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17e dim. ordinaire (29/7) : Commentaire

Jésus, par la multiplication des pains, veut disposer nos esprits à plus inouï encore : au pain de vie qu’il est lui-même (évangile). En préparation, nous lisons une semblable multiplication des pains par le prophète Elisée (première lecture). Cette communion au Christ dans le pain est aussi communion à nos frères pour former un seul corps où règnent la douceur et le support mutuel (deuxième lecture). Veillons à ne pas nous habituer à ce double « inouï ».

Première lecture : 2 R 4,42-44

Du prophète Elisée, comme de son maître le grand Elie, la tradition a retenu des fioretti, des événements merveilleux où le surnaturel affleure comme naturellement ! Une de ces « fleurs » est le récit d’une miraculeuse multiplication des pains, à Gilgal, près de Jéricho, où vivaient des « fils de prophètes », espèce de moines avant la lettre qui s’étaient distancés de l’embourgeoisement et de l’idolâtrie de leurs contemporains.

Il y avait alors une famine dans le pays. Ces moines pauvres la sentirent plus que d’autres. Quelqu’un eut pitié d’eux et offrit à Elisée, l’homme de Dieu, vingt pains d’orge et du grain frais. Elisée ne veut pas le garder pour lui seul et dit à son serviteur : Donne-le à tous ces gens. Celui-ci, étonné, reprend : Comment donner cela pour cent personnes (ce n’étaient pas des pains de un kilo, mais de minces galettes) ! Elisée insiste : C’est un ordre du Seigneur qui a parlé. Le miracle se produit. Et il en resta, tellement la nourriture fut abondante. Remarquez ce Le Seigneur a parlé, il a ordonné, c’est lui qui a fait le miracle.

On notera la correspondance entre ce récit et celui de l’évangile du jour, et l’on comprendra mieux combien les évangiles utilisent des cadres de l’Ancien Testament pour y raconter la nouveauté du Christ. Déjà, les Juifs ont interprété ce récit en vue du repas messianique à la fin des temps. L’Eglise y médite l’abondance de la nourriture spirituelle. Nous en serons nourris abondamment, si nous sommes des pauvres qui avons faim de Dieu.

Psaume : Ps 144

Nous voulons te rendre grâce, chanter la gloire de ton règne, parler de tes exploits, car tu nous donnes la nourriture de ta Parole vivante, le pain de vie, Jésus. Tu nous rassasies avec bonté. Tu es si proche de nous que nous pouvons communier à ta vie.

Oui, que tes fidèles te bénissent !

Deuxième lecture : Ep 4,1-6

Après les grandioses visions sur l’Eglise dont le Christ est le centre et la tête, Paul en arrive aux conséquences pratiques. Il nous exhorte, il nous encourage à suivre l’appel de Dieu, à nous conduire selon notre vocation de chrétiens.

Cette praxis vise, selon Paul, avant tout l’unité. Pas n’importe laquelle. L’unité que veut nous donner l’Esprit Saint. Il est le lien entre le Père et le Fils et, conséquemment aussi, la source de notre unité. Pour atteindre ce but, Paul propose des attitudes y spécialement ordonnées : l’humilité, la douceur, la patience, le support mutuel.

Et il conclut avec une espèce de credo hymnique où sont concentrés les « lieux » les plus importants du christianisme. Paul les ordonne selon un schéma trinitaire où chaque Personne divine est le fondement correspondant de l’unité :

Un seul Esprit qui nous fait un seul corps du Christ, tendu vers l’accomplissement de notre commune espérance.
Un seul Seigneur, le Christ. Foi et baptême nous unissent à lui, mais aussi entre nous.
Un seul Dieu et Père, nous sommes ses fils et ses filles, nous sommes entre nous frères et sœurs.
Quelle communauté ne se sentira pas concernée par cet appel à l’unité !

Evangile : Jn 6,1-15

Pourquoi l’évangile de Jean vient-il tout-à-coup interrompre celui de Marc qui est pourtant notre compagnon pendant cette année B du cycle triennal ? C’est que Marc est relativement court ; les extraits utiles ne suffiraient pas pour les 33 dimanches. Aussi, pour « combler les trous », insère-t-on la grande méditation de Jean sur le pain de vie, à l’endroit précis où Marc raconte la multiplication des pains. Ce chapitre de Jean devient ainsi un heureux développement de ce que Marc ne fait qu’esquisser.

