23e dim. ordinaire (6/9) : Commentaire
Nous n’allons pas à la messe comme on va au cinéma où l’un ignore l’autre. Nous sommes famille, communauté, unis par Jésus qui est là, au milieu de nous (évangile). Nous aimer est donc ce qu’il y a de plus normal, c’est l’accomplissement parfait de notre foi (deuxième lecture). Ce qui implique, aussi, que nous ayons le courage d’avertir notre frère quand il y va de son bien et de la cohésion de la communauté (évangile). Ne nous dérobons pas à cette délicate responsabilité (première lecture).
Première lecture : Ez 33,7-9
Babylone, le puissant voisin, a déjà conquis le nord du pays. Jérusalem, à son tour, est menacée, mais Yahvé veut encore lui donner une chance. Il lui envoie Ezékiel pour l’avertir.
Fils d’homme (par contraste avec la majesté du Seigneur qui lui parle), je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël. Ce que fait le guetteur militaire sur le plan stratégique : prévenir un assaut - toi, tu le feras sur le plan spirituel : lorsque tu entendras une parole d’avertissement de ma bouche, tu la transmettras, tu les avertiras de ma part.
L’attention qui, jusque là, allait vers le peuple dans son ensemble, se porte maintenant sur l’individu, et prépare ainsi l’évangile du jour qui traite de la correction fraternelle : Si je dis au méchant : “Tu vas mourir”, et que tu ne l’avertisses pas, si tu ne lui dis pas d’abandonner sa conduite... je t’en demanderai compte. Car tu as le devoir d’avertir, de corriger ton frère. Mais si, malgré tes avertissements, il ne se détourne pas de sa mauvaise conduite, ta responsabilité est dégagée, tu auras fait ton devoir et sauvé ta vie.
Ne nous dérobons pas à ce devoir souvent délicat, désagréable et parfois infructueux. Ma responsabilité vis-à-vis de mon frère est engagée. Mais si je dois l’avertir des conséquences de ses actes, je dois surtout lui dire que Dieu l’attend “dans sa grande miséricorde”.
Psaume : Ps 94
Venez, vous tous, rassemblés par l’eucharistie. Crions de joie, acclamons le Seigneur, il est notre rocher, le roc sûr, notre salut. Allons à lui, à son autel, en rendant grâce : il est notre Dieu, il s’est lié à nous, nous sommes son peuple. Il est au milieu de nous, qui sommes réunis en son nom (évangile). Il nous aime, il nous pardonne.
Aussi, soyons ouverts à sa Parole, écoutons-la. Ne fermons pas notre cœur. Et disons à nos frères de ne pas fermer leur cœur à sa Parole (1ère lecture).
Deuxième lecture : Rm 13,8-10
Dans la dernière partie de sa lettre, Paul tire les conclusions pratiques de ses vues sublimes. Sa morale découle tout naturellement de sa théologie. Inévitablement se pose alors la question si souvent débattue : que vaut encore pour le chrétien la Loi que les Juifs avaient détournée en légalisme rigide ?
Paul, qui a été bouleversé par la tendresse et la miséricorde de Dieu, qui sait aussi que, en Christ, nous sommes tous frères et sœurs, résume ici sa morale en regard de la Loi : tous les commandements se résument dans cette parole : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Comme Jésus, il n’abolit pas la Loi, mais le légalisme. Ne te dirige pas d’abord d’après des commandements comme : tu ne commettras pas d’adultère, de meurtre, de vol... Dirige-toi d’abord d’après l’amour ; alors, tous ces commandements, tu les auras accomplis, et même parfaitement.
Au fond, rien de neuf. Les écoles rabbiniques elles-mêmes, quand on leur demandait quel commandement résumait tous les autres, répondaient aussi : tu aimeras ton prochain comme toi-même (). En fait, elles restaient empêtrées dans leur lourd légalisme, perdues dans la forêt vierge de leurs prescriptions minutieuses. Celles-ci, scrupuleusement observées, pouvaient, paradoxalement, devenir un alibi à l’amour ! Nous ne faisons pas mieux. Nous savons... en théorie - et préférons, en pratique, retomber dans le légalisme : "Je fais ce que je dois faire, je suis en règle." Hélas !
Le parfait accomplissement des commandements, c’est l’amour !
Message libérateur, mais exigeant. Les commandements sont bien délimités. L’amour, on ne peut le programmer. Il te surprend au prochain coin de rue. Avec les commandements, tu peux être quitte. Avec l’amour, jamais. Toujours tu seras en dette de l’amour mutuel.
Évangile : Mt 18,15-20
Après des extraits du discours-programme (4e - 9e dimanche), du discours missionnaire (11e - 13e), du discours sur la croissance de l’Eglise (15e - 17e), voici deux extraits du discours communautaire, où Matthieu, selon son habitude, regroupe toutes les paroles de Jésus se rapportant à ce sujet. Le passage s’applique aussi bien à l’Eglise universelle qu’à l’Eglise locale et, avec les nuances nécessaires, à nos familles, à nos mouvements, groupes de base...
Dans ces grandes et petites communautés naissent inévitablement des tensions, apparaissent aussi des scandales. Jésus n’a pas voulu une Église de purs (voir la parabole de l’ivraie et du bon grain au 16e dimanche, celle du filet au 17e). Mais, s’il nous faut accepter le pécheur dans nos communautés, il faut l’accepter comme Jésus a accepté le publicain Matthieu et la pécheresse. Pour qu’ils se convertissent. Les Juifs, qui observaient la jeune communauté chrétienne à la loupe, auraient vite fait de la mépriser, et la progression de l’Evangile se serait vue compromise, si ces communautés ne s’étaient souciées d’un minimum de tenue. Matthieu veille à la qualité du jeune christianisme et il nous donne ici quelques règles pratiques de Jésus, une espèce de procédure à trois degrés pour parer aux abus.
