Menu
Année A

Notre Seigneur Jésus Christ Roi de l’Univers (26/11) : Commentaire

La fête du Christ Roi est d’origine récente. Elle a été instaurée par Pie XI, en 1925, pour affirmer la compétence religieuse de l’Eglise dans le domaine profane d’où la mentalité moderne entend parfois l’exclure. Nous devons être chrétiens non seulement à la messe, mais aussi dans notre vie familiale, sociale, politique. L’Eglise a le droit et le devoir de rappeler aux puissances qu’elles ne sont qu’au service de l’homme. Elles sont à relativiser. Il n’y a pas de pouvoir absolu sur terre. Tout pouvoir dépend de Dieu.

L’image du Christ Roi appartient cependant à la plus ancienne tradition. Les premiers chrétiens célébraient la royauté du Christ en « obéissant à Dieu plutôt qu’aux hommes » ! (Ac 5,29). Le christianisme était alors le ferment de résistance le plus puissant contre l’absolutisme impérial qui lui infligera trois siècles de persécutions sanglantes.

La royauté ou seigneurie du Christ est célébrée avant tout par la fête de Pâques. L’Epiphanie, la Transfiguration, le dimanche des Rameaux, l’Ascension sont, de même, des fêtes du Christ Roi. Mosaïques et fresques des anciennes absides, tant latines qu’orientales, en sont les témoins iconographiques. Elles représentent le Christ de majesté, le “Pantocrator” : celui qui gouverne tout.

Triomphalisme ?

Les textes liturgiques sont loin d’une vision de puissance, d’un Dieu-Empereur dont Jésus lui-même s’est nettement distancé. La couronne de ce roi est d’épines, la croix est son trône.

Placée aujourd’hui au dernier dimanche de l’année liturgique, cette fête reçoit une signification nouvelle : c’est la fête du Christ conduisant l’humanité et l’univers à leur glorieux achèvement. Les couronnes terrestres se succèdent et tombent, les pouvoirs cruels et les apothéoses humaines prennent fin. A travers ces faits qui font l’histoire, la foi en voit une autre, celle que nous appelons l’Histoire sainte. Commencée par les interventions de Dieu, les “hauts faits” de l’Ancien Testament, elle culmine dans la croix du Christ, elle-même prolongée dans le service de l’Eglise - jusqu’à ce que les hommes de toutes races et de tous pays entrent dans le « règne qui n’aura pas de fin ».

Quant à la création tout entière, au cosmos, à la matière, ils seront associés à ce chant de gloire, lorsque Dieu les libérera enfin du péché et de la mort (Rm 8,19-24 ; 4e prière eucharistique).

Cette fête, dont le titre peut sentir l’Ancien Régime, voilà qu’elle est d’une surprenante actualité.

Première lecture : Ez 34,11-12.15-17

Les responsables ont mal gouverné le peuple, ils l’ont exploité. Rien de neuf. Et ça continue. Cet égoïsme a conduit à la débâcle, à la déportation. A ce manque de responsabilité des mauvais pasteurs, à leur cynisme ou à leur inconscience, Dieu oppose sa sollicitude : J’irai moi-même à la recherche de mes brebis. J’irai les délivrer de tous les endroits où elles ont été dispersées. La désunion dans les foyers, les groupes, les peuples, voilà le mal profond. « C’est pour que soient rassemblés les fils de Dieu dispersés » que Jésus étendra les bras (Jn 11,51-52). La réunion de tous les hommes en une humanité réconciliée, voilà le but de la royauté du Christ.

Une royauté de service. Il paie de sa personne : j’irai moi-même, je chercherai l’égarée. Une royauté de douceur : la brebis qui est blessée, je la soignerai, celle qui est faible, je lui rendrai des forces.

Douceur n’est pas bonasserie. Comptons sur la bonté de Dieu, ne jouons pas avec elle. Apprends que je vais juger entre brebis et brebis, entre béliers et boucs. Ce verset prépare l’évangile du jour où le Christ se manifeste juge.

Psaume : Ps 22

Au Seigneur qui s’est dit lui-même berger nous, sa communauté, nous chantons :

Le Seigneur est mon berger. Il prend soin de moi, je ne manque de rien d’essentiel. Il me donne sa paix à lui, il me fait reposer sur des prés d’herbe fraîche où le cœur est nourri de sa Parole et de son Pain. Si je traverse le ravin de l’épreuve, de la mort, je ne crains aucun mal profond. Car tu es avec moi. Tu prépares la table de l’eucharistie, tu répands le parfum de l’Esprit Saint sur ma tête.

Oui, ta grâce, ton amour et ton bonheur profond m’accompagnent, un bonheur que toi seul peux donner. Et il débouchera dans la joie sans fin, quand j’habiterai pour toujours ta maison céleste.