La multiplication des pains est le seul miracle à être raconté par les quatre évangélistes. C’est assez dire son importance. Mais dans l’évangile de Jean, elle occupe, de plus, une place charnière. Elle se situe au moment crucial où Jésus déplace son ministère de la Galilée à Jérusalem, au moment où l’enthousiasme de la foule tourne à l’aigre, au moment où une partie de ses disciples eux-mêmes vont l’abandonner, Judas est désigné comme un démon (6,70) - alors que les fidèles, par la bouche de Pierre, proclament : Tu es le saint de Dieu (6,69). Le discours nous occupera cinq dimanches : après le récit de la multiplication des pains (17e), Jésus en explique le sens : Je suis le pain de vie (18e), reçu dans la foi (19e), reçu dans l’eucharistie (20e). Ce discours provoque des prises de position opposées (21e).

Nous prenons le récit de Jean à l’endroit où Marc avait laissé le sien : au bord du lac ou mer de Galilée. Jean, qui écrit plus tard, lui donne le nom tardif de Tibériade. Nous retrouvons la grande foule que Marc venait de nous décrire. Mais déjà perce un malentendu : la foule suit Jésus, parce qu’elle avait vu les signes qu’il accomplissait. Retenons ce mot signe, spécial à Jean qui ne parle jamais de miracle. La guérison, le pain multiplié... ne sont que le signe de plus important que, hélas ! la foule ne perçoit pas.

C’était un peu avant la Pâque. Jean, qui écrit pour des Grecs ignorant les coutumes juives, précise : la grande fête des Juifs. Elle commémorait la sortie d’Egypte et l’Alliance du Sinaï. Fête qui commémorait encore la merveilleuse nourriture de la manne. Et ce n’est pas davantage un hasard si Jean fait gagner Jésus, non une, mais la montagne ; montagne qu’il est donc inutile de localiser, car il s’agit effectivement de la montagne par excellence, la spirituelle, le Sinaï chrétien d’où Jésus, nouveau Moïse, donnera son Alliance. On sent les correspondances que Jésus lui-même appuiera.

Le dialogue avec Philippe : Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger - le jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons... tout cela n’est que pour montrer la disproportion entre les moyens (qu’est-ce que cela ?) et les besoins (pour tant de monde !). C’est dérisoire. Mais Jésus lui-même savait bien ce qu’il allait faire. C’est lui, le Seigneur, qui construit l’événement. Cependant, les commentateurs allégoriques aiment à se demander : Et si le garçon avait gardé pains et poissons pour lui ? Jésus fait le signe, lui seul ; mais il veut avoir besoin de la modeste participation de l’homme.

Alors Jésus prit le pain, après avoir rendu grâce, le leur distribua, leur donna du poisson - c’est, presque mot à mot, le récit de la Cène. Qui ne voit la correspondance avec la Cène future et la manne du passé, sans oublier la multiplication des pains du prophète Elie que la liturgie nous a fait méditer dans la première lecture ?

Quand ils eurent mangé à leur faim, Jésus ordonna : ramassez les morceaux qui restent pour que rien ne soit perdu... ils en remplirent douze paniers. Ces restes abondants signifient l’abondance des bienfaits qu’apporterait le Messie à la fin des temps. Il y en a assez pour en nourrir encore d’autres. Les chiffres, chez Jean, sont symboliques, mais difficiles à déchiffrer. Les commentateurs voient ici, au-delà des douze paniers, se profiler l’Eglise structurée par les douze apôtres. L’Eglise, nourrie perpétuellement du pain de vie et ramassant, à son tour, les hommes du monde entier dans les corbeilles du Seigneur.

Que ce commentaire mystique ne soit pas fantaisiste, le cri des gens le confirme : C’est vraiment lui le grand prophète, celui qui vient dans le monde. Les Juifs attendaient un Messie, nouveau Moïse qui renouvellerait les merveilles du premier, parmi lesquelles les rabbins nomment explicitement le miracle de la manne. La foule a donc saisi les correspondances. Au titre de grand prophète elle veut en ajouter un autre, messianique lui aussi : elle veut prendre Jésus de force pour le faire roi.

Mais déjà nous sommes en pleine confusion. La foule a de ces titres - et donc de ce qu’elle attend de Jésus - une conception toute opposée à celle du Christ. Alors, celui-ci se dérobe, se retire. Jean, qui ne raconte pas la tentation du Christ au désert, la décrit ici. Satan prend le visage de la foule qui pousse Jésus vers un messianisme temporel. Et, comme alors, Jésus se trouve tout seul.

Un évangile riche, bourré de clins d’œil, de signes. Mais, derrière l’abondance de la nourriture eucharistique, monte un ciel sombre. Une tragique méprise va préparer la rupture définitive : Jésus se retire. Réjouissons-nous, faisons action de grâce pour le pain qu’est Jésus lui-même. Mais n’essayons pas de manipuler le Christ, de lui forcer la main au profit de nos projets intéressés. Sinon il se retire.


René LUDMANN, cssr
 
(re)publié: 29/05/2018