Ascension (14/5) : Commentaire
Qu’avez-vous à regarder le ciel ?
Entrer dans la fête de l’Ascension n’est pas aisé pour le chrétien moyen. Il pense qu’en ce jour on commémore le départ du Christ, ce qui n’a rien d’une fête. Et puis il ne se sent pas concerné. Et, même si on lui dit que cette entrée du Christ au ciel prépare la sienne, ce ciel lui semble lointain - et la terre est trop belle. Enfin certains, et des meilleurs, craignent que, à regarder trop vers là-haut, ils s’évadent de leurs devoirs d’ici-bas.
Une accumulation de méprises.
1. Ce que nous fêtons au juste, c’est moins un départ qu’une autre présence de Jésus. Ne nous dit-il pas, au moment de nous quitter visiblement : Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde () ? Il est donc là, mais autrement et même plus intensément. Glorieux, agissant dans son Esprit qui nous le communique.
2. Quand un père de famille, un chef de groupe partent pour préparer une bonne place où passer les vacances, ce n’est pas un adieu. Ce départ réjouit même le cœur qui, déjà, rêve de beaux jours. Ainsi le Christ dit-il : Je m’en vais vous préparer une place, mais je reviendrai et je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis vous soyez aussi ().
3. Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père (). Oui, seul l’amour peut vraiment vaincre cette indifférence pour le ciel. Un regard perçant nous invite à prendre quelque distance avec nos réussites fragiles et passagères. Un détachement lucide - pour un joyeux attachement.
4. Quant au danger de trahir la terre, il n’est pas grand lorsque les anges secouent les apôtres : Qu’avez-vous à rester là et regarder ainsi le ciel ? (). Et Jésus, en ce jour, nous donne du travail plus que nous n’en pouvons faire : allez par le monde entier, proclamez la Bonne Nouvelle, chassez les démons, guérissez les malades (). Comment concilier le désir du ciel et nos responsabilités terrestres ? En prenant conscience que nous sommes en route. Je m’intéresse à tout ce qui fait cette route : j’y cueille les fleurs, j’y soutiens le faible qui marche avec moi... Mais je ne m’assieds pas sur le chemin pour y faire ma demeure.
A y regarder de près, nous célébrons à nouveau la fête de Pâques : le passage de la vie terrestre du Christ à sa vie glorieuse. Il est définitivement retiré aux apôtres. La présence exaltante des quarante jours fait désormais place à la présence patiente dans la seule foi.
En même temps, nous célébrons déjà “la parousie”, la venue triomphale du Christ : Il viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller au ciel, dit l’Ange aux disciples (, première lecture). Il s’agit moins de la manifestation visible et éclatante de Celui qui reste présent dans son Église. Ce sera plutôt un lever de rideau sur ce qui était déjà là, mais caché. Inversement l’Église, tout en étant encore en route, est déjà, de quelque façon, au but. Par sa tête, le Christ. Nous, les membres de son corps, c’est là (dans la gloire) que nous vivons en espérance (oraison du jour). On le voit bien : à l’Ascension il n’est pas question de départ, comme à la fin des temps il ne sera pas question de retour. Et nous, nous possédons déjà en amorce ce que nous aurons un jour en plénitude.
Qu’est-ce à dire pour notre vie spirituelle ?
Qu’il ne faut pas creuser un fossé imaginaire entre l’Eglise terrestre et la céleste. Les deux sont étroitement unies : je suis en communion avec les saints tout comme le Christ est présent à notre monde. Et si je distingue la solidarité avec les hommes de mon désir de Dieu, je ne dois, en aucune façon, les séparer. Les Orientaux l’ont mieux compris, du moins dans leur culte. Pour eux l’eucharistie est le lieu où s’entrecroisent deux liturgies, la terrestre et la céleste qui s’appellent et se répondent dans un va-et-vient grandiose.
LA MESSE
La fête de l’Ascension est relativement tardive. Au début du quatrième siècle, en certains lieux (en Palestine par exemple), on commémorait encore l’Ascension le jour de la Pentecôte. Aussi curieux que cela paraisse, ce fait montre qu’à l’époque on avait une vue globale du Mystère pascal qui contient et la Résurrection de Jésus et son Ascension et la venue de son Esprit.
Le désir de revivre plus historiquement que mystiquement les événements de la Pâque conduisit, vers cette même époque, à une fête particulière. Cette pratique s’appuie sur l’Écriture elle-même, car le Seigneur, bien que déjà enlevé près du Père, s’était montré vivant après sa passion... pendant quarante jours il leur était apparu, puis ils le virent s’élever et disparaître à leurs yeux (première lecture). Le passage du Christ de sa mort à sa résurrection, “le pas de géant” (), nous, esprits sans intelligence et lents à croire (), nous le concevons et célébrons par fragments, par étapes, à petits pas.
Première lecture : Ac 1,1-11
Nous lisons le commencement du livre des Actes des Apôtres, un ouvrage de Luc qui fait suite à son premier livre, son évangile. L’écrit est adressé à un certain Théophile, littéralement : “celui qui aime Dieu”, dont on ne sait s’il est un personnage vrai ou un nom fictif désignant le lecteur pieux.
