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Saint Sacrement (14/6) : Commentaire

Le cœur, heureusement, n’est pas logique. Bien qu’il sache que le Jeudi saint et la Nuit pascale sont les sommets eucharistiques par excellence, bien que chaque dimanche soit une fête du Corps du Christ - il aime célébrer encore, à peine sorti du Temps pascal, une fête de l’Eucharistie, comme s’il craignait de s’y habituer. Il rallume, il ravive.

Alors ce cœur délicieusement fou montre le Corps du Christ dans des “monstrances” où il l’expose. Il le porte dans la rue, sur les places publiques, l’entoure de fleurs, de draperies somptueuses, d’hymnes et de cantiques, ce qu’il a de plus beau.

Tant que tu peux, tu dois oser - tu ne saurais trop le louer ! Louons-le donc à pleine voix - dans l’allégresse et dans la joie. (Lauda Sion).

Volontiers le compositeur, dans une géniale synthèse, fait s’entremêler tous les thèmes majeurs, les laisse sonner tous en même temps. Puis il les reprend un par un. Après nous avoir comme jeté à la tête tous ses bijoux à la fois, il en choisit un, le fait tourner au soleil pour faire valoir toutes ses teintes, ses coloris, ses nuances, ses contrastes. Ainsi la liturgie, après la grande synthèse pascale, reprend-elle un de ses merveilleux bijoux, le plus beau, son Eucharistie. Elle le contemple avec ravissement. Laissons-nous ravir, laissons-nous émerveiller. Il faut bien vibrer un peu, faire l’apprentissage des merveilles qui nous attendent encore, célébrer l’action de grâce terrestre pour nous préparer à l’ineffable liturgie céleste.

Ô bon Pasteur qui nous nourris,
Conduis-nous au banquet du paradis ! (Lauda Sion)

HISTORIQUE

La Fête-Dieu, comme les fêtes de la Trinité et du Sacré-Cœur, fait partie de ces célébrations à thème qui naquirent aux époques de liturgie faible.

Sa naissance s’explique par le fait que, la réception de la communion devenant plus difficile, les fidèles compensaient cette privation par la vue de l’hostie (l’élévation de l’hostie, après la consécration date de cette époque : 1200) ; on voulait aussi défendre la présence réelle contre certains doutes. Le culte de la présence eucharistique prit donc de l’importance, au détriment des aspects de sacrifice, de repas, d’assemblée. Apparurent alors les ostensoirs où l’on expose une hostie consacrée, et dont la forme portative est tantôt une demi-lune, une tourelle gothique et, à partir du baroque, un soleil. On expose le Saint Sacrement jusque pendant la messe elle-même. C’est à partir de là encore que la sainte réserve sera conservée sur l’autel, dans un tabernacle lui-même amplifié par de magnifiques retables, mais qui écrasent la table du repas. Insensiblement la liturgie eucharistique se déplace et s’appauvrit. Plus tard, la réaction anti-protestante affaiblit encore plus la liturgie de la Parole, tandis que le jansénisme étouffe la communion. Des idées justes, trop unilatéralement appuyées, avaient conduit à la mort de l’esprit liturgique. Il fallut la lente reprise de conscience, grâce au mouvement liturgique qui aboutit, avec Vatican II, à la restauration des grandes lignes de l’Eucharistie.

Sous l’influence d’une mystique, Julienne de la Rétine, la fête fut introduite à Liège (Belgique), en 1246, et placée au jeudi après la Sainte Trinité. Un confident de la moniale, devenu le pape Urbain IV, étendit la fête à toute l’Eglise, en 1264 ; extension réalisée, en fait, à partir de 1317. Saint Thomas d’Aquin composa les textes, dont la belle séquence Lauda Sion.

La Fête-Dieu devint une des fêtes les plus populaires de la chrétienté et s’enrichit assez vite d’une procession du Saint Sacrement qui fit d’ailleurs son succès. Après un moment d’abandon, la procession du Saint Sacrement semble retrouver les faveurs, devenant le symbole de l’Eglise en marche au milieu de laquelle chemine son pasteur. Avec le souci de ce que l’on appelle l’arcane : ne pas exposer l’Eucharistie à ceux qui n’ont pas la foi ; en ce cas, une fête dans un jardin clos, un cloître... plutôt qu’une procession publique excitant la raillerie des anti.

Mais la célébration de la messe doit, à tout prix, redevenir et rester le centre de cette fête dont les textes, grâce à Dieu, mettent en relief les réalités fondamentales de la foi : la Pâque du Christ, l’Eglise assemblée autour de son Seigneur glorifié.

