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Année B

Ascension (10/5) : Commentaire

Qu’avez-vous à regarder le ciel ?

Entrer dans la fête de l’Ascension n’est pas aisé pour le chrétien moyen. Il pense qu’en ce jour on commémore le départ du Christ, ce qui n’a rien d’une fête. Et puis il ne se sent pas concerné. Et même si on lui dit que cette entrée du Christ au ciel prépare la sienne, ce ciel lui semble lointain - et la terre est trop belle. Enfin certains, et des meilleurs, craignent que, à regarder trop vers là-haut, ils s’évadent de leurs devoirs d’ici-bas.

Une accumulation de méprises

Ce que nous fêtons au juste, c’est moins un départ qu’une autre présence de Jésus. Ne nous dit-il pas, au moment de nous quitter visiblement : Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde (Mt 28,20) ? Il est donc là, mais autrement et même plus intensément. Glorieux, agissant dans son Esprit qui nous le communique.
Quand un père de famille, un chef de groupe partent pour préparer une bonne place où passer les vacances, ce n’est pas un adieu. Ce départ réjouit même le cœur qui, déjà, rêve de beaux jours. Ainsi le Christ dit-il : Je m’en vais vous préparer une place, mais je reviendrai et je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis vous soyez aussi (Jn 14, 3).

Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père (Jn 14, 28). Oui, seul l’amour peut vraiment vaincre cette indifférence pour le ciel. Un regard perçant nous invite à prendre quelque distance avec nos réussites fragiles et passagères. Un détachement lucide - pour un joyeux attachement.

Quant au danger de trahir la terre, il n’est pas grand lorsque les anges secouent les apôtres : Qu’avez-vous à rester là et regarder ainsi le ciel ? (Ac 1,11). Et Jésus, en ce jour, nous donne du travail plus que nous n’en pouvons faire : allez par le monde entier, proclamez la Bonne Nouvelle, chassez les démons, guérissez les malades... (Mc 16,15-18). Comment concilier le désir du ciel et nos responsabilités terrestres ? En prenant conscience que nous sommes en route. Je m’intéresse à tout ce qui fait cette route : j’y cueille les fleurs, j’y soutiens le faible qui marche avec moi... Mais je ne m’assieds pas sur le chemin pour y faire ma demeure.

A y regarder de près, nous célébrons à nouveau la fête de Pâques : le passage de la vie terrestre du Christ à sa vie glorieuse. Il est définitivement retiré aux apôtres. La présence exaltante des quarante jours fait désormais place à la présence patiente dans la seule foi.

En même temps, nous célébrons déjà « la parousie », la venue triomphale du Christ : Il reviendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller au ciel, dit l’Ange aux disciples (première lecture). Une traduction plus fidèle du texte dit : Il viendra plutôt que « Il reviendra » (Ac 1,11). C’est plus qu’une nuance, car il s’agit moins d’un retour que de la manifestation visible et éclatante de Celui qui reste présent dans son Eglise. Ce sera plutôt un lever de rideau sur ce qui était déjà là, mais caché. Inversement l’Eglise, tout en étant encore en route, est déjà, de quelque façon, au but. Par sa tête, le Christ. Nous, les membres de son corps, c’est là (dans la gloire) que nous vivons en espérance (oraison du jour). On le voit bien, à l’Ascension il n’est pas question de départ, comme à la fin des temps il ne sera pas question de retour. Et nous, nous possédons déjà en amorce ce que nous aurons un jour en plénitude.

Qu’est-ce à dire pour notre vie spirituelle ?

Qu’il ne faut pas creuser un fossé imaginaire entre l’Eglise terrestre et la céleste. Les deux sont étroitement unies : je suis en communion avec les saints tout comme le Christ est présent à notre monde. Et si je distingue la solidarité avec les hommes de mon désir de Dieu, je ne dois, en aucune façon, les séparer. Les Orientaux l’ont mieux compris, du moins dans leur culte. Pour eux l’eucharistie est le lieu où s’entrecroisent deux liturgies, la terrestre et la céleste qui s’appellent et se répondent dans un va-et-vient grandiose.

La fête de l’Ascension est relativement tardive. Au début du 4e siècle, en certains lieux (en Palestine par exemple), on commémorait encore l’Ascension le jour de la Pentecôte. Aussi curieux que cela paraisse, ce fait montre qu’à l’époque on avait une vue globale du Mystère pascal qui contient et la Résurrection de Jésus et son Ascension et la Venue de son Esprit.

