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Année B

2e dim. de l’Avent (10/12) : Voyez quels hommes vous devez être !

Homélie de Mgr F. Garnier pour le deuxième dimanche de l’Avent 2005, lors d’une rencontre de la DCC.

Fermez vos yeux !

Imaginez avec Isaïe le désert de Juda, le « pays des terres arides ». Des collines rases et rousses, comme des bosses de chameau. Coupées de gorges souvent vertigineuses, elles dégringolent en trente kilomètres du mont des Oliviers (900 mètres d’altitude) aux rives du Jourdain et de la mer Morte (400 mètres au-dessous du niveau de la mer !).

Il rêve, le prophète Isaïe ! Il rêve de ravins comblés, de collines rabotées, de passages tortueux redressés. Il veut préparer une route pour son Dieu, un Dieu qu’il dessine en berger prenant soin des brebis qui allaitent, et portant leurs agneaux sur son cœur !

Fermez encore les yeux !

Six ou sept siècles plus tard, le même désert de caillasses brûlantes. La terre inhospitalière au possible. Jean Baptiste fait le choix de vivre là, « vêtu de poils de chameau, une ceinture, des sandales ; il se nourrit de sauterelles et de miel sauvage… ». Il a fui Jérusalem. Il est scandalisé par le haut-clergé de son peuple qui s’enrichit du commerce des viandes sacrifiées dans le temple richissime qu’a fait reconstruire Hérode, le païen, pour s’attirer les faveurs des Juifs. Tout est compromission politique avec l’occupant romain et recherche du gain pour soi-même. Tout devient hypocrisie et formalisme religieux. Il n’y a que le désert pour retrouver un vrai cœur à cœur avec Dieu, et les vrais frères qui veulent se reconvertir à Lui. Jean Baptiste veut lui aussi préparer une route pour son Seigneur. Un Seigneur qu’il connaît bien : Il va venir ’’derrière lui’’, mais Il doit passer ’’devant lui’’. Il devra ’’grandir’’ alors que lui, Jean Baptiste, devra ’’diminuer’’, comme s’effacer… Un Seigneur dont il n’est pas digne de ’’défaire la courroie de sa sandale’’… Jean Baptiste, le précurseur, merveilleux serviteur.

Maintenant, frères et sœurs, ouvrez-les yeux et surtout les oreilles !

Vous avez entendu l’appel de saint Pierre en sa deuxième lettre : « VOYEZ QUELS HOMMES VOUS DEVEZ ÊTRE, À QUELLE SAINTETÉ DE VIE VOUS ÊTES APPELÉS, QUEL RESPECT DE DIEU VOUS DEVEZ AVOIR… ».

En lisant ces lignes, je pense à tous les jeunes que la Délégation Catholique pour la Coopération a envoyés à travers le monde : plus de 16 000 depuis 1967, date de sa création ! Plus de 500 en 2004-2005. Et ces derniers dans près de soixante dix pays qu’on dit pudiquement ’’en voie de développement’’, alors que nous savons que cela n’est pas vrai pour un grand nombre d’entre eux. Ils ne sont pas tous saints de la sainteté d’Isaïe et de Jean Baptiste. La plupart connaissent le Christ et le servent depuis longtemps. Quelques-uns ne le connaissent que très mal : mais tous, ils donnent leur cœur et c’est cela que Dieu ’’qui voit dans le secret’’ regarde et n’oublie pas !

Ils découvrent les ravins de l’indifférence des nations riches : il faudrait les combler ; les passages tortueux de toutes les corruptions : il faudrait les redresser ; les escarpements d’injustices : il faudrait les dénoncer. Ils voient de leurs yeux les enfants malades du sida, nés comme cela ; les enfants orphelins, les enfants des rues, les ’’enfants sorciers’’ rejetés de leurs familles parce que désignés comme étant les responsables des malheurs de leur clan, et pire, les ’’enfants soldats’’ qu’on a drogués, saoulés et armés pour qu’ils tirent sur tout ce qui bouge. Ils découvrent la réalité du pillage international qui donne encore plus à ceux qui ont déjà et privent ceux qui n’ont rien de ce qu’ils devraient avoir. Ils voient les mécanismes subtils et injustes d’une économie internationale qui fait trop souvent sa richesse sur le dos des pauvres, obligeant les meilleurs d’entre eux à prendre le chemin de plus en plus risqué de l’émigration…

Les jeunes que notre Église envoie partent presque tous pour deux ans, et pour deux ans de vie très modeste. C’est le temps qu’il faut pour ouvrir les yeux, le cœur et les mains. Le temps qu’il faut pour découvrir la sagesse des pauvres qui vont enrichir leur vie. Le temps qu’il faut pour découvrir d’autres façons de vivre, d’aimer et de croire. Le temps qu’il faut pour questionner ses propres repères, ses certitudes trop vite faites. Le temps qu’il faut pour commencer de construire et se laisser reconstruire du dedans, y compris dans sa foi. Le temps qu’il faut pour découvrir – c’est le cas pour trois ou quatre pour cent d’entre eux – une vocation religieuse ou sacerdotale.

Ils répondent, sans le savoir le plus souvent, à l’appel qu’a très souvent lancé le pape Jean-Paul II : celui de servir ’’la mondialisation de la solidarité’’.

Ils ne reviennent pas riches d’argent, c’est sûr. Mais enrichis à jamais dans leur expérience d’hommes et de chrétiens. Ils ouvrent le cœur de notre société et de notre Église au monde entier ! Aujourd’hui, ils sont, avec tous ceux qui, de Paris, les aident et les visitent, la cause de notre action de grâces.

Nous sommes humblement fiers de travailler pour eux ! Puis-je vous confier un vrai souci ?

Ouvrez vos oreilles !
Nous avons besoin du prix de quelque deux cents billets d’avion : c’est la charge dont nous souhaitons qu’elle soit prise par les Eglises locales qui les accueillent : les plus pauvres Eglises d’Afrique, de Madagascar, ou d’Haïti n’en ont plus les moyens ! Or, ce sont celles-là que nous voulons servir en premier !

 
François GARNIER (Mgr)

Archevêque de Cambrai, France

(re)publié: 10/10/2017