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21e dim. ordinaire (26/8) : Commentaire

Communier, c’est se décider pour le Christ ; c’est “marcher avec lui”, s’engager. Il est plus honnête de rester sur sa chaise tant qu’on ne se sent pas prêt pour le oui à Dieu, plutôt que de faire une communion qui n’engage à rien (évangile). Un oui sans compromission ; il faut choisir (première lecture). Mais comme ce oui serait facilité, si nous savions - expérimentalement - combien le Christ nous aime, mieux qu’un mari sa femme (deuxième lecture) !

Première lecture : Jos 24,1-2a.15-17.18b

Israël s’est installé dans le pays de Canaan, installé dans tous les sens du mot ; la cohabitation avec les populations idolâtres a laissé s’infiltrer le culte des dieux amorites (cananéens). Josué sent le danger.
Il réunit à Sichem, importante place forte du nord, tout l’appareil politique et administratif des douze tribus : les anciens, chefs, juges et commissaires. Ils se présentent ensemble devant Dieu, devant le sanctuaire (Jérusalem et son temple ne viendront que trois siècles plus tard). Josué fait un long discours où il rappelle, à grands traits, les interventions de Dieu pour son peuple. Le discours est omis par le lectionnaire, mais la réponse du peuple le reflète : c’est le Seigneur notre Dieu qui nous a fait monter d’Egypte où nous étions en esclavage. Celui qui a opéré tous ces grands prodiges de la mer Rouge, de la manne, de l’Alliance... c’est lui qui nous a protégés. Et Josué de conclure : Vous ne pouvez pas continuer à vivre dans les compromissions. Choisissez : ou les faux dieux ou le Seigneur ! Et, pour les décider, il ajoute : moi et les miens, nous voulons servir le Seigneur. Le peuple, remué, répondit : Plutôt mourir que d’abandonner le Seigneur pour servir d’autres dieux !

Cette mise en demeure introduit celle du Christ aux disciples : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » - avec une réponse semblable des Douze (évangile).

L’Alliance avec Dieu n’est jamais chose faite. Elle est remise en cause à tous les tournants de notre vie. Il faut toujours re-choisir entre Dieu et ces dieux que sont l’argent, le pouvoir, le sexe, la consommation... Chaque eucharistie nous invite au choix. Quand le prêtre nous donne la sainte hostie et nous dit : « Le corps du Christ », et que nous répondons « Amen », sachons que cet Amen, ce oui est plus qu’un : « Je crois en la présence réelle » - il engage : « Amen, oui, je laisse entrer le Christ dans ma vie. »

Psaume : Ps 33

Je bénirai le Seigneur en tout temps, mais surtout en cette eucharistie. Sans cesse je veux renouveler mon attachement au Seigneur, car ce n’est jamais chose faite.

Confie-toi donc au Seigneur, car il regarde les justes, il est attentif à leurs cris... il les délivre... il veille. Tandis que les méchants, ceux qui ont rompu l’Alliance, le Seigneur les affronte.

Deuxième lecture : Ep 5,21-32

Vers la fin de sa lettre, Paul donne des avis catégoriels : aux enfants et aux parents, aux esclaves et aux maîtres... Il commence par les maris et leurs femmes. Un grand texte, mais ’’mal entendu’’, et qui a toujours irrité nos dames : Femmes, soyez soumises à vos maris... car le mari est la tête !

Paul écrit dans un contexte social où le pater-familias était le chef incontesté, alors que la femme ne pouvait pas plus avoir de droits civils que saint Paul circuler en auto. De plus, il n’est pas question, ici, de normes juridiques. Le regard se porte sur le Christ, c’est lui qui est donné en exemple.

Et Paul de le montrer comme il a aimé l’Eglise, comme il s’est livré pour elle, jusqu’au bout du possible. Il l’a rendue sainte, l’a transfigurée, l’a purifiée par le bain du baptême et la Parole de vie, lui a ainsi donné un nouvel être et, de la sorte, l’a embellie, l’a rendue resplendissante, sans rides ni taches, jeune et sans aucun défaut. Que n’a-t-il fait pour elle ! Comme il l’aime !

Eh bien ! Vous, les hommes (on remarquera que les hommes sont autant interpellés que les femmes) c’est comme cela que le mari doit aimer sa femme. Il doit donc l’aimer, non la posséder telle une chose, non en profiter. Il doit, au contraire, se livrer pour elle dans un total oubli de lui-même. La rendre belle, sans rides, jeune - tant il est vrai qu’une femme aimée rajeunit. En prendre soin, ne pas la mépriser, vouloir, au contraire, son épanouissement. Quel programme ! La mesure, la démesure du cœur du Christ lui est donnée en exemple.

C’est de ce point de départ, et de lui seul, que se comprennent bien les mots adressés à la femme. Il ne faut plus, alors, penser à un paragraphe juridique, ils sonnent comme une provocation amoureuse : comme l’Eglise se soumet librement à son Epoux, au Christ, qu’il en soit de même pour les femmes à l’égard de leur mari. Pour elles, rien ne doit être plus important que de répondre à l’amour de leur époux, parce que, pour celui-ci, rien ne doit être plus important que d’entourer sa femme de toute l’attention de son cœur.