Le désir de revivre plus historiquement que mystiquement les événements de la Pâque conduisit, vers cette même époque, à une fête particulière. Cette pratique s’appuie sur l’Ecriture elle-même, car le Seigneur, bien que déjà enlevé près du Père, s’était montré vivant après sa passion... pendant quarante jours il leur était apparu, puis ils le virent s’élever et disparaître à leurs yeux. (première lecture). Le passage du Christ de sa mort à sa résurrection, « le pas de géant » (Ps 18, 7) nous, esprits sans intelligence et lents à croire (Lc 24, 25), nous le concevons et célébrons par fragments, par étapes, à petits pas.

Première lecture : Ac 1,1-11

Nous lisons le commencement du livre des Actes des Apôtres, un ouvrage de Luc qui fait suite à son premier livre, son évangile. L’écrit est adressé à un certain Théophile, littéralement : « celui qui aime Dieu », dont on ne sait s’il est un personnage vrai ou un nom fictif désignant le lecteur pieux.

Après un bref résumé de son premier livre, résumé qu’il centre sur Jésus le ressuscité apparaissant aux Apôtres pendant quarante jours, Luc parle d’un repas que Jésus prenait avec eux. Les évangiles rapportent plusieurs repas du Christ avec ses Apôtres après sa résurrection, repas d’une densité toute particulière. Avec celui de la Cène, ils sont à l’origine de ces repas où les premiers chrétiens « rompaient le pain », et qui sont les premières liturgies chrétiennes.

Jésus donne aux Apôtres ses dernières instructions, l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre l’Esprit qu’il va leur envoyer. Cet événement est décrit comme un baptême : vous serez baptisés (mot à mot : plongés) dans l’Esprit Saint.

Les Apôtres lui demandaient : Est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? Sont-ils encore bloqués par une royauté temporelle de suprématie juive ? Il semble plutôt que perce ici la croyance des chrétiens primitifs en une venue très prochaine du Seigneur triomphal, et que la phrase : il ne vous appartient pas d’en connaître les délais - veut dissiper. Jésus veut orienter la jeune Eglise vers une mission dans toute la Judée et la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre, mission qui prendra un certain temps.

Luc décrit alors l’Ascension - il est le seul à le faire. Mais la description n’est pas du reportage, c’est une méditation théologique.

Jésus s’élève et disparaît dans une nuée. Pas de lévitation ni de nuage. Etre élevé : l’expression est théologique, elle exprime le triomphe du Christ. Paul, dans la deuxième lecture de ce jour, approfondira cet aspect. La nuée (pas un nuage) rappelle la présence réelle de Yahvé sur l’arche d’alliance, mais une présence que l’on ne peut capter ! Jésus reste parmi nous dans la sainte nuée de l’Evangile, des sacrements, de la foi.

Enfin deux hommes, des messagers célestes en vêtements blancs, reflets de la gloire de Dieu, invitent les Apôtres à ne pas regarder le ciel, mais à œuvrer pour le Royaume jusqu’à ce que Jésus vienne triomphalement de la même manière.

Ainsi se volatilisent d’elles-mêmes bien des difficultés, en premier lieu la confusion entre les voyages interspatiaux et le départ du Christ. Jésus n’est pas une fusée qui s’est cachée quelque part dans le cosmos. Le Christ, dans son humanité glorifiée, est auprès du Père et, en même temps, il demeure en nous. Je m’en vais et je viens vers vous (Jn 14,28). Par son départ il vient. Autrement. Et déjà nous pouvons résumer l’enseignement spirituel de ce récit :

Jésus n’est pas mort et puis c’est fini. Jésus est ressuscité en gloire, ainsi il est élevé, près du Père. Jésus élevé ne s’est pas distancé de nous. Dans son Esprit, il est présent d’une manière plus intense encore qu’au temps de son séjour en Palestine : Le voici présent dans son Eglise qui nous donne sa Parole, ses sacrements, la foi. Le départ visible du Christ est pour nous un appel à continuer son oeuvre. Pas d’évasion, soyons ses témoins, ici et maintenant. Un jour le Christ viendra et nous fera participer pleinement à sa gloire et à son intimité avec le Père. Cette page est typique - c’est un morceau choisi de l’exégèse - pour nous faire sentir comment les évangélistes ont rédigé leur récit. Non en reporters, mais en hommes de foi qui méditent, après coup, de vrais événements, mais qu’ils commentent, interprètent, souvent avec des allusions à l’Ancien Testament qu’ils voyaient réalisé. Un commentaire « pour que vous croyiez et que vous ayez la vie » (Epilogue de Jean 20, 31).

Psaume 46

Hymne d’intronisation. Jésus ressuscité monte parmi l’acclamation des anges et de la multitude céleste. Il est, par sa victoire pascale, vraiment le Roi, le Seigneur, le Très-Haut, l’Adorable.

