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27e dim. ordinaire (7/10) : Commentaire

Pendant la messe, nous célébrons un Christ de gloire, mais qui, d’abord, a voulu être un ’’Christ terrestre’’, humain et qui a passé par la souffrance et la mort (deuxième lecture). Ce Christ s’occupe aussi de nos problèmes terrestres et nous invite à la fidélité dans l’amour, que ce soit l’amour de l’homme et de la femme ou le don sans reprise des prêtres et des religieux (première lecture et évangile).

Première lecture : Gn 2,18-24

Le récit de la création et de la femme a été choisi en fonction de l’évangile où Jésus le citera explicitement. Ce récit veut répondre à la question : Qu’est-ce que l’homme ? Pourquoi est-il homme et femme ? Pourquoi la sexualité, l’amour, le mariage ? La Bible ne répond pas avec un traité philosophique, mais avec un récit concret où la profondeur le dispute à la saveur.

Au commencement le Seigneur dit : Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Effectivement, le mâle est ordonné à l’autre, il a besoin d’un partenaire. Alors Dieu fit défiler devant l’homme des aides possibles, bêtes des champs et oiseaux du ciel. Mais l’homme n’y trouva aucune aide qui lui corresponde. L’animal ne peut être le vrai partenaire de l’homme, puisque celui-ci le domine en donnant à chacun des animaux un nom. Dans l’antiquité, donner un nom, c’était plus que coller une étiquette, c’était percer l’identité du nommé et, de la sorte, avoir prise sur lui. Indirectement, le récit insinue que la femme n’est pas une bête - chose pas tellement évidente à l’époque, ni même aujourd’hui où la femme est souvent ravalée à ce niveau.

Vient alors le récit qui choque nos dames et qui, pourtant, les valorise : Dieu fit tomber sur l’homme un mystérieux sommeil, il prit de la chair (littéralement une côte) de son côté et en forma la femme. L’homme, dans un cri de bonheur, dit : Cette fois-ci j’ai ce qui me manquait. Voilà qui me correspond parfaitement, qui est de ma nature, égal à moi : os de mes os et chair de ma chair. Pourquoi la côte ? Le détail est obscur. Quant au sommeil de l’homme, il indique l’impuissance de celui-ci à se donner lui-même un complément : la femme lui est donnée comme une grâce, un don. La première traduction grecque de la Bible (la Septante) rend sommeil par extase !

On l’appellera femme. En hébreu, un beau jeu de mots : homme : ish ; femme : isha pour indiquer leur identité et leur complémentarité. Cette correspondance est si forte, l’un a tant besoin de l’autre qu’ils quittent ce qu’ils ont de plus cher, père et mère, pour ne plus faire qu’un.

C’est... presque trop beau - en regard de la réalité. Et pourtant cela devrait être ainsi, selon le plan de Dieu que Jésus, dans l’évangile, rappellera avec vigueur contre les facilités de l’égoïsme humain.

Psaume : Ps 127

Pendant cette eucharistie, nous chantons l’amour, celui de l’homme et de la femme, des parents et des enfants.

L’amour vient de toi, Seigneur. Donne à nos foyers d’être bénis : de jouir du bonheur, d’avoir profit du travail de leurs mains, de voir l’épouse belle comme une vigne, et les fils comme des plants d’olivier prometteurs.

Donne-leur, et à nous tous, de vivre dans la crainte du Seigneur, la vénération de ton amour duquel est sorti le nôtre.

Deuxième lecture : He 2, 9-11

Après la Lettre de saint Jacques, de caractère plus pratique, nous retrouvons une Lettre plus doctrinale, celle aux Hébreux. Ceux-ci sont des juifs convertis qui passent par une grave crise de doute et de découragement. L’auteur (inconnu) leur remonte le moral en dirigeant leur regard vers le Christ qui a porté le judaïsme à son accomplissement.

La Lettre nous occupera pendant un mois, jusqu’à la fin de l’année liturgique. Elle s’adapte à la dominante de ces dernières semaines par sa méditation de la liturgie céleste et éternelle.

