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20e dim. ordinaire (19/8) : Commentaire

A force de communier tous les dimanches, on s’y habitue. Christ est là pour nous réveiller de notre indifférence. Savons-nous ce que nous faisons ? Qui nous recevons ? Jésus nous dit :
Je suis la vraie nourriture qui vous fera dépasser la mort (évangile). Nous manquons d’intelligence des choses de Dieu (première lecture) ! Ravivons notre foi et chantons des hymnes et de libres louanges, chantons le Seigneur (deuxième lecture).

Première lecture : Pr 9,1-6

Après l’exil, la spiritualité d’Israël s’affine. Celui-ci médite sur la Sagesse qu’il identifie à la Torah, la Parole de Dieu. Parfois il lui arrive, comme ici, de la personnifier au point que ce courant préparera la venue de la Sagesse en personne, du Christ, Verbe éternel.

La sagesse est secrète, elle a bâti sa maison, une maison somptueuse pour laquelle elle a sculpté sept colonnes (le chiffre sept est de plénitude). C’est là, à l’abri des impies, qu’elle a dressé sa table pour un festin qu’on dirait liturgique. Elle envoie ses servantes inviter tout le monde : Venez à moi. A celui qui manque de sagesse, à l’homme sans intelligence (et qui aurait la prétention d’être un sage selon Dieu ?) elle dit : Venez manger mon pain, boire le vin que j’ai apprêtés. Quittez la folie de vos sagesses humaines, fragiles et courtes. Suivez le chemin de l’intelligence supérieure, celle de Dieu. Alors vous vivrez la vie même de Dieu.

Comment ne pas voir dans ce texte une annonce du banquet messianique et de l’Eucharistie ?

Psaume : Ps 33

Ce que la première lecture appelait Sagesse, le psaume l’appelle la crainte de Dieu. Non la fausse ; la vraie est profonde vénération.

Venez, mes fils, écoutez-moi, que je vous enseigne la crainte du Seigneur. Oui, nous t’écoutons. Père, pendant cette liturgie de la Parole. Car qui te cherche ne manque d’aucun bien. Si nous jouons au riche croyant tout avoir, nous perdons tout. Oui, enseigne-moi cette crainte, cette vénération profonde, qu’elle ne soit pas seulement beaux sentiments, qu’elle se réalise dans les actes : évite le mal, fais ce qui est bien, recherche la paix.

Deuxième lecture : Ep 5,15-20

Nous sommes toujours dans la partie pratique de l’épître. Avant de donner ses avis aux différentes catégories : femmes - hommes, enfants - parents, esclaves - maîtres (voir dimanche prochain), Paul donne des consignes à la communauté en tant que telle.

Prenez garde à votre conduite. Ne vivez pas comme votre entourage. Si peu de gens pensent leur vie : que fais-je ici, quel est le but profond de mon existence ? Ils ne réfléchissent pas, ils ne prennent pas leur destinée en main, ils se laissent vivre. Ce sont, littéralement, des fous, des irréfléchis. Soyez des sages. Comprenez bien quelle est la volonté du Seigneur : vous préparer à le voir. Et, pour cela, faites les bons choix, vivez autrement, pas comme tout le monde. Tirez parti du temps présent. Il est bref, ne le gaspillez pas.

Pour atteindre cette sagesse, Paul donne, comme moyen privilégié, l’assemblée du dimanche. Le Ne nous enivrez pas, mais laissez-vous remplir de l’Esprit Saint est, sans doute, une allusion aux repas fraternels (la ’’messe’’ se célébrait au cours d’un repas) où l’abus de vin pouvait porter à des transports qui n’avaient rien à voir avec l’extase du fervent, rempli de l’Esprit Saint.

Dites entre vous des psaumes (ceux de l’Ancien Testament), des hymnes (que la communauté composait déjà au temps de Paul, telles qu’on en trouve dans Ph 2,6 ; Col 1,15 ; Ap 4,11 ; ...) et de libres louanges, des improvisations. On ne sait si l’on a affaire ici à des genres littéraires déjà fixes. Le fond et le but étaient : rendre grâce à Dieu le Père. C’est au Père que s’adresse normalement la prière liturgique au nom de (par, avec, en) Notre Seigneur Jésus Christ.

Le danger de nous enivrer à la messe n’est pas grand. Plutôt celui de nous endormir, de pétrifier la liturgie. A quand la libre louange ? Quand serons-nous un peu transportés, remplis de l’Esprit Saint ?

Paul voit dans les assemblées du dimanche un moyen pour ’’vivre autrement’’, pour prendre ses distances avec la facilité, pour corriger la trajectoire, pour trouver le joyeux dynamisme qui nous aidera à vivre les exigences austères de notre idéal. Quelle forte motivation pour être fidèle à l’assemblée dominicale !

