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6e dim. ordinaire (14/2) : Commentaire

Avec le lépreux de l’évangile, crions au Seigneur : Si tu le veux, tu peux me purifier. Christ ne demande que cela. C’est plutôt à moi de le vouloir vraiment, vouloir ne plus vivre « à l’écart », coupé de Dieu et de mes frères (première lecture). Alors, je pourrai rendre gloire à Dieu, non seulement à la messe, mais en tout ce que je fais : manger, boire ou n’importe quoi d’autre (deuxième lecture).

Première lecture : Lv 13,1-2.45-46

En préparation à l’évangile de la guérison du lépreux, nous lisons un paragraphe du livre des lois d’Israël, concernant les lépreux. Ce code est appelé Lévitique, parce qu’il fut composé surtout à l’intention des prêtres de la tribu de Lévi qui étaient à la fois les ministres du culte et les officiers sanitaires.

Ils devaient examiner tumeurs, inflammations, taches, autant de marques éventuelles de lèpre. Dans l’affirmative, un lépreux était un “damné” : il habitera à l’écart, sa demeure sera hors du camp. Aussi, Jésus dira-t-il au lépreux guéri : « Va te montrer au prêtre » (évangile) - pour faire constater officiellement ta guérison et te faire réintégrer dans la société.

Psaume : Ps 101

C’est déjà le lépreux de l’évangile que nous entendons et, à travers lui, la plainte des lépreux, des rejetés, dont la liturgie nous demande d’être la voix. Mais ce lépreux, n’est-ce pas d’abord moi ?

Que mon cri de douleur parvienne jusqu’à toi. Moi qui dois me cacher, habiter à l’écart (1ère lecture), ne me cache pas ton visage. Comme je souffre ! Mes os sont en feu... mon cœur se dessèche, ma peau colle à mes os.

Mais tu peux me guérir, j’ai confiance, je me prosterne devant toi (évangile). Tu es là, tu me touches, comme le lépreux, et me guéris par le divin médicament de ton eucharistie.

Aussi, d’âge en âge, on fera mémoire de toi. Nous te rendons grâce !

Deuxième lecture : 1 Co 10,31-11,1

Il y a des actions moralement neutres. Ainsi manger de la viande offerte aux dieux païens, puis vendue au marché. C’est de la viande, sans plus. Mais tout le monde n’a pas cette largeur de vue, et il vaut alors mieux ne pas en manger quand on risque de scandaliser le frère. Selon le principe : Tout est permis, mais tout ne convient pas (1 Co 10,23).

Paul résume ici son argumentation :

Tout ce que vous faites : manger, boire (Paul pense aux repas fraternels ou manger de la viande de sacrifices était particulièrement irritant pour une partie de l’assemblée) ou n’importe quoi d’autre, faites-le pour la gloire de Dieu. Tâchez de vous adapter à tout le monde, ne soyez un obstacle (un sujet de scandale) pour personne. Cherchez, non votre intérêt personnel, mais celui de la multitude à sauver. Vous êtes libres en Christ, mais usez de votre liberté en choisissant ce qui plaît à Dieu et contribue au bien commun.

Je pourrais voir telle émission, tel spectacle, mais mon frère ne me comprendrait pas. Je pourrais lancer telle idée juste, mais, par sa hardiesse, elle choquerait les esprits mal préparés... cela peut faire du dégât. Alors, bien que cela me soit permis, je ne veux être un obstacle pour personne.

Si Paul ajoute : prenez-moi pour modèle !, ce n’est pas vantardise. C’est le cri de l’Apôtre qui marche devant sa troupe, qui prêche d’exemple : faites comme moi ! D’ailleurs, je ne fais que suivre le Christ, mon modèle à moi.

Tout ce que vous faites : manger, boire... faites-le pour la gloire de Dieu. Ce verset est à la base de la riche “spiritualité du quotidien” : Nous faisons eucharistie, non seulement à la messe, mais en sanctifiant les tâches les plus humbles et les plus profanes. C’est une liturgie bien dans nos cordes et hautement réaliste. Ce que Gandhi appelait “être chrétien vingt-quatre heures par jour”.

• En affirmant la liberté du chrétien, “l’institution” prend le risque d’affaiblir sa propre autorité. Aussi n’a-t-elle guère fait lire des textes comme celui-ci, ou encore les Lettres aux Galates et aux Romains qui en parlent abondamment. Pourtant, rien de plus bienfaisant que la liberté - si l’on apprend, comme ici même, à en faire bon usage.

Avec ce passage la lecture de la première Lettre aux Corinthiens s’achève provisoirement. Elle sera reprise au 2e dimanche du Temps ordinaire, année C.

Evangile : Mc 1,40-45

Jésus a quitté Capharnaüm. En chemin, un lépreux vient auprès de lui, si près que Jésus pourra le toucher. Interdit, choquant ! Le lépreux devait fuir à l’approche des gens sains, ou du moins agiter une clochette pour qu’on pût l’éviter. La loi était sévère ; que l’on se rappelle le paragraphe du code juif dans la première lecture.

