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Année B

Saint-Sacrement (3/6) : Commentaire

Le cœur, heureusement, n’est pas logique. Bien qu’il sache que le Jeudi saint et la Nuit pascale sont les sommets eucharistiques par excellence, bien que chaque dimanche soit une fête du Corps du Christ - il aime célébrer encore, à peine sorti du Temps pascal, une fête de l’Eucharistie, comme s’il craignait de s’y habituer. Il rallume, il ravive.

Alors ce cœur délicieusement fou montre le Corps du Christ dans des « monstrances » où il l’expose. Il le porte dans la rue, sur les places publiques, l’entoure de fleurs, de draperies somptueuses, d’hymnes et de cantiques, ce qu’il a de plus beau.

Tant que tu peux, tu dois oser - tu ne saurais trop le louer ! Louons-le donc à pleine voix - dans l’allégresse et dans la joie. (Lauda Sion).

Volontiers le compositeur, dans une géniale synthèse, fait s’entremêler tous les thèmes majeurs, les laisse sonner tous en même temps. Puis il les reprend un par un. Après nous avoir comme jeté à la tête tous ses bijoux à la fois, il en choisit un, le fait tourner au soleil pour faire valoir toutes ses teintes, ses coloris, ses nuances, ses contrastes. Ainsi la liturgie, après la grande synthèse pascale, reprend-elle un de ses merveilleux bijoux, le plus beau, son Eucharistie. Elle le contemple avec ravissement. Laissons-nous ravir, laissons-nous émerveiller. Il faut bien vibrer un peu, faire l’apprentissage des merveilles qui nous attendent encore, célébrer l’action de grâce terrestre pour nous préparer à l’ineffable liturgie céleste.

Ô bon Pasteur qui nous nourris,
Conduis-nous au banquet du paradis !
(Lauda Sion)

HISTORIQUE

La Fête-Dieu, comme les fêtes delà Trinité et du Sacré-Cœur, fait partie de ces célébrations à thème qui naquirent aux époques de liturgie faible.

Sa naissance s’explique par le fait que, la réception de la communion devenant plus difficile, les fidèles compensaient cette privation par la vue de l’hostie (l’élévation de l’hostie après la consécration date de cette époque : 1200) ; on voulait aussi défendre la présence réelle contre certains doutes. Le culte de la présence eucharistique prit donc de l’importance, au détriment des aspects de sacrifice, de repas, d’assemblée. Apparurent alors les ostensoirs où l’on expose une hostie consacrée, et dont la forme portative est tantôt une demi-lune, une tourelle gothique et, à partir du baroque, un soleil. On expose le Saint Sacrement jusque pendant la messe elle-même. C’est à partir de là encore que la sainte réserve sera conservée sur l’autel, dans un tabernacle lui-même amplifié par de magnifiques retables, mais qui écrasent la table du repas. Insensiblement la liturgie eucharistique se déplace et s’appauvrit. Plus tard, la réaction anti-protestante affaiblit encore plus la liturgie de la Parole, tandis que le jansénisme étouffe la communion. Des idées justes, trop unilatéralement appuyées, avaient conduit à la mort de l’esprit liturgique. Il fallut la lente reprise de conscience, grâce au mouvement liturgique qui aboutit, avec Vatican II, à la restauration des grandes lignes de l’Eucharistie.

Sous l’influence d’une mystique, Julienne de la Rétine, la fête fut introduite à Liège (Belgique), en 1246, et placée au jeudi après la Sainte Trinité. Un confident de la moniale, devenu le pape Urbain IV, étendit la fête à toute l’Eglise, en 1264 ; extension réalisée, en fait, à partir de 1317. Saint Thomas d’Aquin composa les textes, dont la belle séquence Lauda Sion.

La Fête-Dieu devint une des fêtes les plus populaires de la chrétienté et s’enrichit assez vite d’une procession du Saint Sacrement qui fit d’ailleurs son succès. Après un moment d’abandon, la procession du Saint Sacrement semble retrouver les faveurs, devenant le symbole de l’Eglise en marche au milieu de laquelle chemine son pasteur. Avec le souci de ce que l’on appelle l’arcane : ne pas exposer l’Eucharistie à ceux qui n’ont pas la foi ; en ce cas, une fête dans un jardin clos, un cloître... plutôt qu’une procession publique excitant la raillerie des anti.

Mais la célébration de la messe doit, à tout prix, redevenir et rester le centre de cette fête dont les textes, grâce à Dieu, mettent en relief les réalités fondamentales de la foi : la Pâque du Christ, l’Eglise assemblée autour de son Seigneur glorifié.