Ce mystère est grand. Mystère est ici, non une chose obscure, mais si riche qu’elle est inépuisable. Nous ne finirons pas de nous en émerveiller. L’Ancien Testament avait souvent comparé à des épousailles l’amour de Yahvé pour son peuple. En Jésus, ce n’est plus une comparaison. Le don total sur la croix est une réalité tragique et passionnée. La Vulgate avait traduit mystère par “sacrement”, non sans bonheur. Il y a quelque chose de sacral en l’amour. Il est signe de plus haut. Pour avoir une petite idée de la relation entre Christ et nous, regardons l’amour d’un couple idéal. Inversement, l’amour du Christ pour son Eglise est la “mesure” démesurée de ce que devrait être l’amour entre le mari et l’épouse.

Evangile : Jn 6,60-69

Le discours du pain de vie, que nous lisons depuis trois dimanches, s’achève sur une crisis, une prise de position pour ou contre Jésus, et cela jusque dans les rangs mêmes de ses disciples. On n’avait d’abord vu, sur le devant de la scène, On n’avait d’abord vu, sur le devant de la scène, que la foule qui s’était muée en Juifs haineux. Voici que, à leur tour, beaucoup de disciples, jusqu’ici à l’arrière-plan, mais qui avaient entendu tout le discours, s’écrièrent : Ce qu’il dit est intolérable, on ne peut pas continuer à l’écouter. Ils sont heurtés, au sens presque physique du mot : ils heurtent un obstacle qui les empêche d’aller plus loin. Effectivement, ils ne veulent pas aller plus loin avec ce Jésus qu’ils ont suivi dans l’enthousiasme et qui, maintenant, les trouble, les déçoit. Tout cela se passe dans leur tête ou du moins à mots couverts. Mais Jésus, dont le regard souverain perce les reins et les cœurs, connaissait par lui-même ces récriminations.

Il leur dit : Cela vous heurte ? Et quand vous verrez le Fils de l’Homme monter où il était auparavant ?... (sous-entendez : que direz-vous alors ?). La phrase reste inachevée, mais elle lève un coin du voile qui cache encore les événements à venir : ils verront le Fils de l’Homme. Jésus apparaîtra clairement comme cet envoyé céleste que Daniel identifie au Messie de la fin des temps. Ils le verront monter : mot typique chez Jean ; il signifie aussi bien la montée sur la croix que la montée en gloire. Monter où il était auparavant. Affirmation nette de la “préexistence divine” de Jésus. Jésus n’est pas un homme que la résurrection aurait déifié. Le Verbe était auprès du Père de toute éternité, il est “descendu du ciel” (mot fréquent dans le discours sur le pain de vie), il remonte où il était auparavant. C’est un “pas de géant” dont parle le psaume Ps 18,7 : du ciel vers la terre et de la terre vers le ciel ; il résume toute la mission du Christ : Incarnation (descente). Résurrection (montée).

Nous sommes effarés de la profondeur des vues de Jean. Qui peut comprendre cela ? Assurément, la chair (ici la seule raison humaine) n’en est pas capable. Seul l’Esprit de Jésus peut nous y introduire et nous y faire vivre. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. Mots à résonance multiple : ces paroles viennent de l’Esprit Saint qui donne la vie du Père ; ou encore : ces paroles sont le Verbe de Dieu que l’Esprit nous communique. Jésus semble encore dire aux auditeurs troublés ces paroles : manger ma chair, boire mon sang ne sont pas à prendre au sens physique, mais au sens spirituel.

Les apôtres n’ont évidemment pas saisi la moitié de ces paroles. Ils comprendront, ils verront, quand le Christ sera monté, quand l’Esprit Saint leur sera donné. Et ce qu’écrit Jean, le vieillard, est le fruit d’une longue et riche expérience, après que son bien-aimé Seigneur fut monté au ciel.

Tout cela n’est que “de la théologie”, si l’Esprit ne le rend vivant en nous : Personne ne peut venir à moi si cela ne lui est donné par le Père. Et le Père le donne à celui qui s’ouvre, qui croit.

Mais il y en a parmi vous qui ne croient pas. Le mot est tombé : ils refusent le don du Père. A partir de ce moment-là, beaucoup de ses disciples s’en allèrent. L’un d’eux, Judas, a déjà décidé en son cœur de le livrer. Jésus, dans sa souveraine lucidité, le savait depuis le commencement. Une immense peine a dû serrer son cœur. Ces disciples qui avaient partagé sa vie, son ministère, les voici qui cessent de marcher avec lui. Mystère des bourgeons prometteurs qui tombent on ne sait pourquoi. Beaucoup sont partis, il n’en reste que peu, à peine les Douze, dirait-on, et que Jean nomme ici pour la première fois.

Alors Jésus se tourne vers eux : Voulez-vous partir, vous aussi ? Simon Pierre lui répond (déjà, il exerce un ministère particulier, celui de parler au nom de tous) : Seigneur, vers qui pourrions-nous aller, tu as les paroles de la vie éternelle. Que les autres te quittent, quant à nous, nous croyons, nous te faisons confiance entière. Et, à l’intérieur de cette foi, nous savons, expérimentons que tu es le Saint de Dieu. A l’abandon des uns répond la foi plus vive des autres qui culmine dans ce titre assez rare de Saint de Dieu, et qui indique une relation unique de Jésus à Dieu.

Ainsi finit ce discours que l’on n’a pas fini d’explorer, tant il est dense, profond, sublime. Ainsi finit une période du ministère de Jésus que l’on a parfois appelée le printemps de Galilée. Jérusalem va devenir désormais le lieu de l’action du Christ et de la contestation accrue des Juifs. Ce discours sur le pain de vie clôt une étape et en ouvre une autre. Il est une espèce de repas d’adieu aux foules, en attendant que la Cène devienne le repas d’adieu à ses disciples.


René LUDMANN, cssr
 
(re)publié: 26/06/2018