Evangile : Jn 6,51-58

Nous en arrivons au deuxième volet du discours sur le pain de vie, à sa partie eucharistique. Certains exégètes n’ont pas tort de penser que tout le discours vise et la foi et l’eucharistie ; on ne saurait les séparer. Mais distinguer n’est pas encore séparer, et cette deuxième partie a des accents que n’a pas encore la première. Quelques déplacements de mots sont significatifs, ils apportent du neuf. Jésus parlait du pain de vie, maintenant il précise :
Moi, je suis le pain vivant. Apparaissent alors des accouplements nouveaux : manger et boire, la vraie nourriture - la vraie boisson. Et, surtout, il y a ce mot “chair” qu’affectionne saint Jean (« le Verbe s’est fait chair » Jn 1,14). Il désigne, chez lui, l’homme entier, âme et corps. Il l’utilise contre “l’hérésie des apparences” (docétisme) selon laquelle le Christ n’aurait eu que les apparences d’un homme. Jean affirme la réalité de l’Incarnation et, par voie de conséquence, le réalisme de la communion eucharistique. On ne fait pas semblant de recevoir le Christ, on reçoit réellement sa chair. Le mot chair a des résonances de dernière Cène, il est le correspondant de l’araméen ‘bishra’ que Jésus avait dû employer le soir du Jeudi saint. Peut-être est-il le témoin d’une tradition liturgique, telle qu’on la trouve encore chez Justin et Ignace d’Antioche.

Curieusement, Jean ne raconte pas la dernière Cène. Mais il la médite plus que les autres, et nous avons ici la théologie de l’eucharistie la plus élaborée des évangiles.

Le rapport de ce texte avec la Cène est obvie : la chair donnée pour le monde fait penser au « corps livré pour la multitude » ; manger ma chair, boire mon sang est le pendant de « Prenez et mangez, prenez et buvez, ceci est mon corps, mon sang ».

Ce réalisme choque. Les Juifs s’échauffent, discutent entre eux : comment cet homme-là (on se rappelle le méprisant « fils de Joseph », de dimanche dernier) peut-il nous donner sa chair à manger ! Ils saisissent quelque chose de l’affirmation du Christ, mais en fort matérialisé. Notre propre sensibilité n’est-elle pas gênée ? Ces mots : manger le corps du Christ, boire son sang qui nous font penser, comme les Juifs, à de l’anthropophagie. Quelques disciples eux-mêmes crieront : « C’est intolérable ! » Jésus leur expliquera que ce corps à manger est esprit et vie (Jn 6,60 ; Jn 6,63). Ce sera son corps de Ressuscité reçu dans l’Esprit Saint, spirituellement mais réellement.

Pour l’instant, Jésus ne retranche rien de ces dires inouïs. On croirait même qu’il veut provoquer les Juifs, car il ajoute : Si vous ne buvez mon sang. Horreur ! Le sang était, pour les Juifs, la vie. Le sang appartient à Dieu (Lv 17,11). On n’avait pas le droit de le boire, il fallait vider une bête de son sang pour pouvoir la manger. Et Jésus ose ! Et sur ce ton solennel : Amen, Amen ! Et c’est une condition sine qua non ! Si vous ne mangez pas... vous n’aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair, boit mon sang, a déjà la vie éternelle et je le ressusciterai.

Les Juifs, outrés, n’ont évidemment pas saisi toute la profondeur de cette grâce eucharistique que Jésus étale ici : Celui qui reçoit le corps du Christ a la vie. Nous-mêmes réalisons-nous cela ? Il demeure en moi et moi en lui. Ce demeurer, cher à Jean, suggère la durée, l’intimité profonde.

Il partage la vie du Christ dans un prolongement vertigineux. De même que je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi cette vie du Père. Par l’eucharistie, nous touchons le Père. On en perd le souffle !

Une telle vie ne saurait mourir. Vos pères ont mangé la manne et sont morts ; ce pain est vie, celui qui le mange vivra éternellement, dans la joie de la résurrection glorieuse.

Vraiment, on a raison de parler des “saints mystères”. L’Eucharistie ne saurait se “comprendre”, se laisser capter. Il faut s’y ouvrir ; car, ô paradoxe ! quand nous recevons le Christ, c’est nous qui sommes reçus en lui.

Si vous ne mangez ma chair, si vous ne buvez mon sang !

La communion sous les deux espèces est une grande tradition qu’ont maintenue presque toutes les Églises, la latine exceptée... “C’est pas pratique, c’est pas hygiénique !” Pourtant, même un prêtre seul peut présenter la coupe du pain d’une main et le calice de l’autre, le fidèle prend une hostie de la coupe et la trempe dans le calice, puis se communie. Est-ce compliqué, antihygiénique ?


René LUDMANN, cssr
 
(re)publié: 19/06/2018