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Année A

5e dim. de Pâques (14/5) : Commentaire

Après les dimanches où le Christ “habitue” ses disciples à sa résurrection, voici deux dimanches des adieux. L’Ascension n’est plus loin. Le Christ donne à ses apôtres ses dernières recommandations et les assure de sa présence dans l’Esprit Saint. L’évangile est tiré du grand et émouvant discours des adieux. En même temps se mettent en place les structures de l’Eglise naissante. Ce dimanche des adieux devient le dimanche des ministères. Pierre en donne la base, dans sa méditation sur le sacerdoce royal de tout baptisé (deuxième lecture), tandis que les Actes nous racontent l’institution des diacres (première lecture). Loin de nous distraire du Mystère pascal, ces vues sur l’Eglise le concrétisent. L’Eglise est la résurrection en marche. Comme l’amour du Christ gardait les disciples unis en une communauté chaude, comme ils se serraient les coudes pour tenir dans l’épreuve, comme chacun assumait le rôle qui lui était imparti - ainsi sommes-nous invités, en ce dimanche, à approfondir encore l’esprit de famille qui a reçu un nouvel élan dans la Nuit pascale. A nous demander aussi quel ministère la communauté est en droit d’attendre de nous.

Première lecture : Ac 6,1-7

La jeune communauté chrétienne s’était recrutée parmi deux catégories de Juifs : ceux de langue hébraïque habitant la Palestine, lisant la Bible en hébreu, encore centrés sur le temple - et ceux de langue grecque, vivant à l’étranger, lisant la Bible en grec, plus ouverts au monde. Deux mentalités, aux heurts inévitables. La tension éclate à propos de secours distribués quotidiennementles veuves (plus largement les pauvres) du groupe grec étaient désavantagées. Le tableau idéalisé de la communauté primitive que nous brossait la première lecture du deuxième dimanche de Pâques est donc assombri par ces problèmes graves. Une communauté idéale n’existe nulle part, et chaque Église locale doit résoudre ses conflits.

Les Douze (apôtres) en prennent l’initiative, convoquent l’assemblée, lui font une proposition que la communauté approuve et met à exécution en choisissant sept hommes, du groupe grec à en juger des noms. Le chiffre sept peut être symbolique, il correspond aussi au nombre de conseillers d’une communauté locale juive. Puis les apôtres après avoir prié Dieu de les “ordonner” lui-même, “leur imposent les mains”, les mains, signes de la puissance de l’Esprit. Celui-ci n’est-il pas dit la main de Dieu (Lc 11,20 explicité par Mt 12,28) ? Les mains encore, qui transmettent, en délégation de pouvoir.

Hiérarchie, en la personne des Douze, et assemblée des disciples portent ensemble la responsabilité. Ni monarchie, ni république, mais deux instances en coresponsabilité.

La motivation des Douze est à relever : Nous ne pouvons pas tout faire, nous devons rester fidèles à la prière et au service de la Parole. Ce serait fausser le texte que de penser les apôtres uniquement à la prière et à la prédication, et les sept uniquement au service des repas (plus largement à l’activité socio-caritative). Nous verrons d’ailleurs deux des sept, Étienne et Philippe, occupés à prêcher (Ac 6,9-10 ; Ac 8,5). Mais tout le monde ne peut pas tout faire, et la jeune Église crée de nouveaux ministères selon ses besoins. Ce que refait l’Eglise aujourd’hui. Il serait encore faux de répartir les chrétiens en actifs et en contemplatifs, en liturgistes et en engagés ; l’un doit être l’autre avec une dominante, selon le charisme et l’envoi reçus.

L’affaire aura des suites, car c’est ce groupe de langue grecque, les hellénistes, qui recevra, en son leader Étienne, les premiers coups de la persécution. C’est ce groupe qui sera dispersé le premier et de ce fait, créera les communautés hors Palestine où Paul (lui aussi de type hellénisant, Ac 9,29) trouvera bonne oreille pour ses projets universalistes.

