LogoAppli mobile

32e dim. ordinaire (11/11) : Commentaire

Nous ne venons pas à la messe pour nous faire voir et valoir, mais, à l’exemple de la veuve, pour donner au Seigneur le peu que nous avons, tout (première lecture, évangile).

Prenons pour modèle le Christ : il a tout donné ; il s’est donné, s’est offert une fois pour toutes (deuxième lecture). Il se donne à nous dans cette eucharistie.

Première lecture : 1 R 17,10-18

Elie, le grand des grands prophètes, lutte pour l’intégrité de la foi menacée dans le royaume du Nord. Le voilà qui passe la frontière et part pour Sarepta, une ville au sud de Sidon (l’actuelle Saîda au Liban). Une terrible sécheresse, qu’il avait annoncée en punition de l’idolâtrie, règne dans toute la région - et donc la famine.

Elie rencontre une veuve, lui demande de l’eau... puis du pain. La pauvre se lamente : J’ai seulement encore une poignée de farine et un peu d’huile : je ramasse justement deux morceaux de bois pour préparer ce qui nous reste à moi et à mon fils - puis c’est fini, nous mourrons. Alors le prophète lui demande de lui faire confiance et d’avoir foi en Dieu : N’aie pas peur. Mot fréquent dans la Bible quand Dieu demande la foi (Gabriel dira à Marie : Ne crains pas). Cuis-moi un pain... car ainsi parle le Seigneur : jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra jusqu’au jour où le Seigneur donnera la pluie.

La femme - une païenne ! - fait confiance aveugle à la parole du Seigneur, et le miracle se produit.

Admirable foi d’une païenne, alors qu’Israël doute de Dieu ! Elle préfigure celle de la veuve, dans l’évangile de ce jour, qui, elle aussi, s’en remet entièrement à Dieu : ’’elle a tout donné’’. La scène préfigure aussi l’universalisme de la foi qui, en Jésus, fera craquer le cadre juif pour s’adresser à toutes les nations.

Psaume : Ps 145

Louons le Seigneur, pendant cette eucharistie, lui qui, en Jésus nous a libérés, a délié nos chaînes par sa glorieuse résurrection, nous a redressés alors que nous étions accablés de tristesse, et à nos cœurs affamés donne le pain de la sainte communion.

Louons-le en imitant son Fils, en faisant justice aux opprimés, en déliant les enchaînés, en redressant les accablés, en protégeant l’étranger, en soutenant la veuve et l’orphelin, tout homme qui a besoin de notre aide.

Deuxième lecture : He 9,24-28

Les thèmes de ce dimanche sont sensiblement les mêmes que ceux des trois dimanches précédents. Quelques nouveaux aspects sont cependant à relever :

La comparaison entre le sacrifice juif et celui de Jésus est illustrée par l’exemple de la liturgie de réconciliation (voir Lv 16), quand le prêtre entrait dans le sanctuaire avec le sang d’un animal sacrifié. Ce rite se répétait tous les ans. Rite bien imparfait, puisqu’il devait être recommencé et qu’il s’accomplissait dans un sanctuaire construit par les hommes. Sanctuaire et rite ne sont que copie du vrai sacrifice que Jésus a accompli en entrant dans le sanctuaire du ciel, après avoir donné son propre sang. Action qui, elle seule, a véritablement enlevé le péché de la multitude - une fois pour toutes, et n’a donc pas à être recommencée.

Les continuelles allusions à la liturgie du temple nous déroutent un peu. On pourrait actualiser comme suit : aucune action, si noble soit-elle, fût-elle d’un homme généreux comme Bouddha, Baha, Socrate... ne peut vraiment nous libérer. Jésus n’est pas à mettre sur le plan de ces hommes célèbres, il est totalement au-dessus, unique. Nous-mêmes, à force de sacrifices, d’efforts n’arriverons jamais à nous hisser jusqu’à Dieu ; notre ’’activité’’ consiste à le laisser agir en nous.

Oui, nous sommes déjà libérés, notre péché est déjà détruit, même si nous traînons encore dans les faiblesses de la convalescence. C’est ce qui rend l’Eglise si joyeuse, toujours en action de grâce. C’est ce qui fait placer Pâques plus haut que les affres du Vendredi saint. Et que le scrupuleux, l’angoissé prennent à cœur le bel acte de foi : Jésus a détruit mon péché une fois pour toutes.

