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4e dim. de Carême (14/3) : Commentaire

En cette année B du cycle triennal, le projecteur est braqué sur le Mystère pascal, le passage du Christ par la mort vers la résurrection glorieuse. L’évangile nous montre ce Christ “élevé”, élevé en Croix, élevé en gloire. L’Apôtre nous rappelle qu’une pâque semblable s’est réalisée en nous, que nous avons passé, par le baptême, d’une vie hors Dieu, à une vie d’intimité avec lui. Déjà, nous sommes ressuscités.

Au milieu de nos épreuves, voilà que brille déjà la lumière de Pâques. C’est la mi-carême, appelée autrefois le dimanche Laetare : Réjouis-toi, Jérusalem, Eglise. Tu vas être comblée de bonheur (antienne officielle d’entrée). Les ornements violets de la pénitence font aujourd’hui place à une couleur plus douce, plus gaie : le rosé des premières lueurs pascales.

La première lecture continue de dérouler les grandes étapes de l’Alliance. Après l’Alliance avec Noé (premier dimanche), avec Abraham (deuxième dimanche), avec Moïse (troisième dimanche), voici le bris de l’Alliance qui mènera à la fin de la dynastie royale et à la déportation de Babylone.

Première lecture : 2 Ch 36,14-16.19-23

Historiquement, Nabuchodonosor, roi de Babylone, prend Jérusalem en 587 avant notre ère pour contrecarrer les plans d’expansion du pharaon Chofra. Mais le livre des Chroniques voit, sous ces événements, la main de Dieu qui laisse Israël porter les conséquences de ses infidélités, de ses pratiques sacrilèges.

Sans attendre, sans se lasser, Dieu leur envoyait des messagers, des prophètes pour les secouer. Car il les aimait toujours, il avait pitié d’eux. Mais eux méprisaient ses paroles. Finalement, il n’y eut plus de remède. Les Babyloniens brûlèrent, abattirent, incendièrent, détruisirent. Ceux qui avaient échappé au massacre furent déportés comme esclaves. Israël aura tout perdu : sa terre, son temple, ses institutions, son roi.

Mais Dieu reste fidèle à cette infidèle. Comme il s’est servi de Nabuchodonosor, il va se servir d’un changement de dynastie, de la domination des Perses, 70 ans plus tard, et du roi Cyrus pour laisser retourner à Jérusalem un petit reste et rebâtir le temple. C’est bien la reconstruction du temple qui est l’objectif principal de ce retour, car désormais une théocratie absolue remplacera la dynastie royale à jamais éteinte. Le peuple n’aura plus de pouvoir politique réel ; seul subsistera le temple, symbole d’une spiritualisation, d’une intériorisation. L’Alliance, brisée par les infidélités, Dieu, lui, l’a gardée ; ce peuple humilié reste son peuple.

L’Eglise chrétienne n’aura pas de peine à y lire sa propre histoire. Toujours la perte de puissance humaine a été pour elle une grâce d’intériorisation et de force spirituelle. Jamais, dans les pires abandons comme dans les persécutions les plus meurtrières, Dieu n’abandonna son peuple.

Le Carême est l’occasion de nous demander si, en tant que communauté, nous sommes infidèles, compromis dans les affaires trop humaines. Il invite à nous débarrasser des chaînes dorées pour retrouver la pureté de l’Evangile pris à la lettre.

Psaume : Ps 136

Ce psaume a été composé par un des déportés à Babylone. Plus envie de chanter. Nous avions pendu nos harpes aux saules des alentours ; nous étions assis, abattus, et nous pleurions. Comment chanterions-nous ! C’est le cri de douleur et de confiance quand les vocations se font rares et que les églises sont vides et désaffectées. C’est le cri des Eglises éprouvées, dispersées par la persécution.

Et moi-même ? Ne suis-je pas loin de toi, comme sur une terre étrangère ? Ah ! Seigneur, que je m’habitue pas à ce lot, que je te désire toujours ! Que j’aie le mal du pays après toi ! Si je t’oublie, Jérusalem, Eglise, que ma main droite se dessèche ! Si je me distance de ma communauté, si je perds ton souvenir, que ma langue s’attache à mon palais !

Deuxième lecture : Ep 2,4-10

Le début de la Lettre aux Ephésiens, dont fait partie notre passage, use d’une langue solennelle, rythmée, telle qu’on la rencontre peu dans les autres lettres où Paul discute, argumente, ironise. C’est une contemplation - de l’intérieur - une hymne à la grâce. Le mot revient trois fois, et ses équivalents parsèment tout le passage : miséricorde, grand amour, don de Dieu.