Si ton frère a commis un péché - pas une peccadille évidemment, un péché assez grave pour que, à la limite, il conduise à l’exclusion. Alors, plutôt que de lui tirer lâchement dans le dos, aie le courage et la simplicité d’aller le voir : va lui parler, montre-lui sa faute. Mais seul à seul, en toute discrétion. La petite sonnette avant la grande cloche. C’est ton frère. Tu n’es pas son juge. Il a droit à sa réputation. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère qui allait se perdre, tu l’auras gagné au Christ, à la communauté. Quelle chance !
S’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes. Pourquoi une ou deux ? Pour éviter l’excès de zèle, la précipitation, le jugement subjectif. Deux verront plus clair, trois persuaderont mieux. Cette coutume de deux ou trois existait déjà chez les Juifs (voir ) pour les mêmes raisons : un seul témoin n’avait pas qualité ; il en fallait au moins deux devant un tribunal, afin que toute l’affaire fût réglée sur la parole de deux ou trois témoins.
Si, après ces deux essais progressifs, il refuse d’écouter, alors seulement prends le grand moyen : dis-le à la communauté de l’Eglise. Que le cas soit soumis à l’assemblée. S’il s’entête, s’il refuse, alors qu’on a tout fait pour le repêcher, considère-le comme un païen et un publicain, expression juive qui équivaut à une exclusion. Simple mise en quarantaine ou exclusion du groupe ? Selon les cas. Mais cette "excommunication" n’est jamais définitive ; la miséricorde rouvre toujours la porte au repenti (voir Paul excommuniant un incestueux, (). Aujourd’hui encore, l’Eglise prive certains des sacrements ; les divorcés remariés par exemple, mais elle ne les excommunie pas. Elle excommunie dans des cas très graves : passage à une autre religion... Dès que le coupable manifeste un repentir sérieux, elle le réintègre.
Quand on sait que ces versets suivent immédiatement la parabole de la brebis perdue, où il est dit que "votre Père qui est aux cieux veut qu’aucun de ces petits ne se perde" (), et que notre texte précède l’invitation à pardonner "soixante-dix fois sept fois" (voir l’évangile de dimanche prochain), il est superflu de préciser que l’intérêt de cet évangile se porte sur le pardon plus que sur l’excommunication.
Ce pouvoir de la communauté est plus qu’un simple pouvoir social ; il a ses racines, son répondant en Dieu lui-même. Amen, je vous le dis - expression solennelle qui annonce une parole importante : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié au ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié au ciel. Dieu (le ciel) se porte garant de ce que la communauté (la terre) a décidé de lier ou de délier après mûre réflexion ! Quel incroyable pouvoir, homologué par Dieu lui-même ! Mais aussi, quel avertissement à ne pas en abuser, en nous retranchant derrière Dieu pour justifier nos vues trop personnelles ! Que toujours la communauté s’interroge sur le bien-fondé d’une exclusion ou d’une réintégration. Chose délicate qui a vu fleurir dans l’Eglise des tendances tantôt rigoristes tantôt laxistes.
A supposer qu’on ait suivi tous les degrés de la procédure, que tout ait été tenté, Jésus nous dit qu’il reste encore un moyen, et un moyen efficace : la prière commune. Encore une fois, je vous le dis - (expression pour appuyer la solennité de la sentence) : si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quelque chose, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.
L’humainement impossible est possible - grâce à la prière commune ! C’est comme un défi à Dieu : "Nous n’avons rien pu faire, nous confions le malheureux à ta miséricorde ; prends soin de lui, il est ton enfant !" Combien de parents désespérés, de responsables découragés n’ont-ils pas éprouvé la puissance de cette prière faite avec d’autres. Nous n’y croyons pas assez. Pourtant Jésus l’affirme haut et clair, deux fois : encore une fois, je vous le dis.
Cette “correspondance” entre le ciel et la terre, ce lien secret entre Dieu et sa communauté est affirmé une troisième fois, et avec plus de vigueur encore : quand deux ou trois sont réunis en mon nom, quand ils se rassemblent pour décider s’il faut patienter ou exclure un de leurs membres, quand ils prient de la sorte - je suis au milieu d’eux. Pourvu qu’ils soient réunis en mon nom, soucieux de découvrir la pensée du Christ dans cette affaire.
• Quand deux ou trois sont réunis en mon nom.
Matthieu a inséré le verset ici, mais la sentence a sans doute été prononcée dans un contexte plus large, et l’Eglise l’a interprétée de même. La sentence vaut son pesant d’or. Elle est à la base de la prière liturgique de l’Eglise. Sans déprécier la prière individuelle, - Jésus ne dit-il pas d’aller prier dans le secret ? () - la prière commune, surtout liturgique, est le sommet de notre prière. Parce que, comme le dit ce verset, elle a une densité de présence du Christ plus grande que la prière individuelle. La liturgie juive en était déjà consciente : les rabbins affirmaient que là où deux ou trois sont ensemble et la Torah (la loi sainte) entre eux, là réside la shekina (la gloire de Yahvé).
Avons-nous conscience de cette présence particulière du Christ quand nous sommes réunis ? Mais, faut-il le dire, réunis au nom de Jésus, c’est-à-dire en lui - tout simplement.
Prêtre du diocèse de Luxembourg.
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