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Christ, Roi de l’univers (25/11) : Commentaire

La fête du Christ Roi est d’origine récente. Elle a été instaurée par Pie XI, en 1925, pour affirmer la compétence religieuse de l’Eglise dans le domaine profane d’où la mentalité moderne entend parfois l’exclure. Nous devons être chrétiens non seulement à la messe, mais aussi dans notre vie familiale, sociale, politique. L’Eglise a le droit et le devoir de rappeler aux puissances qu’elles ne sont qu’au service de l’homme. Elles sont à relativiser. Il n’y a pas de pouvoir absolu sur terre. Tout pouvoir dépend de Dieu.

L’image du Christ Roi appartient cependant à la plus ancienne tradition. Les premiers chrétiens célébraient la royauté du Christ en « obéissant à Dieu plutôt qu’aux hommes » !

(Ac 5,29). Le christianisme était alors le ferment de résistance le plus puissant contre l’absolutisme impérial qui lui infligera trois siècles de persécutions sanglantes.

La royauté ou seigneurie du Christ est célébrée avant tout par la fête de Pâques. L’Epiphanie, la Transfiguration, le dimanche des Rameaux, l’Ascension sont, de même, des fêtes du Christ Roi. Mosaïques et fresques des anciennes absides, tant latines qu’orientales, en sont les témoins iconographiques. Elles représentent le Christ de majesté, le ’’Pantocrator’’ : celui qui gouverne tout.

Triomphalisme ?

Les textes liturgiques sont loin d’une vision de puissance, d’un Dieu-Empereur dont Jésus lui-même s’est nettement distancé. La couronne de ce roi est d’épines, la croix est son trône.

Placée aujourd’hui au dernier dimanche de l’année liturgique, cette fête reçoit une signification nouvelle : c’est la fête du Christ conduisant l’humanité et l’univers à leur glorieux achèvement. Les couronnes terrestres se succèdent et tombent, les pouvoirs cruels et les apothéoses humaines prennent fin. A travers ces faits qui font l’histoire, la foi en voit une autre, celle que nous appelons l’Histoire sainte. Commencée par les interventions de Dieu, les ’’hauts faits’’ de l’Ancien Testament, elle culmine dans la croix du Christ, elle-même prolongée dans le service de l’Eglise - jusqu’à ce que les hommes de toutes races et de tous pays entrent dans le ’’règne qui n’aura pas de fin’’.

Quant à la création tout entière, au cosmos, à la matière, ils seront associés à ce chant de gloire, lorsque Dieu les libérera enfin du péché et de la mort (Rm 8,19-24 ; quatrième prière eucharistique).

Cette fête, dont le titre peut sentir l’Ancien Régime, voilà qu’elle est d’une surprenante actualité.

Première lecture : Dn 7,13-14

Ce texte emprunte ses images à une littérature plus ancienne (l’ugaritique), et met en scène le Vieillard, personnage central, vénéré - Dieu lui-même, le Souverain. Voici qu’on fait avancer vers lui un deuxième personnage, comme un Fils d’homme auquel le Vieillard donne une royauté éternelle qui s’étend à tous les peuples et langues. Dans ce Fils d’homme, les Juifs pressentaient le Messie. ’’Les républiques passent’’, les pouvoirs humains meurent. Misons sur le Christ dont la royauté ne sera pas détruite.

Jésus lui-même s’attribuera ce titre de Fils d’homme, se posant ainsi en Messie. Les membres du Sanhédrin ne s’y méprendront point et déchireront leurs vêtements en signe de protestation, quand Jésus se dira ’’le Fils de l’homme venant sur les nuées du ciel’’. Ils décréteront : « Il mérite la mort » (Mt 26, 64-66).

A leur tour, les jeunes chrétientés, surtout celles autour de l’apôtre Jean, liront dans ce texte le Christ à la royauté éternelle (Ap 1,13;14,14). Elles sortiront du ghetto juif pour proclamer Jésus à tous les peuples, toutes les nations, toutes les langues.

Un appel à sortir de notre timidité chrétienne, de nos ghettos, à aller vers tous, toutes ; leur dire la Bonne Nouvelle de Jésus. Un appel à rester intrépides au milieu des troubles présents, car la royauté du Christ ne sera pas détruite.

Psaume : Ps 92

Louange du Dieu Roi de majesté. Adressé, dans l’Ancien Testament, à Jahvé, ce psaume est chanté par l’Eglise comme une hymne au Christ. Jésus est le Seigneur par sa résurrection (Ph 2,11) qui l’a fait roi.

Toi, Verbe éternel, depuis toujours tu es ; revêtu un temps d’un corps de faiblesse, tu as maintenant revêtu ta force : ce que tu étais apparaît maintenant avec magnificence. Le cosmos, la voix des eaux profondes ne sont rien à côté de toi.

Mais ce qui me remplit le plus de joie, c’est ta présence dans ta maison, dans notre assemblée où resplendit mystérieusement ta sainteté pour toute la suite des temps.

Deuxième lecture : Ap 1,5-8

Les écrits apostoliques débutent ordinairement par une salutation qui prend volontiers la forme d’un acte de foi. Ici, le souhait de grâce et de paix s’accompagne d’une accumulation de titres christologiques : Jésus est dit le témoin (en grec martyr) du Père, témoin fidèle qui n’a pas trahi, qui a témoigné de la vérité jusqu’à la mort. D’une mort dont il s’est relevé dans sa résurrection, devenant ainsi le premier-né d’entre les morts. A sa suite nous naîtrons, nous aussi, à la vie de gloire. Il est le souverain des rois de la terre, il guide l’histoire du monde, bien autrement qu’eux, vers son achèvement.

