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26e dim. ordinaire (30/9) : Commentaire

Il fait bon se sentir entre frères et sœurs à la messe. Mais que celle-ci ne devienne jamais un ghetto qui monopolise le Christ. L’Esprit ne se laisse pas annexer (première lecture). Ne retranchons pas trop vite les mal-croyants, les faibles que notre supériorité risque de mépriser (évangile).

Dans notre vie professionnelle, n’exploitons personne (deuxième lecture). Veillons à ne pas entraîner la chute des faibles, commençons par éviter ce qui nous entraînerait nous-mêmes au péché (évangile).

Première lecture : Nb 11,25-29

Le tas de fuyards qu’étaient les Hébreux à la sortie d’Egypte commence à s’organiser. Apparaissent les premières structures : le pouvoir unique de Moïse se décentralise sur soixante-dix anciens. Avec la fonction, ceux-ci reçoivent aussi l’esprit qui doit les rendre aptes à bien l’accomplir : Dieu prit une part de l’esprit qui reposait sur Moïse et le mit sur les soixante-dix qui se mirent à prophétiser.

Or deux hommes, Eldad et Medad, bien que choisis, n’étaient pas venus à la tente de la rencontre (où Dieu rencontrait Moïse et le peuple). Ils n’avaient donc pas reçu l’investiture. Et pourtant, l’esprit reposa sur eux aussi. Scandale ! Ils prophétisent et ne sont pas ’’ordonnés’’, intégrés dans la hiérarchie ! C’est illégal ! Josué, le serviteur de Moïse, crie comme s’ils avaient usurpé un pouvoir : mon maître, arrête-les !

Moïse, qui n’est pas jaloux, s’écrie au contraire : Ah ! si seulement le Seigneur pouvait mettre son esprit sur eux tous pour en faire un peuple de prophètes ! Cette largeur d’esprit de Moïse prépare celle de Jésus (évangile). Le souhait de Moïse deviendra réalité à la Pentecôte, quand la jeune communauté - et non seulement les Douze - sera habitée par l’Esprit (Ac 2 qui cite Jl 3,1-5).

Cet épisode, raconté dans un livre soucieux de valoriser l’institution, met aussi hautement en valeur le prophétisme spontané. On pense aux prophètes de l’Ancien Testament face à l’institution rois-prêtres ; on pense aux grands réformateurs de l’Eglise, aux fondateurs d’ordres qui n’avaient pas tous, tant s’en faut, mandat officiel. Par ailleurs, ce texte est une invitation aux clercs à ne pas crier : Arrête-le, dès qu’un non mandaté prend une initiative.

L’épisode éclaire le débat sur l’Eglise dite institutionnelle - volontiers qualifiée de lourde, paralysante - et l’Eglise dite des charismes, naturellement dynamique, spontanée. S’il est vrai que le renouveau est souvent parti de la base, n’opposons pas charisme et institution. Le gouvernement fait partie, pour saint Paul, des charismes (1 Co 12,28) et, de fait, l’initiative, la réforme sont venues tout autant de l’institution ; que l’on pense à Jean XXIII, à Vatican II...

Psaume : Ps 18

Loi, charte, décision... n’ont ici rien de juridique. Ces mots expriment la volonté de Dieu sur nous telle qu’elle est contenue dans la loi nouvelle, l’Evangile, et que l’Esprit de Jésus nous communique.

Ah ! Seigneur, donne-moi ton Esprit ! Que je sois imprégné de ta loi, de ta sainte volonté ! Car elle est parfaite, sûre. Elle rend sage, d’une sagesse supérieure qui paraît folie aux gens trop raisonnables. Que je sois illuminé, afin que, tels les soixante-dix anciens, je sois porté par l’Esprit Saint, que je prophétise (première lecture) ! Pour cela, donne-moi d’être simple ; préserve ton serviteur de l’orgueil.