Le mot ’grâce’ est usé. Il faudrait, pour le rajeunir, nous poser la question : quelle est donc notre chance, à nous chrétiens ? Notre chance, notre grâce, c’est Jésus lui-même. Comme il a passé d’une vie d’épreuve à une vie rayonnante de gloire, de la mort à la résurrection - ainsi j’ai, déjà actuellement, passé d’une vie loin de Dieu à une vie d’intimité avec lui. Dieu nous a ressuscités avec Jésus. Et, tenez-vous bien, avec lui, dans le Christ Jésus, il nous a fait participer et à l’épreuve et à la résurrection. L’essentiel de ce qui fera le ciel, la vie avec le Christ, nous l’avons déjà. Vous êtes présentement sauvés, libérés. Si nous ne nous en apercevons pas, c’est que notre foi est faible, froide. C’est que nous ne sommes pas vraiment dans le Christ Jésus. Etre dans le Christ Jésus, voilà notre grâce. Grâce veut aussi dire gratuit. Cela ne vient pas de vous, cela ne vient pas de vos actes. Il n’y a pas à en tirer orgueil. C’est Dieu qui vous a faits ainsi.

Voilà qui est à l’opposé de la mentalité actuelle. L’homme d’aujourd’hui veut tout faire par lui-même. Il se rétrécit de la sorte, à ses propres petites dimensions. La foi lui ouvre des horizons autrement grands.

Mais si Dieu nous grandit, il ne le fait pas sans nous : que nos actes soient vraiment bons, conformes à notre dignité, à la voie que nous devons suivre.

Qu’à cette grâce réponde l’action de grâce. Celle-ci fait le fond de toute prière chrétienne, en particulier de l’eucharistie, qui veut dire : action de grâce.

L’action de grâce éclatera la Nuit de Pâques. Qu’elle débute dès ce quatrième dimanche du Carême, appelé le dimanche Laetare. Réjouis-toi.

Evangile : Jn 3,14-21

Une catéchèse en règle. Tous les mots-clés de Jean se succèdent en cascade : élever, Fils de l’homme, donner, croire, aimer, lumière, ténèbres, vérité, jugement.

Jean part d’un fait qui s’était passé au désert : les Israélites furent attaqués par de redoutables serpents brûlants ; Moïse fabriqua un serpent de bronze qu’il planta sur une hampe ; quiconque regardait le serpent était guéri. En Egypte, à Babylone, le serpent était le signe d’un dieu aux vertus bénéfiques. Que l’on pense encore au serpent sur le bâton d’Esculape qui reste l’emblème de nos médecins et pharmaciens. Jean ne porte pas de jugement sur ce qui a pu être un talisman.

Pour lui, c’est un simple point de comparaison : comme le regard porté sur le serpent de bronze guérissait les morsures, ainsi - et bien autrement - celui qui regarde le Fils de l’homme élevé aura-t-il la vie.

II s’agit donc de regarder, d’un regard de foi, celui qui est élevé. Le même Jean dira de Jésus en croix, après que le soldat lui eut ouvert le côté : « Ils lèveront le regard vers celui qu’ils ont transpercé » (Jn 19,37 citant le prophète Zacharie Za 12,10). Celui qui le contemplera d’un regard de foi comprendra que Dieu a tant aimé les hommes qu’il a donné son Fils unique. Celui qui le regardera à la façon des pharisiens, avec haine et mépris ou dans une coupable indifférence, y lira son jugement.

Ce n’est pas Dieu qui juge, à proprement parler, car Dieu a envoyé son Fils non pas pour juger le monde, mais pour le sauver. La croyance tenace et trop répandue que Dieu aurait inventé l’enfer est ici nettement contredite. L’homme se juge lui-même : celui qui croit sera sauvé, celui qui ne veut pas croire est déjà jugé.

Croire au sens fort d’une foi qui agit selon la vérité (littéralement : qui fait la vérité). Celui qui ne croit pas préfère les ténèbres à la lumière. Et pourquoi ? Parce que ses œuvres sont mauvaises.

Page où le sublime côtoie le terrifiant. Dieu a tant aimé. Si tu l’acceptes, tu obtiendras la vie éternelle. Si tu refuses, tu es déjà jugé. On ne badine pas avec l’Amour.

Du même coup d’aile, le regard monte jusque dans le mystère même de Dieu, de Dieu qui est Père, puisqu’il a un Fils unique. Il l’a donné, ce Fils. Déjà, le mystère se dévoile où le Père et le Fils sont engagés : le Père, par amour, a donné ; le Fils, par amour, s’est donné - Mystère que Jean résume dans une phrase brève qui est un sommet de théologie, et qu’il répète aussitôt en légère variante, tant elle lui est précieuse : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique. Ainsi tout homme qui croit obtiendra la vie éternelle. »

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René LUDMANN c.ss.r.

Prêtre du diocèse de Luxembourg.

(re)publié: 14/01/2021