LA MESSE

Première lecture : Ex 24,3-8

L’événement raconté ici fut capital et unique pour Israël : Dieu conclut une alliance avec son peuple et, selon la façon de faire de l’époque, elle est conclue dans le sang d’un sacrifice dont l’autel (signe de Dieu contractant) et le peuple (l’autre partie contractante) seront aspergés. Belle occasion de méditer sur la signification de l’autel. Il n’est pas un simple meuble, c’est un lieu de présence, il est le signe du Christ « contractant ».

Dieu s’engage, Israël doit répondre.

C’est sur ce fond biblique que se comprennent mieux la nouvelle Alliance de Jésus et les mots de la Cène : « Ceci est le sang de la nouvelle Alliance. » Sur la croix. Dieu s’engage jusqu’au sang et la messe est le lieu où cet engagement nous est rendu présent, où nous sommes appelés à nous engager à notre tour : oui, ces paroles, nous les mettrons en pratique.

L’événement a déjà les traits que prendra notre messe : l’assemblée et son président (Moïse), la lecture de la Parole de Dieu, le sang versé, la réponse du peuple. Le repas faisait partie du culte, bien qu’il ne soit pas explicitement mentionné ici (voir Dt 27,7).

Ce texte nous aidera à mieux comprendre la deuxième lecture qui fait constamment référence à la liturgie judaïque.

Psaume : Ps 115

Une action de grâce.

Le Christ lui-même, au milieu de son Eglise, devant tout son peuple, offre l’action de grâce et il dit à son Père :
Tu as brisé les liens qui me retenaient dans le mort.

Et nous, comment ferons-nous eucharistie ? Comment te rendre grâce à toi, Seigneur, pour tout le bien que tu m’as fait en Jésus, ton Fils, sinon en élevant la coupe de bénédiction, et en te présentant ce Fils qui est notre action de grâce. Par lui, avec lui, en lui tout honneur et toute gloire te soient rendus.

Deuxième lecture : He 9,11-15

L’auteur, familier du culte juif, compare le sacrifice de l’Ancien Testament, lors de la fête de l’expiation, et celui de Jésus, pour affirmer la supériorité du sacrifice et du sacerdoce du Christ.

Notons les antithèses : Grand-prêtre juif / Jésus vrai grand-prêtre du bonheur à venir, médiateur d’une Alliance nouvelle. Temple de main d’homme / Corps du Christ, vrai sanctuaire. Sang d’animaux / propre sang du Christ. Pureté extérieure / purification des consciences. Efficacité limitée et donc sacrifice toujours à refaire / sacrifice unique (une fois) et libération définitive. On trouve ici toute une théologie du culte, de la messe en particulier, pendant laquelle le sacrifice de Jésus n’est pas répété (une fois !), mais rendu présent. C’est à ce don entier du Christ, corps immolé, coeur donné, que nous sommes appelés à communier : « Offrez vous vous-mêmes en sacrifice vivant... Ce sera là votre culte. » (Rm 1,9 ; 1P 2,5)

Séquence

Après cette deuxième lecture, on peut chanter la séquence (ou suite chantée) dite Lauda Sion. C’est une des cinq que nous a gardées la liturgie. Petit bijou où l’auteur, saint Thomas d’Aquin, a su éviter la sécheresse d’un traité de théologie, pour nous livrer une méditation sur l’eucharistie, à la foie précise et savoureuse. « Chante, Eglise..., car le voici, le pain de l’homme en route. »

Evangile : Mc 14,12-16.22-26

Il est plus que probable que la Cène de Jésus ne fut pas le repas pascal de la fête juive. On voit mal, en effet, comment les apôtres eussent pu porter des armes à Gethsémani et les femmes acheter des aromates pour la sépulture, la fête étant déjà commencée. Jésus meurt au moment des préparatifs de la fête (Jn 19,31 ; Lc 23,54). Mais les évangélistes, dont Marc, mettent le repas de Jésus en relation avec la fête des pains sans levain où l’on immolait l’agneau pascal. Parce que Jésus prend le cadre rituel de la fête pour en changer le contenu. Mais n’anticipons pas.

Les disciples lui disent : Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour ton repas (remarquez ce : ton repas) pascal ? Jésus, par une vision à distance qui manifeste sa souveraineté, désigne un homme portant une cruche d’eau, facile à repérer puisque porter l’eau revenait habituellement aux femmes. Par là même, il cache provisoirement à Judas l’endroit prévu et l’empêche ainsi de troubler le repas.

