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Année B

Sainte-Trinité (27/5) : Commentaire

À une époque où l’on avait un peu oublié que chaque messe (sa prière eucharistique en particulier) était une prière au Père par Jésus dans son Esprit, s’imposa une fête de la Trinité. Elle se répandit à partir de 1030 et fut officialisée pour l’Église universelle en 1334. On ne sait exactement pourquoi elle fut placée au dimanche suivant la Pentecôte ; probablement voulut-on synthétiser l’oeuvre des trois personnes divines après avoir, pendant le Temps pascal, célébré l’action de chacune.

L’intention était bonne : réveiller chez les fidèles le sens d’un Dieu qui s’est révélé de trois manières éminemment personnalisées. Or ce besoin est tout aussi actuel aujourd’hui où les uns s’adressent au dieu plat de Voltaire, le créateur du monde, et où les autres naviguent entre trois dieux dont ils ne savent exactement comment, malgré tout, en faire un seul.

Notre temps a cependant un atout : plus sensible à l’Écriture qu’aux abstractions du moyen-âge finissant, il peut, à l’occasion de cette fête, retrouver Dieu tel que le décrit la Bible et que la liturgie le célèbre : le Père qui envoie son Fils réaliser un plan d’amour que l’Esprit de Jésus nous communique aujourd’hui dans l’Église. Bible et liturgie nous parlent d’un Dieu qui vient à nous de trois manières éminemment personnalisées. Celles-ci, à leur tour, nous font pressentir que Dieu n’est pas le « célibataire qui s’ennuie derrière les étoiles », mais que, à l’intérieur de lui-même, il y a une richesse d vie, un échange, un toi-et-moi qui nous font retenir le souffle avant de nous en faire chanter l’admirable accord. C’est ce que nous appelons le mystère de la Trinité, un seul Dieu en trois personnes, ce mot personne n’ayant pas le sens actuel de trois individus. Tertullien emploie le mot latin « persona » en pensant aux masques utilisés dans le théâtre ancien comme amplificateurs. Mais les mots humains sont tous piégés.

Ce que la liturgie nous donne au long de son année en doses homéopathiques est donc, aujourd’hui, célébré dans toute sa richesse. Même si le peuple chrétien ne saisit pas tout avec précision (et quel théologien oserait y prétendre !), une espèce d’instinct surnaturel lui a toujours fait aimer cette fête qui lui réjouit le cœur.

L’amour est le thème majeur qui parcourt les lectures. Ici pas de vérités abstraites ni de concepts théologiques. Le texte inspiré nous aide à pénétrer avec émerveillement dans ce que l’on appelle le mystère : non le mystérieux, l’obscur, mais l’éclat si violent que notre cœur ne peut le capter entièrement, un peu comme nos yeux ne sauraient sonder le soleil. Laissons-nous prendre par l’amour qui vibre à l’intérieur de Dieu pour, à notre tour, le répandre dans un don de nous-mêmes qui en sera le reflet.

Première lecture : Dt 4,32-34.39-40

Prouver l’existence de Dieu est superflu à Israël, quand il a les preuves éclatantes que Dieu l’a choisi, est venu le prendre au milieu d’autres nations, à travers des épreuves, des signes et des prodiges... par des exploits. Tu as vu le Seigneur faire tout cela pour toi. Vois comme il prend soin de toi. Vraiment, il est ton Dieu.

Compare, interroge. Est-il un peuple qui ait entendu comme toi la voix de Dieu ? Va chercher ailleurs... si tu trouves. Et reviens, fier de ta foi.

D’ailleurs, tous les autres dieux sont des faux : argent, puissance, forces occultes... Le Seigneur est Dieu... et il n’y en a pas d’autre.

Ce n’est pas encore la révélation trinitaire telle que nous la donnera Jésus. Mais ce n’est déjà plus le dieu de Voltaire, l’être suprême perdu dans sa solitude. C’est le Dieu qui t’a choisi, est venu te prendre. Ton Dieu !

Tu lui es lié par tant de bienfaits reçus. Réponds-lui en gardant tous les jours les commandements et ordres du Seigneur, dont le plus grand, l’unique est : Tu aimeras.

Psaume : Ps 32

Toi, peuple choisi, race sacerdotale, chante le Seigneur. Dans la grandeur de la création, vois la puissance du créateur : Il a fait les cieux, l’univers, par la seule force de sa parole, le souffle de sa bouche.

Vois surtout sa sollicitude pour toi : Dieu veille sur ceux qui le craignent (le vénèrent), qui mettent leur espoir en son amour. Il est pour toi un appui sûr, un bouclier qui te protège. Il nous donne mieux que les bonheurs humains - la joie profonde de notre cœur.

