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Année B

2e dim. de Carême (25/2) : Commentaire

Pour les catéchumènes, le Carême est la dernière grande catéchèse avant leur profession de foi et leur baptême. Nous “les pratiquants” déjà initiés, nous approfondissons la foi. Osons le dire, de la foi nous en savons peu. Le catéchisme est loin, le bagage religieux léger, peut-être en avons-nous perdu quelques morceaux en route. Voilà donc l’occasion de nous ressourcer. Il s’agit évidemment d’autre chose que d’une simple information, encore que celle-ci soit utile. Il s’agit surtout de nous ouvrir à Dieu, d’écouter le Fils bien-aimé, comme nous le recommande la voix dans l’évangile de la Transfiguration.

Cet évangile de la Transfiguration est, avec celui de la Tentation du Christ, un classique du Carême. Il ne manque dans aucune des trois années du cycle. Le ciel opaque et sombre se déchire. Le Christ rayonne, un court instant, de sa gloire pascale à venir. Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu ! Purifions donc nos cœurs pendant ce Carême, arrachons les voiles d’égoïsme, et nous verrons la gloire de Dieu rayonnant sur le Christ ressuscité.

Cette vision de gloire qui fait s’écrier Pierre : « Comme il est heureux que nous soyons ici » (évangile), fera s’écrier Paul : « Si Dieu est (ainsi) pour nous, qui sera contre nous » (deuxième lecture) !

La première lecture, en tout ce Carême, avance sur un chemin à part. Elle parcourt les grandes étapes de l’Alliance. Après l’alliance avec Noé (premier dimanche), voici l’alliance, cruelle et splendide, avec Abraham.

Première lecture : Gn 22,1-2.9a.10-13.15-18

Même si le récit d’Abraham prêt à sacrifier Isaac compte parmi les plus beaux de la littérature universelle, même si l’histoire se hausse à un drame où la psychologie atteint une finesse racinienne (Que pense le père en montant péniblement le chemin ? Le fils devine-t-il ce qui se passe ?), même si le récit a été raconté pour interdire les sacrifices d’enfants pratiqués par les Cananéens voisins (Ne porte pas la main sur l’enfant. Ne lui fais aucun mal), on reste glacé d’horreur. Comment un père peut-il offrir ainsi son fils, comment Dieu peut-il demander pareil crime à un père ? - Tu l’offriras en sacrifice.

Pourtant, pourtant il ne faudrait pas minimiser ce récit, l’édulcorer, lui trouver des échappatoires. Car il se réalise encore. Il est, au sens spécial du mot, un mythe, une histoire où chacun, à certains moments de sa vie, se retrouve. Car, à ces moments-là, Dieu lui demande l’impossible, l’absurde, le contradictoire : quand les prêtres ouvriers voient l’Eglise interdire leur action pourtant évangélique, quand les théologiens sont condamnés par cette même Eglise pour des thèses qu’adoptera le Concile, vingt ans après, - et que dire quand la maladie frappe, inexorable, et que la mort vous prend celui, celle qui vous est le plus cher ? A certains moments, Dieu demande tout. Il n’y a pas d’échappatoire.

Jésus le sait : « Il faut que le Fils de l’homme soit tué » (Mc 8,31). Quand on prêche comme lui, la contradiction est au bout qui le fera disparaître. Il pourrait échapper et Pierre, d’ailleurs, l’en presse (Mc 8,32). Il obéit, il monte, nouvel Isaac, portant lui-même le bois du sacrifice, un sacrifice stupide qui le fera crier : « Pourquoi ? » Mais un pourquoi sans haine, ni désabusé, ni désespéré : il y a, dans ce cri, une entière remise de lui-même à Dieu à qui il fait confiance, car ce Dieu n’est pas le destin, ni une cruelle et jalouse divinité, c’est le Père entre les mains duquel il remet son esprit. Il ne sera pas déçu : « Tu n’abandonneras pas ma vie au séjour des morts » (Ac 2,27).

Le catéchumène qui entend ce récit, le chrétien qui le ré-entend le savent désormais : il n’y a pas de foi “sous condition”, il faut s’abandonner à Dieu, même et surtout au moment des appels impossibles.

Mais c’est en ces moments terribles et cruels que Dieu nous donne aussi ce qu’il a de plus précieux, son Alliance. « Parce que tu ne m’as pas refusé ton fils je le jure par moi-même : je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer. »

Cette promesse se réalisera en Christ, qui a obéi à son Père jusqu’à monter en croix. En lui, toutes les nations de la terre s’adresseront l’une à l’autre la bénédiction par le nom de Jésus « qui est au-dessus de tout nom » (Ph 2,9-11).

Psaume : Ps 115

Je crois, je fais confiance au Seigneur, moi qui ai passé, comme Abraham (première lecture), par l’épreuve, moi qui ai beaucoup souffert.