Quand on sait que l’Apocalypse a été écrite pour des chrétiens déjà persécutés, donc eux aussi témoins (martyrs), on sent la préoccupation de l’auteur de leur communiquer sa confiance, sa foi inébranlable. Les persécutions ont beau submerger l’Eglise, elles ne l’ébranleront pas, parce qu’elle a en elle le témoin fidèle.

Suit une petite hymne à deux strophes, chacune se terminant par l’acclamation Amen, la seconde même par un double oui - vraiment, Amen.
La première strophe est une action de grâce dont s’inspirent nos prières eucharistiques.
Le Christ est acclamé : A lui gloire et puissance pour les siècles des siècles ! Pourquoi ? Parce qu’il nous aime, parce qu’il nous a libérés sur la croix, par son sang. Parce qu’il a fait de nous le royaume et les prêtres de Dieu son Père, expressions qui rappellent typiquement le baptême : il a fait de nous des rois qui régneront un jour sur tous les peuples, des prêtres, des célébrants de Dieu.

La deuxième strophe en est l’exact envers : pour ceux qui l’auront refusé, Jésus ne vient pas en Sauveur, mais sur les nuées, c’est-à-dire en juge. La phrase du prophète Zacharie (Za 12,10-14) : ils verront celui qu’ils ont transpercé, citée à la mort du Christ (Jn 19,37) d’une façon positive comme regard de foi - est retournée ici en regard d’effroi : ils se lamenteront... ceux qui l’ont transpercé.

L’hymne clôt avec une intervention de Dieu lui-même qui se dit maître de l’histoire : il est l’alpha et l’oméga (alpha première lettre, oméga dernière lettre de l’alphabet grec), début et fin de l’histoire du monde. Bien avant le monde, il était, il est aujourd’hui parmi nous, il vient à la fin des temps.

Texte grandiose, fait pour réconforter la communauté troublée, lasse, peureuse : pourquoi crains-tu quand le Tout-Puissant est avec toi ?

Et n’oublie pas ta dignité : le souverain des rois t’a fait prêtre pour porter ce monde à Dieu.

Evangile : Jn 18,33b-37

Les pharisiens n’ayant pas le droit de mettre quelqu’un à mort (verset 31) font comparaître Jésus devant Ponce Pilate et l’accusent d’être un homme dangereux pour les Romains, un de ces séditieux qui veut se faire roi. D’où la demande de Pilate :

Es-tu le roi des Juifs ? Avec un calme et une dignité qu’il gardera pendant tout ce long procès (des sept scènes nous ne lisons aujourd’hui que la seconde), Jésus cherche à sortir Pilate de son rôle officiel pour interroger son cœur : quelle est ta propre conviction ? Dis-tu cela de toi-même ou parce que d’autres te l’ont dit ? Agacé, Pilate se retranche dans son rôle : tes histoires de conviction juive ne m’intéressent pas, est-ce que je suis juif ? Restons dans le procès : qu’as-tu fait ?

Jésus ne répond pas à cette deuxième question, mais à la première, la fondamentale : Es-tu roi ? - Ma royauté n’est pas de ce monde. On a parfois argué de cette négation pour justifier l’abstention de l’Eglise en matière temporelle, pour confiner l’Eglise à la sacristie - les politiciens (voyez les Etats totalitaires !) en seraient fort aises. A tort, puisque Jésus, au même moment, tient tête au politique dès que celui-ci, en l’espèce Pilate, agit contre sa conscience. Jésus n’est pas de ce bord-là, de ce monde faux. Il n’agit pas davantage avec des moyens de pression : persuasion, argent, gardes qui se seraient battus pour lui.

Non, ma royauté n’est pas d’ici, elle vient d’ailleurs. Ici perce la préexistence du Verbe. Je suis venu de cet ailleurs dans le monde, je suis né, je me suis incarné pour instaurer la royauté du Père.

Alors tu es roi quand même ? demande Pilate. Jésus, d’une façon déconcertante, passe de la royauté à la vérité : Je suis venu pour rendre témoignage à la vérité. Mais c’est bien là que réside le plus puissant des pouvoirs : Celui qui juge les consciences. Je viens rendre témoignage, je viens attester que, au-dessus de tous les pouvoirs humains, il y a un pouvoir dont ceux-ci dépendent, la vérité. La vérité en personne. Dieu. Ce ligoté, à la merci du plus puissant pouvoir de l’époque, voilà qu’il se dresse devant lui et le soumet à Dieu. Il met Pilate en demeure : tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix, obéit au Père.

Pilate se dérobera. Lâchement. Il n’aura pas le courage de la vérité. Nous avons beau nous laver les mains comme lui, elles resteront sales, notre vie portera la tache qui nous accuse, si nous ne nous soumettons pas plus haut que nous, à la vérité.

Cette confrontation du Christ avec Pilate reprend aujourd’hui une actualité saisissante. L’Eglise, par tant de prêtres, par tant de laïcs engagés, conteste les abus du pouvoir et demande d’écouter la voix dont dépendent les plus puissants despotes. Ces prêtres, ces laïcs le font au risque de perdre leurs places - et leurs vies.

Avons-nous le courage de la vérité ?


René LUDMANN, cssr
 
(re)publié: 25/09/2018