Le repas pascal lui-même comprenait, avec la manducation de l’agneau pascal, des pains sans levain, des coupes de vin, le tout au milieu de bénédictions et d’action de grâce. Ce repas rappelait la libération d’Egypte et l’alliance du Sinaï. C’était donc un « mémorial » où l’on se souvenait des bienfaits de Yahvé dont on jouissait toujours.

Jésus va maintenant changer le sens du repas rituel. C’est lui, le vrai Agneau libérateur qui va répandre son sang pour la multitude, pour toute l’humanité et non plus seulement pour Israël. C’est lui qui, sur la croix, scelle l’Alliance, la vraie, la définitive, dans sang répandu. Le pain et le vin rituels vont en devenir le mémorial. En prenant ce repas nouveau, les disciples reçoivent le corps et le sang du Christ. Corps et sang désignent la personne elle-même. Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Réellement, non symboliquement. Non un corps inerte, mais le Christ dans son « Mystère », Jésus donné, répandu.

Ce jour-là, notre messe est née. L’eucharistie (action de grâce) chrétienne a commencé. Ce repas devient le lieu privilégié de la présence réelle du Christ dans son Eglise. A son maximum de densité. Une actualisation de ses “mystères”, de tout ce qu’il avait fait pour nous, surtout de son don jusqu’à la mort. Ce repas soude la communauté dans le pain partagé et la coupe bue à la ronde (on ne buvait d’une même coupe que dans la famille).

Et nous avons banalisé ce repas ! “Pourvu que ce soit vite terminé... et ne m’en demandez trop... j’assiste, je fais mon devoir...” Comment ? Le Christ est là, et tu ne bouges pas ? On célèbre ta liberté, et tu restes enchaîné dans ta routine ! Tu es venu à la fête, et tu prends un air typiquement, rituellement triste, ennuyé !

“Regarde, Seigneur, cette offrande que tu as donnée toi-même à ton Eglise ; accorde à tous ceux qui vont partager ce pain et boire à cette coupe d’être rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps, pour qu’ils soient eux-mêmes dans le Christ une vivante offrande à la louange de ta gloire.” (Prière eucharistique IV).

La phrase un peu énigmatique : “Je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’à ce jour où je boirai un vin nouveau dans le royaume de Dieu” - traîne tristement comme un adieu : c’est la dernière fois avant ma Pâque que je partage ce repas avec vous. Elle tombe comme un rideau qui ferme l’Ancien Testament et son culte, dont le repas rituel est désormais sans signification. Mais elle s’élève aussi joyeusement comme l’annonce du repas pascal au jour de la résurrection où je boirai un vin nouveau. Repas messianique si souvent annoncé par Jésus. C’est bien le vin nouveau, le Christ ressuscité que nous recevons dans nos eucharisties. Bientôt, nous ne boirons plus de ce sacrement provisoire, nous boirons alors le vin nouveau dans l’eucharistie céleste du royaume de Dieu.

Mémorial de la passion accomplie, communion actuelle au mystère de la libération de Jésus, attente de l’union glorieuse dans le royaume - voilà ce qu’est notre messe et ce qu’exprime si bien l’acclamation : “Nous proclamons ta mort, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire.” Acte de foi qui embrasse les trois grandes étapes de la grâce : le passé (la liturgie de la croix), le présent (la liturgie de l’assemblée), le futur (la liturgie céleste).

Mais quand on sait ce qu’il y a derrière : la terrible mort de Jésus, sa grandiose résurrection - comment célébrer sans recevoir un coup au cœur ! Comment chanter : “Nous proclamons ta mort” sans apporter à la messe toute la souffrance des hommes ! Comment s’écrier : ’’Nous célébrons ta résurrection’’ sans lever la tête et rejeter tout désespoir !

Père de Jésus Christ,
fais-nous devenir ce que nous recevons :
le corps du Christ pour la libération des hommes.


Comment le Christ est-il présent dans le pain et le vin ?

Il l’est d’une présence plus que symbolique. Christ ne fait pas “comme si” il était présent. Ceci est mon corps, dit Jésus. Il ne dit pas : Ceci signifie mon corps. A l’autre bout évitons de nous l’imaginer d’une présence trop matérialisée. Le Christ de l’Eucharistie est un Christ de gloire, ressuscité ; il est dans l’Esprit Saint. Nous ne sommes pas des anthropophages en mangeant le corps et en buvant le sang du Christ. A l’époque des évangiles, le corps voulait dire la personne, et le sang contenait la vie. Nous recevons le Christ en personne, nous recevons sa vie. Dans le corps livré, dans le sang versé nous recevons le Christ en son don entier sur la croix.


René LUDMANN, cssr
 
(re)publié: 03/04/2018