Mais comme tu n’as pas voulu la mort d’Isaac, tu ne veux pas que je meure définitivement. Il en coûte au Seigneur de voir mourir les siens. Tu me ressusciteras avec le Christ. Ne suis-je pas tien, ton serviteur ? Ne te suis-je pas attaché, toi qui m’as détaché du mal, qui as brisé mes chaînes ? Aussi, pendant cette eucharistie, je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce. Je miserai sur toi, j’invoquerai le nom du Seigneur. Oui, devant toute la communauté, au milieu de Jérusalem.

Deuxième lecture : Rm 8,31b-34

Nous sommes faibles. Nous n’avons aucun titre à faire valoir devant Dieu. Si on nous accusait, que pourrions-nous répondre ? Si on nous condamnait, pourrions-nous faire appel ? Cette constatation réaliste est à la racine du comportement de beaucoup. Ils tremblent de peur, ils cultivent l’angoisse. C’est un phénomène typiquement chrétien. Mais il est à mille lieues du vrai christianisme.

Voyons ! Si Dieu est pour nous - et il l’est - qui sera contre nous ? Et quelles preuves ne nous en a-t-il pas données ! Il n’a pas refusé son propre Fils, pour nous tous il l’a livré. Alors, comment pourrait-il, nous ayant donné ce qu’il a de plus cher, ne pas nous donner tout, puisque, avec lui, il a tout donné ! Il nous a choisis pour être ses enfants. Nous sommes de son côté. Qui alors pourrait nous accuser devant lui, alors qu’il nous a lavés de toute accusation, nous a justifiés, rendus justes, harmonieux avec lui ? Qui pourrait nous condamner ? Puisque Jésus est notre avocat puissant, lui qui est mort pour nous. Plus encore, il est ressuscité, il est à la droite du Père. Nous avons un ami dans la place, Jésus, qui intercède pour nous.

Chrétien inquiet, quitte tes fausses angoisses ! Apprends cette hymne par cœur. Chante avec elle ta certitude d’être sauvé. Ne t’accroche pas à un espoir branlant, un “peut-être” - “avec de la chance, j’aurai encore un strapontin”. Mais tu es sûr d’aller près de Dieu ! Qu’as-tu encore à hésiter ? Alors, prépare-toi. Fais-toi une beauté. Mets-y le prix. Et vis un christianisme confiant, joyeux, les yeux fixés sur le Christ ressuscité, assis à la droite du Père, tel que tu vas le célébrer à Pâques.

Evangile : Mc 9,2-10

La première annonce de la passion avait ébranlé les apôtres. La transfiguration doit affermir trois des plus influents disciples, Pierre, Jacques et Jean que l’on retrouve, ainsi sélectionnés, à la guérison de la fille de Jaïre, lors d’une pêche miraculeuse, et qui seront les témoins de son agonie.

Matthieu emploie intentionnellement le terme de vision. Sans diminuer la réalité de celle-ci, on ne la comprend que si l’on sait que les descriptions visionnaires de la Bible suivent un schéma à peu près identique : lumière, nuée, personnage-type, voix, crainte et frayeur... qu’il faut donc interpréter.

A commencer par la haute montagne. Le lieu est moins géographique (la tradition localise le Thabor) que biblique : comme Dieu s’était manifesté sur la montagne du Sinaï, il se manifeste sur cette autre montagne dite haute. Et quelle différence ! Pour un court instant, le secret de Jésus est dévoilé avec éclat.

La vision fait jouer un premier déclic : l’Ancien Testament s’arrête et s’achève pour s’incliner devant le Christ en la personne de ses deux représentants majeurs Moïse (la Loi) et Elie (le Prophète). Loi et Prophètes désignaient la sainte Ecriture, la foi juive dans son ensemble. Jésus, par la seule présence de ces deux grands, se manifeste comme l’aboutissement de la longue route d’Israël. Les temps sont achevés. Jésus est le Messie tant attendu ! Loi et Prophètes authentifient Jésus, s’inclinent devant lui, pour s’effacer et lui céder la place.

Moïse et Elie s’entretiennent avec Jésus. De quoi ? « De sa mort qu’il aurait à subir à Jérusalem » (Lc 9,31). Mais parler de mort dans un environnement de gloire, c’est évidemment prédire que cette mort serait glorieuse et déboucherait dans la résurrection.

