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Année B

3e dim. de l’Avent (17/12) : Soyez toujours dans la joie

Frères et sœurs,

« Soyez toujours dans la joie » : c’est l’appel de saint Paul en ce troisième dimanche de l’Avent. Le mot qui fait problème, c’est le mot ’toujours’.

« Soyez dans la joie », nous comprendrions : heureusement, il y a de bons moments dans la vie, par exemple aujourd’hui, dans votre communauté paroissiale de Somain : vous inaugurez vos nouveaux locaux paroissiaux, accueillants et pratiques. Vous connaissez quelque chose de la joie des jeunes couples qui entrent dans leur maison toute nouvellement construite.

L’heure est à la joie ! En plus, votre église est belle et pleine de monde ! On ne va pas bouder la joie d’aujourd’hui.

Mais « soyez toujours dans la joie » : là, tout se complique ! La joie ne se commande pas et les heures d’épreuves ne manquent pas :

- dans nos sociétés occidentales si souvent tristes : le chacun pour soi, la défense de ses seuls avantages, les inégalités grandissantes, l’affaiblissement des solidarités, la peur de s’engager, les violences qui tuent, la fragilité des alliances, les contrefaçons de l’amour, la fascination de l’argent…

- dans notre Église catholique, le trop petit nombre des séminaristes, l’effondrement numérique des prêtres, la fragilisation de toutes les communautés religieuses, le tout petit pourcentage des pratiquants et de ceux et celles qui prennent à cœur de proposer l’Évangile dans notre société, ou de prendre leur part de charge dans l’Église. Et puis ces mesquineries ridicules ou ces divisions entre nous qui stérilisent trop souvent la mission.

- épreuves aussi dans nos vies personnelles. Parce que le corps souffre, parce que le cœur saigne, parce que la mémoire s’en va, parce que l’isolement fait mal, parce que la mort a frappé, parce que le doute ronge la foi et asphyxie la prière…

Alors, comment comprendre l’appel de Paul : « Soyez toujours dans la joie » ? Dans quelle cachette trouver cette joie qui tient, qui dure, malgré les coups durs ? Où trouver cette qualité de joie profonde qui n’est pas fugitive comme la rosée du matin ?

Dans ma prière, au moment des épreuves d’ailleurs, je me pose souvent la question suivante : « A quel moment de sa vie le Christ connaît-il sa plus grande joie » ?
lorsqu’il grandit entre Marie et Joseph ?
lorsqu’à son appel ses apôtres le suivent en quittant tout ?
lorsqu’il se trouve au milieu des enfants ?
lorsqu’il guérit les malades ou rend la vie à la fille de Jaïre ou au fils unique de la veuve de Naïm ?
lorsqu’il défend la femme adultère, rencontre la Samaritaine, ou donne en exemple la foi du centurion païen ?
lorsqu’il « tressaille de joie », – nous dit saint Luc – et bénit son Père de voir les tout-petits s’ouvrir plus vite à son message que les savants intelligents ?

Oui, Jésus a connu de grandes joies, de ces grandes joies que l’on n’a jamais tout seul d’ailleurs, qui sont d’autant plus grandes en nous qu’elles sont celles de ceux qu’on aime.

Mais sa plus grande joie, quand l’a-t-il connue ?

Je crois vraiment – et ce n’est pas par goût des réponses paradoxales – que c’est au moment de sa mort, à l’heure de la croix.

Il a tout connu des épreuves : l’abandon des disciples, la fuite des apôtres, la tentation d’abandonner, la trahison de Judas, le triple reniement de Pierre, l’arrestation honteuse, les procès truqués, la moquerie, les blessures, le chemin du calvaire et le crucifiement.

Il a connu tout cela, mais il sait qu’il a réussi sa mission malgré son échec apparent. Il l’a réussie parce qu’il a gardé dans son cœur deux trésors : la confiance en Dieu son Père, et le pardon sans limites pour tout le monde (y compris pour ceux qui le tuent). Il ne doute pas de son Père ; il n’accuse aucun frère. En son cœur, aucune haine : il n’y a de place que pour l’Amour et le Pardon qui est la perfection de l’Amour. Il dit deux paroles d’or : « Père, en tes mains je remets mon esprit » et « Père, pardonne-leur ! Ils ne savent pas ce qu’ils font ! ». Il peut dire en vérité : « Tout est accompli ! » Grâce au Christ sur la croix, nous savons désormais ce que c’est qu’aimer, aimer encore, aimer toujours, aimer quand même. Il peut être heureux, il meurt sans doute dans la souffrance, mais dans une joie aussi profonde qu’imprenable.

Cette joie profonde, elle sera connue de saint Paul : souvenez-vous, il énumère aux Corinthiens toutes les épreuves qu’il a franchies à cause du Christ : « Souvent j’ai été à la mort. Cinq fois j’ai reçu des Juifs les trente neuf coups de fouet ; trois fois j’ai été flagellé ; une fois lapidé ; trois fois j’ai fait naufrage ; j’ai passé un jour et une nuit dans l’abîme ! Voyages épuisants ; dangers des brigands, dangers des faux frères ; dangers du désert ; dangers de la ville ; veilles fréquentes, faim et soif ; sans parler du reste, le souci de toutes les Eglises… Le Dieu et Père du Seigneur Jésus sait que je ne mens pas – Béni soit-il – » (2 Co 11) ; mais il confie à son compagnon Timothée, au soir de sa vie, sa joie extraordinaire : « J’ai combattu jusqu’au bout le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi : voici qu’est préparée pour moi la couronne de justice : c’est le Seigneur qui me la donnera… » (2 Tim 4).

C’est la joie parfaite des martyrs à l’heure de leur mort.

C’est la joie parfaite d’un saint François d’Assise lorsqu’il explique à Frère Léon, son ami le plus cher : « Ecoute bien, Frère Léon : au-dessus de toutes les grâces que le Christ accorde à ses amis, il y a celle de se vaincre soi-même et de supporter volontiers, dans la patience et la joie profonde – pour l’amour du Christ – les peines, les injures, les reproches et les coups… »

C’est cette qualité de joie profonde et paisible que nous pouvons nous souhaiter les uns pour les autres ; c’est la joie toute simple de nous savoir AIMÉS, PRÉCIEUX, UNIQUES, APPELÉS, ENVOYÉS, quoi qu’il nous arrive, quelles que soient nos épreuves et même nos faiblesses.

La Nouvelle est bonne ! On peut se la dire !

 
François GARNIER (Mgr)

Archevêque de Cambrai, France

(re)publié: 17/10/2017