A ces Hébreux découragés l’auteur montre un Christ qui partage leur souffrance pour la faire déboucher dans la gloire.

Jésus est proche de nous, dit-il. Citant le psaume (Ps 8,6), il montre comment Jésus avait été, dans son incarnation, abaissé un peu au-dessous des anges. Ce un peu veut aussi dire : pour un peu de temps (Jn 14,19). Il a fait l’expérience de la mort. Il est de la même race que nous. Il n’a pas honte de nous appeler ses frères. Voyez comme il a partagé notre sort ! Mais pour le retourner ! Car Dieu qui ne veut pas nous laisser à la dérive, qui veut une multitude de fils à conduire jusqu’à la gloire définitive, il a d’abord mené Jésus à la perfection de la gloire, il l’a ressuscité.

Regardez donc ce Jésus. Par son abaissement, sa mort, par sa résurrection, sa gloire, il est à l’origine de notre salut. Il est notre vrai libérateur. Regardez-le avec confiance, suivez-le avec courage.

Toutes les idéologies humaines calent devant la souffrance et la mort. La foi, elle, les assume pour les dépasser. Comme il est bon, réconfortant de regarder le Christ qui est de notre côté ! Nous ne sommes pas seuls dans nos épreuves, nos lassitudes. Il est là, avec nous. Déjà, il a forcé la porte par laquelle nous pourrons, à sa suite, entrer dans notre réussite définitive, dans la gloire.

Nous te rendons grâce, Père. Car le Christ, dans sa Pâque, son passage de la souffrance à la gloire, a fait une œuvre merveilleuse. Nous voici libérés, appelés à partager sa gloire (première préface des dimanches).

Evangile : Mc 10,2-16

Les pharisiens abordèrent Jésus, non pour profiter de son enseignement, mais pour le mettre dans l’embarras. C’est la meilleure façon de se fermer au Christ - par avance. Il y a des discutailleurs qui ne trouveront jamais, parce qu’ils ne veulent pas trouver ; ils veulent seulement mettre l’autre dans l’embarras, avoir eux-mêmes raison.

Ils lui demandèrent : Est-il permis au mari de renvoyer sa femme ? La question étonne, car c’était évidemment permis - par la loi, par Moïse ! L’enquête des pharisiens ne prend de sens que s’ils avaient déjà entendu parler de la position anti-légale de Jésus en la matière. Ils pouvaient ainsi mettre Jésus dans l’embarras. Détail piquant : la discussion avait lieu sur le territoire d’Hérode, le divorcé notoire. On peut aussi percevoir dans ce texte (écrit après le départ de Jésus, ne l’oublions pas) un écho des controverses entre juifs très larges et chrétiens très exigeants quant à l’indissolubilité du mariage.

Jésus répliqua, au sens fort de contredire, réfuter : C’est en raison de votre endurcissement que Moïse a formulé cette loi. Cette loi n’est pas ce que voulait Dieu. Moïse n’a pas réussi à vous demander l’idéal, parce que vous êtes incapables de l’observer ; votre cœur est - littéralement - sclérosé. Moïse a dû se plier à cette aberration, il l’a canalisée en parant à l’arbitraire de vos caprices par un minimum de législation : il fallait établir un acte de répudiation pour protéger la femme et lui permettre de se remarier.

Mais, au commencement de la création, il n’en était pas ainsi. Jésus critique donc la loi de Moïse. Il est en rupture avec elle. Audace, blasphème ! C’est, dans les évangiles, la rupture la plus nette avec la loi mosaïque.

Puis Jésus dit ce qu’est le mariage selon le plan de Dieu : Au commencement, Dieu créa l’humanité homme et femme : différents mais complémentaires, destinés à s’unir pour se parfaire. Ce besoin du complément est si fort, si inné que l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme et tous deux ne feront plus qu’un. Voilà ce qu’a voulu Dieu : une union profonde ; ils ne sont plus deux, mais ils ne font qu’un. La répudiation va contre ce projet, elle contre le plan de Dieu. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas.