Après un bref résumé de son premier livre, résumé qu’il centre sur Jésus le ressuscité apparaissant aux Apôtres pendant quarante jours, Luc parle d’un repas que Jésus prenait avec eux. Les évangiles rapportent plusieurs repas du Christ avec ses Apôtres après sa résurrection, repas d’une densité toute particulière. Avec celui de la Cène, ils sont à l’origine de ces repas où les premiers chrétiens “rompaient le pain”, et qui sont les premières liturgies chrétiennes.
Jésus donne aux Apôtres ses dernières instructions, l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre l’Esprit qu’il va leur envoyer. Cet événement est décrit comme un baptême : vous serez baptisés (mot à mot : plongés) dans l’Esprit Saint.
Les Apôtres lui demandaient : Est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? Sont-ils encore bloqués par une royauté temporelle de suprématie juive ? Il semble plutôt que perce ici la croyance des chrétiens primitifs en une venue très prochaine du Seigneur triomphal, que la phrase : il ne vous appartient pas d’en connaître les délais veut dissiper. Jésus veut orienter la jeune Église vers une mission dans toute la Judée et la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre, mission qui prendra un certain temps.
Luc décrit alors l’Ascension - il est le seul à le faire. Mais la description n’est pas du reportage, c’est une méditation théologique.
Jésus s’élève et disparaît dans une nuée. Pas de lévitation ni de nuage. Être élevé : l’expression est théologique, elle exprime le triomphe du Christ. Paul, dans la deuxième lecture de ce jour, approfondira cet aspect. La nuée (pas un nuage) rappelle la présence réelle de Yahvé sur l’arche d’alliance, mais une présence que l’on ne peut capter ! Jésus reste parmi nous dans la sainte nuée de l’Evangile, des sacrements, de la foi.
Enfin deux hommes, des messagers célestes en vêtements blancs, reflets de la gloire de Dieu, invitent les Apôtres à ne pas regarder le ciel, mais à œuvrer pour le Royaume jusqu’à ce que Jésus vienne triomphalement de la même manière.
Ainsi se volatilisent d’elles-mêmes bien des difficultés, en premier lieu la confusion entre les voyages interspatiaux et le départ du Christ. Jésus n’est pas une fusée qui s’est cachée quelque part dans le cosmos. Le Christ, dans son humanité glorifiée, est auprès du Père et, en même temps, il demeure en nous. Je m’en vais et je viens vers vous (). Par son départ il vient. Autrement. Et déjà nous pouvons résumer l’enseignement spirituel de ce récit :
- Jésus n’est pas mort et puis c’est fini. Jésus est ressuscité en gloire, ainsi il est élevé, près du Père.
- Jésus élevé ne s’est pas distancé de nous. Dans son Esprit, il est présent d’une manière plus intense encore qu’au temps de son séjour en Palestine : Le voici présent dans son Église qui nous donne sa Parole, ses sacrements, la foi.
- Le départ visible du Christ est pour nous un appel à continuer son œuvre. Pas d’évasion, soyons ses témoins, ici et maintenant.
- Un jour le Christ viendra et nous fera participer pleinement à sa gloire et à son intimité avec le Père.
• Cette page est typique - c’est un morceau choisi de l’exégèse - pour nous faire sentir comment les évangélistes ont rédigé leur récit. Non en reporters, mais en hommes de foi qui méditent, après coup, de vrais événements, mais qu’ils commentent, interprètent, souvent avec des allusions à l’Ancien Testament qu’ils voyaient réalisé. Un commentaire "pour que vous croyiez et que vous ayez la vie". ()
Psaume 46
Hymne d’intronisation. Jésus ressuscité monte parmi l’acclamation des anges et de la multitude céleste. Il est, par sa victoire pascale, vraiment le Roi, le Seigneur, le Très-Haut, l’Adorable.
Chantons, acclamons, battons des mains, crions de joie. Que tous les peuples l’acclament, car il règne.
Deuxième lecture : Ep 1,17-23
En une accumulation de titres et de prérogatives christologiques, Paul nous donne ici ce que Luc, dans la première lecture, avait désigné sous le bref : "Ils le virent s’élever".
Pour le voir ainsi, pour le découvrir et le connaître vraiment, il faut la foi, une foi vive que Paul demande en une intense prière : Que le Père vous donne un esprit de sagesse, qu’il ouvre votre cœur à sa lumière.