Deuxième lecture : 1 Co 15,20-26.28

Paul décrit la libération humaine. Il montre le Christ luttant contre toutes les puissances du mal. Cette lutte a connu un tournant décisif à sa résurrection. Lui, le nouvel Adam y entraîne tous les hommes ; mais chacun à son rang, quand ce sera son moment.

Nous qui sommes à l’arrière-garde, qui sommes “l’ensuite” nous connaissons encore de durs combats. Qui n’en a pas fait l’expérience ? Viendra le jour final où le Christ détruira complètement le mal et la mort. Alors il remettra le pouvoir royal à son Père. Il n’aura plus besoin d’exercer ce pouvoir, pas plus qu’un général, la bataille gagnée, n’a encore besoin de commander l’assaut. Il sera lui-même soumis au Père : Sa mission terminée, Dieu sera tout en tous, tout sera sanctifié imprégné de Dieu.

Cette page unit admirablement les angoisses du combat à la certitude confiante de sa glorieuse issue. Tenons bon, même s’il faut encore patauger.

En ce dernier dimanche de l’année liturgique, portons le regard vers ce jour où tout sera achevé, où Dieu sera tout en tous.
Toi, le découragé, toi, trop pressé de réussir, contemple ce Christ de gloire. Fais-lui confiance.

Évangile : Mt 25,31-46

Le roi-juge est la figure centrale qui a déterminé le choix de cette saisissante fresque. Il est encore appelé Seigneur, titre réservé au Christ de gloire, et Fils de l’homme, expression alors souvent plus forte que fils de Dieu, appliqué parfois aux rois d’Israël. Il viendra dans sa gloire, siégeant sur le trône.

Le jugement, la séparation des élus et des rejetés, est racontée sous l’image du berger oriental qui, le soir, sépare les brebis des chèvres pour que celles-ci n’encornent pas celles-là.

Alors résonne la sentence : Venez, les bénis de mon Père... Allez-vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel.

La sentence est appuyée de ces attendus : j’avais faim, soif... ; j’étais un étranger, nu, malade, en prison. Les textes bibliques sont nombreux où la charité prime la liturgie ou du moins la rend authentique : « Je hais votre culte (Am 5,21) ; ce que je veux, c’est libérer le prisonnier... » (Is 58,6-7). Le tri et le jugement se feront d’après nos actes et non d’après nos bons sentiments. Aïe ! Les belles théories, les résolutions et les conclusions de congrès, mes bonnes intentions ! Oui ou non, ai-je agi quand on avait besoin de moi ?

Comme les uns et les autres marquent leur surprise de ce que ce roi dit avoir eu faim, avoir été nu... quand donc t’avons-nous vu ? ils l’entendent s’identifier avec ceux qu’il appelle ces plus petits qui sont mes frères. Tous ces malheureux, marginaux, nécessiteux Jésus s’en fait solidaire. Il est leur frère. Les secourir ou les ignorer, c’est donc l’atteindre lui-même : c’est à moi que vous l’avez fait. C’est assez fort pour qu’il soit inutile de forcer le texte et d’y voir comme une présence, une incarnation du Christ dans le pauvre. Le pauvre est le frère de Jésus.

Il faut compléter cette méditation sur le sens des autres par des textes où Jésus dit que nous serons jugés sur notre sens de Dieu, sur notre acceptation ou notre refus du Christ : « Si vous ne croyez pas que “Je suis”, vous mourrez dans votre péché » (Jn 6,53 ; Jn 8,24).

Une porte est ici ouverte vers tant de non-chrétiens qui se dévouent, vers ces religions asiatiques de la bonté, vers ceux qui n’ont jamais entendu parler du Christ ou si mal qu’ils ne l’ont pas compris. Le roi, frère des plus petits, les jugera selon leur recherche de la vérité et leur amour des petits. L’Eglise les tient pour siens, elle prie « pour tous les hommes qui te cherchent avec droiture... pour tous les morts dont toi seul connais la foi » (prières eucharistiques 3 et 4).

On trébuche aujourd’hui sur la malédiction du feu éternel. Il ne nous appartient pas d’en décider, même avec la générosité la plus louable qui veut mettre tout le monde en paradis. C’est oublier que Dieu respecte notre liberté. Nous avons le terrible pouvoir de lui dire non. Mieux vaut être averti. Il est capital de miser sur la bonté de Dieu dans notre faiblesse, il est dangereux de jouer avec elle.


EN GUISE DE TRANSITION

L’année liturgique est terminée. Déjà une nouvelle s’apprête à recommencer avec nous le trajet spirituel. Non à la manière du bœuf qui tourne en rond sur l’aire dans le recommencement de la monotonie, puis du désespoir, mais à la manière de ces escaliers en colimaçon où nous nous retrouvons au même endroit, un étage plus haut, toujours plus près du but.

