LogoAppli mobile

30e dim. ordinaire (28/10) : Commentaire

Portons notre regard sur le Christ que la Lettre aux Hébreux contemple comme le Grand Prêtre unique. C’est lui qui célèbre cette eucharistie (deuxième lecture). Allons à lui avec la confiance des déportés à Babylone (première lecture) et la foi de l’aveugle qui crie : Aie pitié de moi, fais que je voie ! Qu’alors, ayant été “illuminés”, nous suivions Jésus sur sa route (évangile).

Première lecture : Jr 31,7-9

Composé par Jérémie au début de son ministère (626 avant J.-C.), en un temps d’euphorie, hélas, détrompé par le sac de Jérusalem, le texte fut médité, plus tard, comme une prophétie messianique. La jeune Eglise chrétienne n’eut pas de peine à l’appliquer à son Seigneur - et à elle-même.

Jérémie, qui est à Jérusalem encore intacte, s’adresse aux frères du royaume d’Israël (au nord) déjà déportés : Vous qui n’êtes qu’un reste, poussez des cris de joie : Le Seigneur vous sauve. Dieu lui-même enchaîne : Partis dans les larmes, c’est dans les consolations que je les ramène.

Et la raison de ce retournement : Je suis un père pour Israël, Ephraïm (autre nom pour le royaume du Nord) est mon fils aîné.

La phrase : il y a même parmi eux l’aveugle et le boiteux a motivé le choix de cette prophétie pour introduire l’évangile de la guérison de l’aveugle.

Nous qui sommes exilés, un petit reste, Dieu nous ramène au pays pour lequel nous sommes faits : le Royaume des cieux. Poussons des cris de joie ! Cette longue traîne de rescapés reste une Eglise faible, un mélange de saints et de boiteux, d’aveugles. Gardons courage. Dieu nous redressera, nous illuminera.

Psaume : Ps 125

Ce chant peut être prié au nom des prisonniers, exilés, déportés, personnes déplacées... Saurons-nous encore le prier comme le cri de notre ’’mal du pays’’ après Dieu ?

Ô Seigneur, tu nous as ramenés de la captivité d’une vie loin de toi, à Sion, dans l’Eglise où nous sommes chez toi, chez nous. Si nous le réalisions comme les saints ! C’est comme un rêve, ce n’est pas possible ! Et pourtant, quelles merveilles fit pour nous le Seigneur ! Comme nous sommes comblés !

Tant d’autres de nos frères sont encore captifs dans la nuit. Ramène-les. Ramène-nous tous vers toi, nous qui, sur terre, semons dans les larmes. Un jour, oui c’est sûr, tu nous l’as dit, nous rapporterons les gerbes, les fruits de notre persévérance et de notre fidélité.

Deuxième lecture : He 5,1-6

A des nostalgiques de la liturgie du temple l’auteur campe un Grand Prêtre bien supérieur : le Christ Jésus.

Et de citer à l’appui deux versets psalmiques. Le verset 7 du psaume 2, dans lequel les chrétiens lisaient la divinité de Jésus-Messie : Tu es mon Fils, moi... je t’ai engendré. Et le verset 4 du psaume 109 également messianique, où le Messie n’est pas du sacerdoce d’Aaron, dont relevait le grand prêtre du temple de Jérusalem, mais d’un ordre supérieur, selon le sacerdoce de Melkisédek. Celui-ci, prêtre et roi, supérieur à Abraham lui-même, était considéré comme une figure messianique (He 7,1-10).

Ces développements sont assez obscurs pour nous qui ne sommes plus sensibles à la liturgie du temple juif, mais ils nous éclairent sur des points importants :

Jésus n’est pas prêtre à la manière “classique”, humaine. La lettre ira jusqu’à dire : si le Christ était sur terre, il ne serait même pas prêtre (He 8,4). Au fait, Jésus est resté un “laïc” il n’a jamais voulu s’équiparer aux prêtres du temple, il s’en est plutôt distancé et les a parfois critiqués. C’est eux, et le grand prêtre en tête, qui le livreront.

Son sacerdoce à lui est totalement différent. Il est Fils de Dieu, il s’offre lui-même d’un sacrifice unique, celui de la Croix. Ainsi, bien autrement que le grand prêtre du temple, il intervient en faveur des hommes. C’est lui, vraiment, le pont, le pontife entre Dieu et nous.

Nos prêtres chrétiens ne sont pas davantage les successeurs des prêtres du temple. Les premiers chrétiens évitaient le mot ‘sacerdos’, parlaient plutôt d’anciens ou d’épiscopes-surveillants, qui n’ont aucune référence à un culte.
La décléricalisation, effectuée (ou essayée) après le Concile, a sa justification dans le fait que nos prêtres ne sauraient être une caste à part. Ils ne sont pas prêtres, à proprement parler ; ils ne le sont que par appropriation. Jésus seul est prêtre. Et encore, nous venons de le voir, d’une façon totalement différente des sacerdoces juifs ou païens. Nos prêtres ne sont que les signes, le “sacrement” de l’unique sacerdoce de Jésus.

Qu’on n’y voie pas une dépréciation de nos prêtres, mais une vue de la foi qui met en valeur la place et le caractère uniques du sacerdoce de Jésus.