Non seulement le catéchisme juif (la Loi et les Prophètes, en la personne de Moïse et Elie), mais Dieu lui-même vient authentifier Jésus comme le Messie. Il parle, non d’un nuage, mais d’une nuée lumineuse ; la nuée, signe de la présence réelle, mais invisible de Dieu, qui trônait sur l’arche d’alliance. Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le. Il y a tant de messies et de prophètes qui veulent nous endoctriner. Le Père nous dit : Il n’y a qu’un seul, Jésus, qu’il vous faut écouter, écouter au sens fort d’accepter, de le laisser entrer dans notre vie pour la changer. « A qui irions-nous, dira Pierre, toi seul as les paroles de la vie ? » (Jn 6,68)

Mais ne puis-je deviner encore autre chose ? Non seulement le ciel s’ouvre, Dieu lui-même s’ouvre. Ô imprévisible, étonnante révélation de l’intérieur de Dieu lui-même ! Lui, l’unique, il se dit divinement plusieurs ; il se manifeste comme Père qui nous donne son Fils : celui-ci est mon Fils bien-aimé. Il y a donc en Dieu un toi-et-moi, un dialogue amoureux si fort que Jésus l’appellera leur commun Esprit. Nous balbutions, pris de vertige. En cet homme-Jésus sourd et chante le dialogue infini de Dieu. Jésus est plus qu’un messie humain, il est le Verbe, la Parole, la Parole amoureuse, le Fils bien-aimé qu’il nous faut écouter !

Et voici que ce dialogue (le corps humble et mortel du Christ le cachait jusque-là), voici qu’il se met à vibrer dans l’humanité de Jésus. Un court instant prémonitoire, Jésus est transfiguré. Il resplendit d’un éclat trans-humain et le reflet de cette gloire intérieure brille sur son visage dans un éblouissement semblable au soleil ; ses vêtements mêmes paraissent de lumière. Il rayonne !

La vision saisit les disciples d’une grande frayeur, au point qu’ils tombent la face contre terre. L’épouvante sacrée devant la majesté du Christ. Mais ils n’en sont pas écrasés ; une forte douceur, une joie inexprimable les envahissent en même temps, au point que Pierre s’écrie : Comme il est heureux que nous soyons ici !

Mais que veulent dire ces trois tentes à dresser ? Serait-ce qu’ils envisagent de s’installer pour jouir plus longtemps de ce bonheur ? Il semble bien le contraire. Pierre a saisi quelque chose de l’événement : la fin des temps approche dont la tradition juive affirmait qu’elle ressemblerait à une entrée dans la Terre promise, et que, alors, Israël habiterait sous la tente en pèlerin pressé d’atteindre le but. On comprend alors sa proposition : « Je vais dresser trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie », afin de nous préparer à cette joyeuse entrée. Une invitation à ne pas nous installer. A nous dématérialiser. La gloire du Christ est proche. Moins de quarante jours jusqu’à Pâques ! Quelques brèves années à vivre sur la planète. Vivons sous la tente, en pèlerins de Dieu.

Puis c’est fini. Ils ne voient plus que Jésus seul.

La consigne de n’en parler à personne relève du fameux secret messianique. La transfiguration est à garder secrète, parce qu’on ne peut la comprendre avant qu’elle soit réalisée durablement, avant que le Fils de l’homme ressuscite d’entre les morts.

Si la vision n’a guère servi aux apôtres pendant la passion de Jésus, elle les aura préparés à plus difficile, à plus inouï : à la résurrection de leur maître.

Ainsi la transfiguration est-elle une anticipation de Pâques. Aussi cet évangile a-t-il sa place en Carême, où, dans les nuages qui s’amoncellent, ce fulgurant rai de lumière annonce le but, la transfiguration pascale.

Cette vision, les trois disciples ne l’oublieront jamais. Elle continuera de briller dans leurs cœurs et, bien plus tard, les soutiendra encore dans leur foi, ainsi qu’en témoigne la deuxième Lettre de Pierre : « Nous n’avons pas couru des fables... si nous vous avons fait connaître la puissance... de Notre Seigneur Jésus Christ ; c’est pour l’avoir vu de nos propres yeux dans tout son éclat. Cette voix (du Père) nous l’avons entendue quand nous étions avec lui sur la montagne sainte. » (2P 1,16-18).

Ô attachante vision ! Comme il est heureux que nous soyons ici ! Bonheur du cœur aimant quand il expérimente la douce force de Dieu, à certains moments de grâce. Pauvre chrétien qui n’a jamais connu la douceur de Dieu, l’expérience intérieure ! Dont la religion est un poids plus qu’une joie ; un devoir, jamais un plaisir. Voir Dieu ! Les yeux intérieurs s’ouvrent grand, le cœur se dilate, la joie déborde. Puis le voile retombe. Comme les disciples, il nous faut redescendre dans la monotonie, l’obscurité, la lutte, « jusqu’à ce que l’étoile du matin se lève dans nos cœurs » (2P 1,19).

Ne demandons pas de vision à Dieu. Evitons l’extraordinaire. Ne recherchons pas l’excitation religieuse, le sentimental. Méfions-nous des apparitions avant qu’elles ne soient authentifiées. Mais demandons avec Moïse : « Je voudrais te voir » (Ex 33,18) avec les yeux du cœur, connaître la joie de la foi, l’expérience intérieure de ta présence. Et si je puis, comme le disciple aimé, reposer sur ton cœur - que je sois, comme lui, présent sous ta croix.

 
René LUDMANN, cssr
(re)publié: 25/12/2017