Chantons, acclamons, battons des mains, crions de joie. Que tous les peuples l’acclament, car il règne.

Deuxième lecture : Ep 4,1-16

Pour nos esprits cartésiens, mieux vaut commencer par les versets au centre du texte. De là il s’éclaire mieux.

Paul médite sur l’Ascension du Christ à partir de deux expressions du psaume 67,19 : Il est monté sur la hauteur - il a fait des dons aux hommes. Ce il, c’est le Christ qui était d’abord, par sa naissance terrestre, descendu jusqu’en bas sur la terre, et qui, par sa résurrection, est monté jusqu’au plus haut des deux. Pour Paul comme pour Jean, l’Ascension est incluse dans la Résurrection.

Etant ainsi exalté, à la droite du Père, il fait des dons aux hommes. Ici l’Ascension fait un avec la Pentecôte où Jésus donne la plénitude de ses dons, l’Esprit. Rien de contradictoire, simplement une vue globale du Mystère pascal.

Ces dons, qui se résument tous dans le don de l’Esprit, visent à construire le corps du Christ. Le construire dans l’unité (versets de la première partie) et dans la diversité versets de la seconde).

L’unité : ayez à cœur de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. Ce qui suppose humilité, douceur, patience, support mutuel... car sans l’unité, pas de communauté du Christ, puisque il n’y a qu’un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père.

Mais unité n’est pas uniformité : si chacun d’entre nous a reçu le don de la même grâce, c’est d’une façon particulière, comme le Christ nous l’a partagée. Et Paul de détailler ces charismes : d’abord (remarquez ce ’d’abord’) les Apôtres, puis les prophètes et les missionnaires de l’Evangile, l’élément dynamique de la communauté. Et aussi les pasteurs et ceux qui enseignent, ceux qui restent sur place pour consolider l’évangélisation. Et les laïcs, dira-t-on ? Mais tout le peuple saint est organisé... pour que se construise le corps du Christ. Tous ensemble nous parviendrons à cet idéal jamais atteint sur terre : l’unité, la vraie connaissance du Fils de Dieu, l’Homme parfait, la plénitude de la stature du Christ.

Si, en ce jour de l’Ascension, le regard se porte vers le terme, vers la plénitude finale, ce n’est que pour travailler plus ardemment à ce que le corps poursuive sa croissance... dans l’amour... selon l’activité (il faut donc être actif) de chacun. Un regard vers le but, mais pour mieux retrousser nos manches et construire l’Eglise.

Evangile : Mc 16,15-20

Jésus ressuscité apparut à ses disciples le soir de Pâques. La finale de Marc ne cite que trois apparitions pascales, toutes le jour même de Pâques qui devient ainsi le jour de l’envoi.

Avant de les quitter Jésus ordonne aux onze apôtres de continuer sa mission : Allez ! Et pas seulement chez vos compatriotes ; dans le monde entier. L’Eglise est catholique, d’un mot grec qui veut dire universelle. A toute la création ! S’il y avait d’autres êtres sur quelque planète avec qui communiquer, nous irions vers eux. Et que doivent faire les apôtres ? La même chose que le Christ : Proclamer la Bonne Nouvelle. Avec les mêmes conséquences que si le Christ lui-même était là, comme autrefois. Celui qui croira et se fera baptiser sera sauvé ; celui qui refusera de croire sera condamné. Avec les mêmes signes qui accompagnaient le Christ : les croyants... chasseront les esprits mauvais... imposeront les mains aux malades.

L’Eglise continue, prolonge le Christ. Elle commence sa mission au moment où le Christ visible cesse la sienne.

Le Seigneur, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel, fut enlevé à leurs regards, enlevé dans la gloire. Il s’assit à la droite de Dieu. Non assis à ne rien faire. Au contraire, comme un fils associé au gouvernement du royaume était assis à la droite de son père sur le trône pour gérer les grandes affaires, de même Jésus, avec le Père, guide l’Eglise, la gouverne, la dirige. Le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la parole évangélique par les signes (voir plus haut) qui l’accompagnaient.

Allez ! Proclamez la Bonne Nouvelle ! Voilà le message de cette fête de l’Ascension.

Chaque fois qu’un homme est pénétré de la présence du Christ, et met dans la force de Jésus son humble confiance - il rayonne et, autour de lui, fleurissent les signes.

Par quoi il est évident que le Christ n’est pas parti, à vrai dire. Simplement, une forme de présence a remplacé l’autre.


René LUDMANN, cssr
 
(re)publié: 10/03/2018