LA MESSE

Première lecture : Dt 8.2-3,14b-l6

Le Deutéronome est une re-lecture des événements de l’Exode. Il interprète les faits, les spiritualise. A notre tour interprétons, spiritualisons en transposant dans notre vie l’expérience d’alors.

Te voilà dans la longue marche... des quarante années symboliques de ta vie ; elle est ardue, comme un désert. Le Seigneur ton Dieu te l’impose, cette traversée, pour te faire connaître ta pauvreté, pour t’éprouver, te mettre à nu et savoir ce que tu as dans le cœur.

Il t’a fait sentir la faim, la faim d’absolu, de lui-même. Il t’a donné à manger la manne, sa Parole et son Corps sacré pour te faire découvrir que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (le Christ citera ce verset dans sa propre épreuve au désert). Pour toi il a fait jaillir l’eau de la roche la plus dure, le sang du Christ, le baptême, tous les sacrements.

N’oublie pas le Seigneur ton Dieu. Il t’a fait sortir d’Egypte, de la maison d’esclavage. Il t’a rendu libre. Ne te laisse plus mettre les chaînes dorées de l’égoïsme, de l’argent, des compromissions...

Seigneur, fais-moi sentir la faim de toi.

Psaume : Ps 147

Hymne à Dieu-Providence

Ô Jérusalem, ô communauté, glorifie le Seigneur, célèbre, par une liturgie plus éclatante, ton Dieu présent au milieu de toi. Il te rassemble, te réunit, renforce les barres de tes portes, il renforce ta cohésion, ton unité par ce sacrement qui te fait un en lui. De la moelle du froment, du pain de vie il te rassasie. Il te nourrit - et de sa parole qu’il te révèle (tout ce qu’il a fait pour toi, ses actions et ses lois) - et de son Fils qui est sa parole vivante.

Sais-tu estimer ce don ? Pas un peuple qu’il ait ainsi traité avec tant d’égards et de tendresse ! Bénis Dieu. Pour tant de grâces fais action de grâce !

Deuxième lecture : 1 Co 10,16-17

Texte bref mais dense, axé sur la communion au Corps du Christ eucharistique et au Corps du Christ mystique qu’est l’assemblée, l’Eglise. C’est au génie de Paul que nous devons d’avoir mieux compris l’étroite liaison entre l’Eucharistie et l’Eglise. En recevant le pain et le vin consacrés, nous entrons en intime union avec le Seigneur. Mais on ne rencontre jamais le Christ sans le trouver tout entier dans nos frères et nos sœurs. Un seul pain fait d’une multitude de grains est signe d’un seul corps (l’assemblée) fait d’une multitude de participants.

Nous sommes aussi loin de la “dévotion du pilier”, ou l’âme dévote savoure l’intimité avec le Christ sans se soucier des autres, que de l’isolement volontaire d’un groupe. L’amour mutuel est le fruit particulier de l’Eucharistie. Aussi dit-on avec justesse “l’Eucharistie fait l’Eglise”, elle fait devenir un seul corps ceux qui sont dispersés, différents.

Séquence

Après cette deuxième lecture, on peut chanter la séquence (ou suite chantée) dite Lauda Sion. C’est une des cinq que nous a gardées la liturgie. Petit bijou où saint Thomas d’Aquin a su éviter la sécheresse d’un traité de théologie, pour nous livrer une méditation sur l’Eucharistie à la fois précise et savoureuse.

Chante, Eglise... car le voici le pain de l’homme en route.

Évangile Jn 6,51-58

Nous en arrivons au deuxième volet du discours sur le pain de vie, à sa partie eucharistique. Certains exégètes n’ont pas tort de penser que tout le discours vise et la foi et l’eucharistie ; on ne saurait les séparer. Mais distinguer n’est pas encore séparer, et cette deuxième partie a des accents que n’a pas encore la première. Quelques déplacements de mots sont significatifs, ils apportent du neuf. Jésus parlait du pain de vie, maintenant il précise :
Moi, je suis le pain vivant. Apparaissent alors des accouplements nouveaux : manger et boire, la vraie nourriture - la vraie boisson. Et, surtout, il y a ce mot “chair” qu’affectionne saint Jean (’’le Verbe s’est fait chair’’ *Jn1,14*). Il désigne, chez lui, l’homme entier, âme et corps. Il l’utilise contre ’’l’hérésie des apparences’’ (docétisme) selon laquelle le Christ n’aurait eu que les apparences d’un homme. Jean affirme la réalité de l’Incarnation et, par voie de conséquence, le réalisme de la communion eucharistique. On ne fait pas semblant de recevoir le Christ, on reçoit réellement sa chair. Le mot chair a des résonances de dernière Cène, il est le correspondant de l’araméen ‘bishra’ que Jésus avait dû employer le soir du Jeudi saint. Peut-être est-il le témoin d’une tradition liturgique, telle qu’on la trouve encore chez Justin et Ignace d’Antioche.