Sans accroc, sans arrêt une année liturgique glisse dans l’autre avec le même thème du désir et de l’attente, les mêmes évangiles de ce qui doit venir et les mêmes demandes :
donne-nous de vivre avec le Christ éternellement dans la demeure du Ciel (dernier dimanche de l’année liturgique) - donne-nous d’entrer en possession du Royaume des cieux (premier dimanche de l’année liturgique, Avent).

Car le dernier dimanche ne contemple pas un vieillard et le premier n’attend pas un enfant. L’un et l’autre attendent le Christ éternellement jeune, au-dessus du temps. Il nous donnera à nous aussi, son éternelle jeunesse.

Le dimanche suivant est le premier de l’Avent B.


Et la vie du monde à venir

Tous les mystères du Christ ont été revécus en nous au long de cette année liturgique : A Noël, sa venue et notre accueil de sa paix ; à Pâques, sa mort, sa résurrection et notre passage du péché vers la vie ; à la Pentecôte, son envoi de l’Esprit et notre vie en l’Eglise. Nous voici appelés à vivre, par avance cette fois, sa venue finale et notre propre gloire.

L’Eglise vit autant de ce qui va venir que de ce qui est accompli : « Nous proclamons ta mort, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue ». Nous attendons le terme. Mot double qui signifie et l’anéantissement de la fleur et l’accomplissement du chef-d’oeuvre. Mot redoutable, il désigne ma propre mort et la destruction de l’humanité terrestre. Mot d’abondance, mot d’automne quand on rentre les fruits et que le vendangeur presse les grappes.

C’est une nouvelle Pâque que nous attendons, un nouveau passage, le définitif cette fois-ci. Comme le Christ est mort - ainsi chacun de nous, et l’humanité en son entier, nous devons passer par la destruction de notre maison provisoire pour entrer dans les demeures éternelles. Il y a un côté « casse », anéantissement nécessaire qu’il nous faut accepter, non sans crainte, mais dans l’espérance, le regard au-delà. Il me faut accepter ma mort, mais autrement qu’un destin tragique : elle est ma Pâque, mon passage vers la vie du monde à venir.

Quand ces événements commenceront, alors redressez-vous et relevez la tête (Lc 21,28). Alors, ils verront le Fils de l’homme venir sur les nuées du ciel avec puissance et grande gloire (Mt 24,30). A minuit, un grand cri se fera entendre : Voici l’époux qui vient, sortez, allez à sa rencontre (Mt 25,6). 0 nuit bienheureuse ! chantait la liturgie de la Nuit pascale. 0 nuit bienheureuse de la délivrance finale dont l’exode d’Israël n’était que figure, et dont la Pâque liturgique n’est qu’une étape !

Alors, nous regarderons ce que nul œil n’a vu et nous entendrons ce que nulle oreille n’a entendu (1Co 2,9). Nous verrons le Seigneur face à face, tel qu’il est (1Jn 3,2).

Comment nous imaginer ce bonheur ? Toutes les comparaisons d’ici-bas sont faussées. Comment l’enfant dans le sein de sa mère peut-il imaginer ce qu’est le monde extérieur dans lequel il entrera bientôt ? Et cependant le cœur rêve - à bon droit. L’Ecriture utilise la comparaison de la fiancée, toute radieuse, parée pour son époux ; de la ville dans laquelle se rassemble le peuple, bien à l’abri de ses murs (Ap 21,9-27) ; du souper en tête-à-tête (Ap 3,20), de l’acclamation triomphale par la foule immense (Ap 5). Il n’y aura plus ni pleurs ni deuil, de lumière nous n’aurons pas besoin, car le Christ sera notre lumière (Ap 21,23). La liturgie terrestre aura cessé, il n’y aura pas de temple dans cette cité, Dieu lui-même sera le temple ainsi que l’Agneau pascal (Ap 21,22-23).

Marana tha ! C’est sur ces mots que s’achève le dernier livre de la Bible, dans sa dernière vision du monde à venir. « Viens, Seigneur, viens bientôt ! » (Ap 22,20). Mot de passe qu’utilisaient les chrétiens pour se reconnaître. Oui, viens. « Nous attendons ta venue dans la gloire ! » Disons cette prière, non seulement dans la liturgie eucharistique, mais dans la vie tout court, debout, les reins ceints pour le voyage (Ex 12,11) avec le minimum de bagages, dépêtrés des soucis qui nous empêchent de marcher librement. Non dans l’oisiveté, mais mettant à profit les talents que Dieu nous a prêtés (Mt 25,14-30).

“Oui, je reviens bientôt !”

“Viens, Seigneur Jésus ! Marana tha !”

 
René LUDMANN, cssr
(re)publié: 26/09/2017