Maintenant Jésus se tient devant la face de Dieu. Il le fait pour nous. Il intercède pour que son œuvre libératrice nous soit communiquée. A cet effet, il envoie son Esprit. La messe est le ’’lieu’’ privilégié où nous sommes reliés, mis en contact avec le Christ devant la face de Dieu.

A la fin des temps, il apparaîtra une seconde fois. Non plus à cause du péché, - Christ l’a détruit - mais pour communiquer le salut à ceux qui l’attendent.

Méditation ardue, mais grandiose. Elle contemple Jésus en ses trois grands ’’moments’’ : son unique sacrifice en croix, une fois pour toutes - son entrée glorieuse dans le ciel, où il intercède pour nous - sa seconde venue à la fin des temps. Ce que nous chantons tous les dimanches : « Nous proclamons ta mort, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire. »

Evangile : Mc 12,38-44

Le temple n’était pas une église, mais un vaste complexe formé de cours successives entourant le (petit) sanctuaire. C’est là, sous les colonnades, que Jésus, à quelques jours de sa passion, enseigne - non sans être régulièrement contré par les scribes, ces spécialistes de la Loi, ces conseillers officiels qui jouissent d’une autorité incontestée.

Ils se distinguent des autres par leurs robes solennelles, on les salue profondément, ils ont les premiers rangs dans les synagogues et les places d’honneur dans les réceptions. Ils aiment ça ! Ils s’y complaisent, plus soucieux d’encens que de service. Jésus critique ces dehors respectables : Méfiez-vous !

Quand Marc écrit son évangile, les scribes n’ont plus d’intérêt pour ses lecteurs. S’il a raconté la scène, c’est bien pour les responsables de communauté tentés - déjà - par la vanité cléricale, petit défaut humain difficilement extirpable. Ce n’est pas la marque de respect qui est critiquée, c’est d’aimer ça. Aujourd’hui que le camail et les boutons d’avancement tendent à disparaître, cette vanité renaît sous d’autres formes de valorisation. Les laïcs qui assument des charges dans l’Eglise en sont-ils mieux préservés ?

La vanité, passe encore. Mais voici qui est plus grave : ces scribes dévorent le bien des veuves et affectent de prier longuement. Les veuves étaient une classe sociale particulièrement démunie, exploitable. C’est la conjugaison des apparences pieuses et de l’escroquerie de fait qui rend ces scribes odieux. Ils seront sévèrement condamnés. On sent un nouvel avertissement aux jeunes communautés chrétiennes où les diacres tenaient les cordons de la bourse (Ac 6,1-6), et où les ’’contraintes de l’administration’’ pouvaient et peuvent encore conduire à de pénibles malversations. On pardonne plus facilement au clerc son amour pour une femme que son amour de l’argent.

A cet enseignement s’ajoute, par un saisissant effet de contraste, un épisode pris sur le vif, et que Marc a placé ici, sans doute par association d’idées : les veuves lui rappelaient l’histoire de la veuve. D’ailleurs le fait se déroule dans le même décor, au templeJésus s’était assis en face de la salle du trésor, et regardait la foule déposer de l’argent dans le tronc. Beaucoup de riches y mettent de grosses sommes. Rien à redire, à moins qu’ils le fassent, comme les scribes, pour se faire voir. Une pauvre veuve s’avance et dépose deux piécettes ; mot à mot : deux lepta, la plus petite pièce en circulation que, pour ses lecteurs vivant à Rome, Marc traduit par un quadrant romain. Ce geste frappe tellement Jésus qu’il s’adresse à ses disciples, les appelle pour leur dire quelque chose d’important - importance encore relevée par le solennel Amen, je vous le dis : tous ils ont pris de leur superflu, ils ne se sont guère privés ; mais elle, elle a pris sur son indigence ; elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre. Jésus, qui voit les cœurs, voit la différence dans le don : eux ont donné - et encore sans se priver - elle s’est donnée.

Ainsi, cet épisode, le dernier raconté par Marc avant la passion, devient-il le signe émouvant de ce que va faire le Christ : donner tout, se donner lui-même. Ainsi, cette veuve qui s’en est entièrement remise à Dieu nous rappelle-t-elle que, tant que nous ne nous sommes pas donnés nous-mêmes, nous n’avons rien donné.


René LUDMANN, cssr
 
(re)publié: 11/09/2018