Curieusement, Jean ne raconte pas la dernière Cène. Mais il la médite plus que les autres, et nous avons ici la théologie de l’eucharistie la plus élaborée des évangiles.

Le rapport de ce texte avec la Cène est obvie : la chair donnée pour le monde fait penser au ’’corps livré pour la multitude’’ ; manger ma chair, boire mon sang est le pendant de ’’Prenez et mangez, prenez et buvez, ceci est mon corps, mon sang’’.

Ce réalisme choque. Les Juifs s’échauffent, discutent entre eux : comment cet homme-là (on se rappelle le méprisant ’’fils de Joseph’’, de dimanche dernier) peut-il nous donner sa chair à manger ! Ils saisissent quelque chose de l’affirmation du Christ, mais en fort matérialisé. Notre propre sensibilité n’est-elle pas gênée ? Ces mots : manger le corps du Christ, boire son sang qui nous font penser, comme les Juifs, à de l’anthropophagie. Quelques disciples eux-mêmes crieront : « C’est intolérable ! » Jésus leur expliquera que ce corps à manger est esprit et vie (Jn 6,60 ; Jn 6,63). Ce sera son corps de Ressuscité reçu dans l’Esprit Saint, spirituellement mais réellement.

Pour l’instant, Jésus ne retranche rien de ces dires inouïs. On croirait même qu’il veut provoquer les Juifs, car il ajoute : Si vous ne buvez mon sang. Horreur ! Le sang était, pour les Juifs, la vie. Le sang appartient à Dieu (Lv 17,11). On n’avait pas le droit de le boire, il fallait vider une bête de son sang pour pouvoir la manger. Et Jésus ose ! Et sur ce ton solennel : Amen, Amen ! Et c’est une condition sine qua non ! Si vous ne mangez pas... vous n’aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair, boit mon sang, a déjà la vie éternelle et je le ressusciterai.

Les Juifs, outrés, n’ont évidemment pas saisi toute la profondeur de cette grâce eucharistique que Jésus étale ici : Celui qui reçoit le corps du Christ a la vie. Nous-mêmes réalisons-nous cela ? Il demeure en moi et moi en lui. Ce demeurer, cher à Jean, suggère la durée, l’intimité profonde.

Il partage la vie du Christ dans un prolongement vertigineux. De même que je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi cette vie du Père. Par l’eucharistie, nous touchons le Père. On en perd le souffle !

Une telle vie ne saurait mourir. Vos pères ont mangé la manne et sont morts ; ce pain est vie, celui qui le mange vivra éternellement, dans la joie de la résurrection glorieuse.

Vraiment, on a raison de parler des “saints mystères”. L’Eucharistie ne saurait se “comprendre”, se laisser capter. Il faut s’y ouvrir ; car, ô paradoxe ! quand nous recevons le Christ, c’est nous qui sommes reçus en lui.

Si vous ne mangez ma chair, si vous ne buvez mon sang !

La communion sous les deux espèces est une grande tradition qu’ont maintenue presque toutes les Églises, la latine exceptée... “C’est pas pratique, c’est pas hygiénique !” Pourtant, même un prêtre seul peut présenter la coupe du pain d’une main et le calice de l’autre, le fidèle prend une hostie de la coupe et la trempe dans le calice, puis se communie. Est-ce compliqué, antihygiénique ?


Comment le Christ est-il présent dans le pain et le vin ?

Il l’est d’une présence plus que symbolique. Christ ne fait pas “comme si” il était présent. Ceci est mon corps, dit Jésus. Il ne dit pas : Ceci signifie mon corps. A l’autre bout évitons de nous l’imaginer d’une présence trop matérialisée. Le Christ de l’Eucharistie est un Christ de gloire, ressuscité ; il est dans l’Esprit Saint. Nous ne sommes pas des anthropophages en mangeant le corps et en buvant le sang du Christ. A l’époque des évangiles, le corps voulait dire la personne, et le sang contenait la vie. Nous recevons le Christ en personne, nous recevons sa vie. Dans le corps livré, dans le sang versé nous recevons le Christ en son don entier sur la croix.

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René LUDMANN c.ss.r.

Prêtre du diocèse de Luxembourg.

(re)publié: 14/04/2020