Un deuxième fil court en cette méditation. Ce Jésus-prêtre nous est proche, il est pris parmi les hommes, pour être en mesure de les comprendre, étant lui-même rempli de faiblesse (voyez son agonie à Gethsémani, sa faiblesse en croix). Aussi, ne craignons pas de nous en approcher. S’il est de Dieu, il est aussi des nôtres.

Une autre raison de décléricaliser vient de cette deuxième vue de foi : Jésus est notre frère, pris parmi les hommes. Nos prêtres doivent eux aussi, comme lui, être proches de leurs communautés. Tout ce qui les sépare artificiellement de leur peuple (dignités, privilèges humains et jusqu’aux séminaires trop cloisonnés) les sépare aussi du Christ proche de nous.

Evangile Mc 10,46b-52

C’est être soi-même bien aveugle que de lire la guérison de l’aveugle comme un reportage journalistique. La remarque vaut pour tous les miracles du Christ. Car l’évangéliste, tout en racontant des faits réels, les interprète. Aussi le commentaire offre-t-il parfois des aspects qui semblent au lecteur non-averti comme tirés par les cheveux. En fait, ils sont le message même du récit.

Nous sommes dans un contexte d’aveuglement, non seulement des scribes et des pharisiens, mais des apôtres eux-mêmes qui ne comprennent toujours pas - ou ne veulent pas comprendre - les annonces de la passion, car ils ont peur. C’est devant cet horizon bouché que Jésus fait le dernier miracle raconté par Marc - une “illumination”.

Voici un aveugle. Parce qu’il est aveugle, il ne peut gagner sa vie, il est mendiant. Parce qu’il ne peut se conduire tout seul, il est assis au bord de la route, de cette route qui est l’avant-dernière étape de Jésus, sa montée de Jéricho vers Jérusalem et la croix. Marc précise même le nom du pauvre : Bartimée. Il apprend que c’est Jésus de Nazareth qui passe. Jésus n’était pas un inconnu dans la ville ; on se rappelle l’épisode de Zachée (Lc 19,1-10). Alors, l’aveugle se dit : aujourd’hui ou jamais. Toute sa souffrance d’aveugle, d’homme en marge hurle dans son cri : Jésus, fils de David, aie pitié de moi.

Cet ‘Aie pitié’ est le cri fréquent du psalmiste et du Juif pieux. L’évangile l’a christianisé par l’invocation : Jésus ! Cette invocation : Jésus, aie pitié de moi est devenue, pour beaucoup, leur prière préférée, récitée tout au long du jour. En Orient on l’appelle la prière du cœur. Le titre ‘fils de David’ fait deviner que cet aveugle de corps voit déjà clair avec les yeux du cœur, il reconnaît Jésus comme le fils de David, c’est-à-dire le Messie.

Les gens veulent le faire taire, le repousser, le pauvre, dans sa marginalité - c’est toujours comme ça ! Mais lui criait de plus belle, nous donnant ainsi l’exemple de l’entêtement dans la prière. Jésus entend ce cri qui lui perce le cœur, il s’arrête ; il vaut bien la peine d’interrompre sa route vers la croix. Appelez-le ! Déjà, les choses prennent une autre tournure ; on entoure l’aveugle, on lui dit : Confiance, lève-toi ; il t’appelle.

L’aveugle jette son manteau - pour faciliter son bond - pour se débarrasser de ce pan d’étoffe qui recueillait les aumônes et dont il n’aura plus besoin - en signe de coupure avec son passé. Il bondit. Voyez l’empressement : après tant d’années assis, il court vers Jésus. C’est ici que l’on saisit bien l’intention de Marc de ne pas faire une description anecdotique : un aveugle ne saurait ainsi courir. Pour Marc, c’est le désir intérieur qui court, comme Madeleine, Jean, Pierre courront au tombeau le matin de Pâques. Et nous, nous traînons la patte. Jésus lui dit : Que veux-tu que je fasse pour toi ? Ce n’est assurément pas qu’il l’ignorerait, mais pour lui faire prendre conscience de ce qui va se passer. Un peu comme nos prières, dont Dieu sait d’avance le contenu, ont pour but de nous disposer à la grâce, un peu comme notre aveu prépare le cœur au pardon.

Rabbouni, dit l’aveugle : bon maître ! Mot plus tendre que Rabbi (de “rab” : grand ; d’où l’actuel : rabbin). Que je voie ! Qu’il désire plus que la vue corporelle, et que Jésus accorde une vue meilleure, la foi, apparaît clairement dans la réponse de Jésus. Il ne dit pas : sois guéri, vois, mais : Va, ta foi t’a sauvé. Qu’il s’agisse bien de la foi est encore renforcé par : l’homme... suivait Jésus sur la route. La foi, qu’est-ce sinon suivre Jésus sur la route qui monte et vers la croix et vers l’illumination pascale ? Saurai-je me reconnaître aveugle - et demander l’illumination du cœur ? Ah ! Que je voie ! Ne désirons pas avoir des visions ou voir des miracles. Ayons des yeux pour voir les merveilles de Dieu.


René LUDMANN, cssr
 
(re)publié: 28/08/2018