Il tombe à genoux et le supplie : Si tu veux, tu peux me guérir. Voilà qui est encore plus étonnant : Jésus est à peine connu - disons qu’il est déjà méconnu - et ce lépreux l’a reconnu pour ce qu’il est : celui qui peut le purifier. Par le simple vouloir. Il voit en Jésus plus qu’un guérisseur, il voit en lui le Messie dont on disait qu’il guérirait les malades (Is 35,5-6 ; Is 61,1). Même ce : il tomba à genoux pourrait signifier l’adoration autant que la simple déférence.

Jésus est ému, pris de pitié pour cet homme, remué devant tant de misère. Alors que les autres fuyaient le pauvre, lui, il avance, il étendit la main. Au-delà du geste physique, on voit “le bras étendu”, expression fréquente dans l’Ancien Testament pour désigner la puissance agissante de Dieu, et qu’ont si bien rendue les fresques anciennes qui donnent au Créateur, au Christ, un bras volontairement démesuré.

Il toucha l’intouchable. Geste interdit par la loi, et qui rendait légalement impur. Jésus brise les interdits, fussent-ils religieux, dès qu’ils sont inhumains. Depuis sa maladie, plus personne de sain n’avait touché le pauvre homme.

Il dit : Je le veux, sois purifié. Une simple parole. Un seul geste. Les miracles du Christ sont très sobres. Pas de merveilleux. La seule puissance de Dieu !

A l’instant même, la lèpre le quitta (celle-ci est comme personnalisée). Et il fut purifié ; mot plus complet que guéri. Purifié suggère, en plus de la guérison physique, la guérison légale (il peut donc se faire réintégrer) et la guérison morale : il est délivré du péché que, alors, on croyait cause de sa maladie.

Jésus le renvoya avec l’avertissement sévère : Attention, ne dis rien à personne. C’est le fameux secret messianique particulier à Marc. Jésus semble pourtant se contredire en ajoutant : va te montrer au prêtre. Mais ceci était nécessaire pour obtenir le billet de réintégration sociale. Et si Jésus n’aime pas la publicité, il a souci de faire connaître la guérison à certaines gens, les responsables. Pour que ceux-ci n’aient pas d’excuses : cette guérison sera pour ces gens un témoignage à charge, puisqu’ils paraissent déjà refuser le Christ.

L’homme guéri ne put s’empêcher de proclamer et de répandre la nouvelle - celle de l’Evangile autant que celle de sa guérison - de sorte que Jésus était obligé d’éviter les lieux habités. Le rayonnement de sa puissance, Jésus lui-même, dirait-on, ne peut l’empêcher : de partout on venait à lui.

Quel est cet homme ? Celui qui veut me purifier, me réintégrer dans sa “famille”. Mais Je n’aime guère m’identifier au lépreux. Je suis “bien” ou à peu près. Entre le plaisir à se détruire et la suffisance, il y a l’humilité. Aussi la liturgie nous invite-t-elle : « Préparons-nous à la célébration de l’eucharistie en reconnaissant que nous sommes pécheurs. » Alors à notre tour, nous serons touchés par le Corps du Christ.

Le lectionnaire a arrangé le texte pour la lecture publique - plus qu’à l’habitude. Celui-ci, dans sa littéralité, est beaucoup plus vert.

Dans une partie des manuscrits, en l’occurrence plus crédibles, Jésus est dit - non pris de pitié - mais en colère devant cet homme, une colère semblable à celle qu’il aura devant le tombeau de Lazare quand il « frémit » (Jn 11,33). Une sainte colère s’empare du Christ devant la création gâchée, une sainte colère contre le Mal qui possède cet homme. La guérison s’apparente à un exorcisme, une expulsion de démon - impression encore accusée par le : « Jésus le chassa en le rudoyant » (que le lectionnaire édulcore : Jésus le renvoya avec un avertissement sévère).

Ainsi se dresse, devant nous, un Jésus lutteur qui empoigne le Mal à bras-le-corps, se met en colère contre lui, le chasse, le rudoie. Un Jésus puissant qui dit un « Je veux » impératif (le lectionnaire traduit « Je le veux », et détourne, par ce pronom, l’attention sur la chose voulue). Les responsables ne sont pas dits « les gens », ils sont désignes par un méprisant : « eux ». Enfin le lépreux guéri proclame la parole de Dieu (et non la seule nouvelle de sa guérison).

En grattant ainsi les retouches, on retrouve un original qui a quelque chose de puissant. Marc, le plus ancien des évangélistes, a su garder l’effroi devant un Jésus qui reste “le tout autre”, qui déroute. Il sait montrer, dès le premier chapitre de son évangile, la lutte tragique du Christ avec les forces du Mal, lutte qui aboutira au drame de la croix. Ne t’habitue pas au Christ : il est de bonté, il est aussi de majesté.

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René LUDMANN c.ss.r.

Prêtre du diocèse de Luxembourg.

(re)publié: 14/12/2020