Deuxième lecture : Jc 5,1-6

A nouveau, Jacques part en guerre contre le riche égoïste. Et les imprécations tombent drues, massives : des malheurs vous attendent vous, les gens riches.
La richesse est bonne si elle est acquise honnêtement et si elle sert le bien commun. Mais ici, c’est un argent gagné sur les moissonneurs que vous n’avez pas payés. Vous n’avez pensé qu’à vous, recherchant le plaisir... pendant qu’on massacrait les gens. Vous avez condamné le juste, vous l’avez tué. Cela est on ne peut plus grave. La richesse ainsi acquise - et qualifiée de rouille ! - vous accusera et dévorera vos chairs comme un feu. Pleurez, lamentez-vous ! Est-ce trop fort pour s’appliquer à moi ? Ai-je toujours bien payé ma ménagère, par exemple ? Ne suis-je pas en train d’amasser de l’argent ?

Evangile : Mc 9,38-43.45.47-48

De sentences que le Christ a prononcées ici et là, Marc a composé son bouquet. Le texte est donc à lire avec des pauses, et non comme un récit suivi ; plutôt à la manière dont on lirait les Maximes de La Rochefoucauld ou les Pensées de Pascal.

Une première sentence pourfend le provincialisme ecclésiastique, comme si l’Eglise, dont Jean est ici le type, avait le monopole de l’Esprit Saint. Voici quelqu’un qui fait du bien, qui chasse les esprits mauvais au nom de Jésus. Nous avons voulu l’en empêcher, car il n’est pas de notre bord, de ceux qui nous suivent (la première lecture nous a raconté un cas semblable). On pense aux protestants qui ont des saints comme nous, à des hommes hors-Eglise qui ont une réelle vie intérieure, à des laïcs qui prennent des initiatives soi-disant réservées aux clercs... vos papiers s’il vous plaît ! Réjouissons-nous de ce que le bien se fasse, même s’il ne porte pas notre étiquette.

L’Eglise est le lieu privilégié de l’Esprit, mais elle n’en est pas le seul. L’Esprit ne se laisse pas enchaîner. Un peu de tolérance ! Celui qui n’est pas contre nous est pour nous. On aurait mauvaise grâce de tomber dans l’autre extrême et de parler ici de ’’chrétiens qui s’ignorent’’, d’accaparer des hommes qui n’en veulent d’aucune façon. Jésus parle de ceux qui font du bien en son nom, comme de celui qui donne un verre d’eau au nom de votre appartenance au Christ.

Une deuxième sentence nous met en garde : n’entraînez la chute d’aucun de ces petits. Il n’est pas ici question des enfants, mais du petit qui croit en moi, du frère dans la communauté qui est moins instruit, moins considéré, et que je pourrais troubler par mon comportement plus libre, plus éclairé. Ce souci sera repris par Paul avec son principe : Ce qui est permis n’est pas toujours opportun (1 Co 8, 12-14 ; Rm 14-15). Bien des réformes trop rapides, trop inconsidérées, en troublant les faibles, ont détruit plus que construit (à l’opposé, des lenteurs impardonnables peuvent décourager et souvent dégoûter de l’Eglise). Désorienter un de ces petits, quelle responsabilité ! Elle est si grande que mieux vaudrait qu’on mette une meule au cou de ces scandaleux et qu’on les jette à la mer.

Après cette sentence sur le scandale donné, en voici une autre sur le scandale subi, plus exactement sur l’occasion de pécher : Si ta main, ton pied, ton œil t’entraînent au péché, arrache-les. Mieux vaut entrer manchot, estropié, borgne dans le royaume de Dieu que d’être jeté entier dans la géhenne. Ici plus question de tolérance comme dans le premier verset, mais de radicalité, d’exigence ; car il y va de notre vitalité chrétienne. La demi-mesure, l’hésitation mènent à la demi-chute puis à l’abandon. Il y a des arrachements salutaires, nécessaires.

La vie avec le Christ n’est pas un petit jeu où tout finira par s’arranger. Cela peut se terminer là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas, dans un raté irréversible.


René LUDMANN, cssr
 
(re)publié: 30/07/2018