A ceux qui s’imaginent que l’Ascension était pour le Christ une entrée dans un repos bien mérité, qu’à partir de ce jour il était béatement assis à la droite du Père, toute activité close, à ceux-là Paul parle de force, de pouvoir, de vigueur qui entourent cette Ascension. Une véritable mise en œuvre. Une nouvelle création, faite par le Père quand il a ressuscité le Christ et qu’il l’a fait asseoir à sa droite dans les cieux (pour Paul, résurrection et ascension, c’est tout un). L’expression “Assis à la droite du Père” fait allusion à la coutume des rois d’associer l’héritier au gouvernement du royaume en le faisant asseoir à leur droite sur le trône, le trône d’où ils exerçaient, avec le plus de force, leur activité. Le Christ est donc établi, non dans un repos confortable, mais dans une activité intense qui s’étend à toutes les puissances et tous les êtres qui nous dominent, aussi bien dans le monde présent que dans le monde à venir. Christ est donc le chef de l’univers, du cosmos. Dieu lui a tout soumis. Tout. Il est le Pantocrator, le chef de tout, placé plus haut que tout. (La cascade de titres est malheureusement omise dans la lecture.)
Cette contemplation du Christ de majesté pourrait nous terrifier (les Orientaux parlent effectivement de “terrifiants mystères”). Elle devrait au moins nous préserver des enfantillages et du sans-gêne qui méconnaissent la grandeur du Christ.
Mais cette vision grandiose ne nous écrase pas, car nous sommes appelés à participer à cette glorification du Christ, à la gloire sans prix de l’héritage. Nous y avons droit, nous sommes héritiers, puisque fils et filles du Père.
Et puis, ce Christ élevé si haut au-dessus de tout, il reste près de nous comme tête de l’Eglise qui est son corps. Notre communauté est unie intiment à Jésus comme le corps l’est à sa tête, inséparablement. Comme il nous est proche ! L’Eglise - concrètement notre communauté - est l’accomplissement total du Christ, plus exactement sa plénitude, le lieu privilégié où il agit.
Hommes de peu de foi, si timides ! Si vous saviez à quelle force vous participez ! A la force, au pouvoir, à la vigueur du Christ de gloire.
Évangile : Mt 28,16-20
Les onze disciples (le douzième, Judas, s’était pendu) s’en allèrent en Galilée. A la montagne, celle des béatitudes où Jésus avait exposé son discours-programme, la montagne symbolique de la nouvelle Alliance, le nouveau Sinaï, là même où avait commencé le ministère de Jésus, là aussi commence celui de l’Eglise.
Quand ils virent Jésus glorieux, la divinité transparaissant dans tout son être, ils se prosternèrent, en signe d’adoration.
Mais certains eurent des doutes. Ils n’arrivent pas encore à croire à l’inouï. La petite phrase se perd ensuite dans l’ensemble du récit, mais elle suffit pour nous rappeler que la foi est lente, ardue. Quand l’un nage dans la mystique, l’autre patauge dans les difficultés de croire.
Jésus s’approcha d’eux. Il se fait si proche qu’il va leur communiquer quelque chose de lui-même. Le moment est solennel, indiqué par le il leur adressa la parole, littéralement “il parla en disant”. Quelque chose d’important se passe. Et, de fait, Jésus donne à ses disciples son testament spirituel. En trois vagues :
- Il affirme son pouvoir : tout pouvoir m’a été donné. Depuis sa résurrection, Jésus a une nouvelle “fonction”. Le Père lui a confié le gouvernement du monde. Un pouvoir total. Sur tout : au ciel et sur la terre. Plus loin, il sera encore question de toutes les nations, de tous les jours. Jésus est, par sa résurrection, le Pantocrator, le chef de tout.
- Puis il délègue ses pouvoirs à son Église. Allez donc ! De toutes les nations (et non plus seulement du peuple juif) faites des disciples : préparez-les à la foi ; baptisez-les au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. On reconnaît facilement la formule avec laquelle on baptisait dès les temps apostoliques. Apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés, à vivre la foi intégralement.
- Enfin Jésus leur promet sa constante assistance. Je vous quitte des yeux du corps, mais je suis avec vous tous les jours, non seulement avec vous, mes onze Apôtres, mais avec ceux qui vous suivront, avec l’Eglise d’aujourd’hui, avec l’Eglise de demain, jusqu’à la fin du monde.
L’évangile de Matthieu finit avec ces paroles. Pas un mot de l’Ascension. Ce qui intéresse l’évangéliste, c’est de savoir que la mission de Jésus est continuée. Ce qui lui importe, c’est de dire que le Christ, absent de corps, est présent dans son Église, invisiblement. Ce qu’il nous faut célébrer - et donc vivre - c’est notre propre envoi. "Pourquoi restez-vous là regarder vers le ciel ?" (première lecture) Allez !
Prêtre du diocèse de Luxembourg.
- 4e dim. de Pâques (26/4) : Commentaire
- 6e dim. de Pâques (10/5) : Commentaire
- 5e dim. de Pâques (3/5) : Textes
- 4e dim. de Pâques (26/4) : Textes
- 6e dim. de Pâques (10/5) : Textes
- 2e dim. de Pâques (12/4) : Textes
- 3e dim. de Pâques (19/4) : Commentaire
- 2e dim. de Pâques (12/4) : Commentaire
- Ascension (14/5) : Textes
- 3e dim. de Pâques (19/4) : Textes
- 5e dim. de Pâques (3/5) : Commentaire

https://portstnicolas.org/article2142