s’en est développé, depuis saint Augustin, la mystique du Christ qui continue de souffrir en nos souffrances, du “Christ en agonie jusqu’à la fin du monde” (Pascal).

Cette joie dans la souffrance n’a rien à voir avec quelque besoin masochiste. L’amour d’une mère, d’un apôtre “gonflé” est tel que la difficulté devient un excitant. On aime souffrir pour celui qu’on aime.

Le malade chrétien trouve ici une raison de supporter sa peine : ses souffrances ont valeur méritoire. Il se sait uni à Jésus dont il accomplit, actualise et continue la souffrance rédemptrice. Celui qui est vraiment uni au Christ, lui seul, peut comprendre.

Évangile : Lc 10,38-42

Jésus était en route vers Jérusalem, vers sa mort et sa résurrection. Il entra dans un village que saint Jean nous dit être Béthanie, à trois kilomètres de la ville sainte. Une femme, Marthe, le reçut dans sa maison, ce qui fait penser qu’elle était l’aînée. Elle avait une sœur, Marie. Par Jean nous savons encore qu’elle avait un frère, Lazare. Ce même Jean précise : « Jésus aimait Marthe et Marie et Lazare » (Jn 11,1-5). Jésus avait donc des amis. Il n’aimait pas tout le monde et personne. Il se sentait à l’aise dans cette maison, et il y reviendra chercher refuge avant sa passion (Jn 12,1). Quelque chose - beaucoup - de son cœur humain, de ses affections nous est révélé par ces “détails”.

Mais nos dames et ménagères butent sur la suite, sur cette apparente dévalorisation de leurs tâches domestiques. Leurs et nos sympathies ne vont-elles pas vers Marthe au service déprécié, plutôt que vers cette indolente Marie qui laisse sa sœur seule faire le service ? Quand, de plus, prédicateurs et autres spirituels traduisent la réponse de Jésus : Marie a choisi la meilleure part - en apologie des contemplatifs, comme si leur vie spirituelle était supérieure à celle des “laïcs dans le monde”, ces derniers devant se contenter d’une vie chrétienne de second choix - on est en plein malentendu. Aurions-nous oublié l’évangile de dimanche dernier, où Jésus fustige le prêtre et le lévite affairés aux choses de Dieu, au lieu de secourir l’homme tombé aux mains des brigands ? Aurions-nous oublié que Jésus lui-même a été charpentier à Nazareth et non contemplatif dans un cloître ? Qu’il a été un missionnaire - actif jusqu’à l’épuisement ?

Quand je suis invité, je préfère que mes hôtes s’intéressent un peu à moi plutôt que de m’abandonner seul au salon et de se laisser accaparer par les multiples occupations du service, lui aux bouteilles, elle aux casseroles. Voilà qui pourrait déjà justifier la réaction de Jésus, mais ne révèle pas encore le vrai fond de sa pensée. Car, à travers Marthe et Marie, Jésus veut tout de même nous donner autre chose qu’une simple leçon de politesse.

Regardons la scène de plus près. Marie se tient aux pieds du Seigneur, dans l’attitude réceptive du disciple devant son maître, Jésus, le maître auquel Luc donne déjà le titre pascal de Seigneur. Et que fait-elle ? Elle écoute la parole du Seigneur.

La scène n’est pas anecdotique, mais prophétique. Marie prend ici figure de symbole. Elle représente toute l’Eglise dont la tâche première, la seule chose, est d’écouter la parole, entendez “parole” au sens le plus fort, pascal : Jésus qui parle à son Église. Marie-l’Eglise est à l’écoute du Christ, elle lui ouvre son cœur, le laisse entrer dans sa vie. En face de cette “écoute vitale”, une attitude de non-écoute, symbolisée en Marthe.

A travers Marthe, Jésus vise en nous ces multitudes d’occupations qui nous distraient de Dieu ; non les soucis inévitables et nécessaires de la vie. Il nous reproche d’être accaparés quand nous nous inquiétons et agitons pour bien des choses qui ne sont pas nécessaires. Une seule l’est : être à l’écoute de Dieu.

Marthe et Marie ne sont finalement plus que des personnages types, et ce qui n’aurait pu être qu’une charmante anecdote est devenu un message d’une profonde gravité : celui qui écoute le Christ, la Parole du Père, qui s’ouvre ainsi à lui a choisi la meilleure part, mot biblique pour désigner la part d’héritage paternel précieuse et irremplaçable. Elle ne lui sera pas enlevée. Nos valeurs et occupations terrestres nous seront enlevées un jour, elles passeront. La parole du Christ en nous ne passera pas (Lc 21,33).

Cette histoire n’est jamais finie. Les apôtres eux-mêmes ont dû redresser leur conduite. Trop accaparés par le service des tables, ils se firent aider en instituant des diacres afin d’être plus disponibles à l’écoute de la Parole et à sa transmission (Ac 6,1-6). Et nous ? Pouvons-nous simplifier les choses en affirmant sans nuances : « Travailler, c’est prier » ?

Cet évangile et celui de dimanche dernier s’équilibrent heureusement. Là-bas Jésus appuyait le service, ici l’écoute. Écouter conduit à mieux servir, bien servir dispose à mieux écouter.

LES LIEUX D’ÉCOUTE

La messe du dimanche est un lieu privilégié pour écouter, recevoir le Seigneur par sa Parole et par son Eucharistie.

La lecture privée de la Sainte Écriture, quand elle se fait dans un climat de réceptivité, prépare ou prolonge l’écoute dominicale.

La vie, avec ses joies et ses épreuves, le monotone quotidien... sont des lieux importants où Dieu parle. Le tout est de faire en soi ce silence particulier qui permet d’entendre.

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(re)publié: 21/05/2019