Au juridisme des pharisiens Jésus oppose la nature même du mariage qui est une union en soi indéfectible. Jésus montre comment cela devrait être, et comment il faut s’efforcer que cela soit.

Idéal tellement révolutionnaire pour la mentalité d’alors (et d’aujourd’hui !) que les disciples l’interrogent de nouveau sur cette question. Jésus reprend avec force : la répudiation pour un remariage, même si la loi la permet, équivaut à un adultère. Ce qui est légal n’est pas encore moral.

Marc ajoute de sa propre initiative : Si une femme a renvoyé son mari et épouse un autre, elle est coupable d’adultère. Ce texte n’aurait eu aucune portée en Palestine où la femme était la chose du mari ; lui seul pouvait répudier. Marc l’a ajouté pour les chrétiens du monde gréco-romain où la femme avait, en l’affaire, les mêmes droits que l’homme. Mais si l’évangéliste tient compte de cette circonstance, il exige aussi de la femme le même devoir de fidélité.

* Jésus met le doigt sur une plaie qui est bien la nôtre : nous avons perdu le sens de la fidélité. Ainsi avons-nous donné à l’amour son coup mortel. Il faut tout faire, l’impossible même, pour que l’amour ne refroidisse pas, pour qu’il dure.

* A la différence de Matthieu (Mt 19,3 sv.) où la discussion porte sur les motifs de divorce, Marc conteste radicalement le droit même de répudier et reflète les exigences de l’Eglise des débuts. Matthieu, lui, semble adoucir la loi pour la partie innocente (Mt 19,9;5,32). L’Eglise orthodoxe s’autorise de Matthieu pour certains remariages.

* Et les échecs ? Cet évangile est exigeant. Pour les divorcés-remariés il est dur... Où est la miséricorde de Jésus ? Dans cet échec même ! Car Jésus est venu pour sauver ce qui était perdu. Oui, si ceux qui ont échoué dans leur amour ne sont pas capables d’une solitude souvent héroïque, et donc se remarient - si leur deuxième amour est, cette fois-ci, plus averti, plus exigeant - s’ils prient, éduquent chrétiennement leurs enfants, participent à la vie de la communauté - même s’ils ne sont pas en règle avec une loi, ils ne sont pas hors de la miséricorde de Jésus et, souhaitons-le, hors de la compréhension de l’Eglise.

Marc ajoute un paragraphe sans lien direct avec ce qui précède. Pour cette raison la lecture publique en est facultative. Pris en lui-même il a pourtant son importance. C’est un de ces gestes qui trahissent une dominante dans la vie de Jésus : son amour des faibles, des sans-défense. Est-ce parce que Jésus vient de prendre parti pour la femme sans défense que l’épisode sur le respect des petits a été accolé au discours sur la répudiation ?

Les enfants, que des mamans présentaient pour les lui faire toucher, et que les disciples écartaient vivement, étaient une couche sociale alors peu considérée. L’enfant, avant sa maturité, était regardé comme un être inachevé, incapable d’observer la loi et, pour cette raison, volontiers traité d’impur - de toute façon quelqu’un d’insignifiant.

Jésus réagit, et comment ! Il se fâcha. Il prend leur défense, les embrasse, les bénit, leur impose les mains. Cette sollicitude de Jésus envers eux : Laissez venir à moi les enfants a contribué, dès le deuxième siècle, à justifier le baptême des tout-petits. On peut même le faire remonter à l’âge apostolique (Ac 10,48;16,33).

De plus, Jésus donne leur pauvreté comme une attitude fondamentale du chrétien devant Dieu : il nous faut accueillir le royaume de Dieu (Dieu lui-même) à la manière d’un enfant, comme un enfant accueille l’adulte duquel il est totalement dépendant. Nous retrouvons la ligne des béatitudes : être pauvre devant Dieu, savoir qu’on a besoin de lui - être humble devant mon frère, ne jamais le mépriser.


René LUDMANN, cssr
 
(re)publié: 07/08/2018