Deuxième lecture : Rm 8,14-17

Un des sommets de la Lettre aux Romains. Et une des plus belles explications trinitaires. Sans théorie, là, directement : nous sommes enfants, fils du Père, comme Jésus. Nous pouvons dire à Dieu, comme son Fils : « Abba », mot encore plus audacieux que Père et que l’on pourrait traduire par papa. Et cela est l’oeuvre de l’Esprit, c’est lui qui nous communique ce qu’est Jésus. Il est l’Esprit de communion. Conséquence de cette filiation : plus de religions d’esclaves qui agissent sous le coup de la crainte, des gens qui ont encore peur ou qui se contentent de « ce qu’il faut faire », qui croient acheter Dieu avec leurs prestations de service. Mais une relation à Dieu faite de confiance et de liberté, qui aime sans chercher à capitaliser vertus et mérites, et qui fait plus que ce qui est seulement commandé. Cette filiation nous fait participer à tout ce qu’a le Christ, ciel compris : nous sommes héritiers avec le Christ. En as-tu vraiment conscience, chrétien complexé, traînant les pieds, inodore, incolore ?

Vocation magnifique, mais aussi exigeante : cette filiation doit être prise au sérieux, être fils comme Jésus, c’est aller le même chemin que lui : souffrir avec lui pour être avec lui dans la gloire.

Evangile : Mt 28,16-20

On s’attendrait, en cette année B du cycle où domine l’évangile de Marc, à un extrait de celui-ci sur les trois Personnes divines. Mis à part le récit du baptême de Jésus, on chercherait en vain un passage où elles soient mentionnées. C’est que le plus ancien des évangiles n’a pas encore une théologie très élaborée. On a donc choisi, pour la commodité, la finale de Matthieu qui présente une formule trinitaire explicite.

Les onze disciples (le douzième, Judas, s’était pendu) s’en allèrent en Galilée. A la montagne, celle des béatitudes où Jésus avait exposé son discours-programme, la montagne symbolique de la nouvelle Alliance, le nouveau Sinaï, là même où avait commencé le ministère de Jésus, là aussi commence celui de l’Eglise.

Quand ils virent Jésus glorieux, la divinité transparaissant dans tout son être, ils se prosternèrent, en signe d’adoration.

Mais certains eurent des doutes. Ils n’arrivent pas encore à croire à l’inouï. La petite phrase se perd ensuite dans l’ensemble de récit, mais elle suffit pour nous rappeler que la foi est lente, ardue. Quand l’un nage dans la mystique, l’autre patauge dans les difficultés de croire.

Jésus s’approcha d’eux. Il se fait si proche qu’il va leur communiquer quelque chose de lui-même. Le moment est solennel, indiqué par le « il leur adressa la parole », littéralement « il parla en disant ». Quelque chose d’important se passe. Et, de fait, Jésus donne à ses disciples son testament spirituel. En trois vagues :

Il affirme son pouvoir : tout pouvoir m’a été donné. Depuis sa résurrection, Jésus a une nouvelle « fonction ». Le Père lui a confié le gouvernement du monde. Un pouvoir total. Sur tout : au ciel et sur la terre. Plus loin, il sera encore question de toutes les nations, de tous les jours. Jésus est, par sa résurrection, le Pantocrator, le chef de tout.

Puis il délègue ses pouvoirs à son Église. Allez donc ! De toutes les nations (et non plus seulement du peuple juif) faites des disciples : préparez-les à la foi ; baptisez-les au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. On reconnaît facilement la formule avec laquelle on baptisait dès les temps apostoliques. Apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés, à vivre la foi intégralement.

Baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. C’est plus qu’une nomenclature. Le nom désigne la puissance, la force vitale qui se communique. Le Père, au baptême, fait de nous ses fils, nous devenons frères du Fils unique, l’Esprit nous met en communion avec le Père et le Fils, il nous fait « communier » entre nous.

Ce texte atteste que, dès les débuts de l’Eglise, on baptisait selon une formule trinitaire où l’on plongeait trois fois le catéchumène dans l’eau, en lui demandant de « confesser » les Personnes divines. Cette coutume est rapportée par d’autres écrits, la Tradition apostolique, par exemple.

Par le saint baptême, nous entrons dans la « famille divine ». Qui donc le comprendrait sans trembler de vénération et de joie ! Se réalise ce que Jésus disait lors de ses adieux : « Si quelqu’un m’aime, mon Père l’aimera et nous viendrons à lui et nous établirons chez lui notre demeure » (Jn 14,23) - « Moi en eux comme toi en moi » (Jn 17,21.23). Voir, d’ailleurs, tout l’admirable et mystique discours des adieux (Jn 14-17).

Entrant dans la famille divine, nous entrons aussi dans la famille ecclésiale qui voudrait et devrait être une réplique faible, mais réelle, de cet échange amoureux à l’intérieur de Dieu.

Enfin, nos familles et nos communautés peuvent et devraient se voir comme un écho de cette famille divine : plusieurs dans un seul amour.


René LUDMANN, cssr
 
(re)publié: 27/03/2018