Le récit finit par un petit sommaire sur le succès de la jeune Église : elle gagne du terrain. A remarquer qu’une grande foule de prêtres juifs accueillait la foi. Quelques-uns pensent qu’ils pourraient être parmi les destinataires de la Lettre aux Hébreux dont le but est de soutenir la foi chancelante de Juifs convertis.

Ps 32

Une hymne à la Providence.

Jésus lui-même chante : Rendez grâce avec moi, car le Seigneur, mon Père, a veillé sur moi pour me préserver de la mort définitive. Il m’a ressuscité, il m’a gardé en vie.

Et nous, entonnons l’hymne eucharistique en hommes droits et justes ; justes, non par nos mérites, mais par la grâce du baptême. Crions notre joie sur la harpe à dix cordes d’une liturgie festive ! Chantons le cantique nouveau du Ressuscité !

Deuxième lecture : 1P 2,4-9

A l’encontre d’une conception figée et trop institutionnalisée de l’Eglise, pétrifiée tel un bâtiment de pierre, l’Apôtre parle d’une Église vivante, où l’organisation n’est pas première, mais où les baptisés sont eux-mêmes le lieu de la présence du Christ. Ce n’est pas dans un bâtiment, fût-il église, que l’on rencontre le Christ, mais dans la communauté.

A l’encontre de l’idée que l’Eglise existe avant les fidèles, comme en dehors d’eux, l’Apôtre affirme que l’Eglise est faite de ces fidèles qui en sont l’élément constitutif, comme les pierres qui servent à construire font le bâtiment.

A l’encontre de la déviation en une “Église de consommateurs” où quelques spécialistes ravitaillent en sacrements des gens qui ne viennent que pour recevoir, Pierre affirme que les fidèles sont le sacerdoce, qu’ils sont eux-mêmes participants du sacerdoce du Christ et tous chargés d’annoncer l’Evangile. Ce sacerdoce royal est amplifié par les expressions déjà appliquées au peuple de l’Ancien Testament : Race choisie, nation sainte, peuple qui appartient à Dieu.

Il n’est pas nié que l’Eglise soit aussi institution visible ; il n’est pas prétendu que le sacerdoce particulier des prêtres soit inutile (à partir de textes comme celui-ci, des formes de protestantisme étaient allées jusque là), mais il est affirmé que l’institution est au service d’une réalité plus grande, de la communauté elle-même qui, elle, est l’Eglise.

Il est surtout affirmé que cette communauté n’a de consistance que pour autant qu’elle est unie au Christ qui, lui, la tient ensemble comme, dans les bâtiments anciens, la pierre d’angle tenait le tout. Une communauté où le Christ n’est plus le centre, où l’on ne croit plus à la résurrection de Jésus... n’est plus Église. Cette résurrection du Christ, nœud de notre foi, est nettement relevée dans les citations entremêlées du prophète Isaïe (Is 28,16) et du psaume 117 (Ps 117,22). Elles servent à suggérer la mort du Christ (la pierre éliminée) et son élévation (il est devenu pierre d’angle).

Sur cette pierre d’angle, sur le Christ, se construit le Temple spirituel, l’Eglise, avec les pierres vivantes que nous sommes. Et c’est en union avec l’unique prêtre, Jésus, que nous sommes le sacerdoce saint qui présente les offrandes spirituelles. Pierre ne pense pas ici à la messe ; l’idée d’offrir un sacrifice cultuel est étrangère au texte, car il n’y a plus qu’un seul sacrifice, celui du Christ. Il pense aux offrandes spirituelles de nos souffrances et de nos joies, de nos engagements et de nos dévouements, d’une vie au service du Seigneur et de nos frères.

Honneur à vous ! dit Pierre. Nous rendons-nous compte de notre dignité ? Nous participons de celle du Christ. Soyons fiers, humblement, mais sans complexes.

Fiers et obligés ! Tant de dignité ne peut être gardée pour soi : Vous qui avez passé des ténèbres à la lumière (le thème de l’illumination baptismale, thème pascal s’il en est, revient ici), vous êtes chargés d’annoncer les merveilles, la libération merveilleuse de la Pâque de Jésus.

Du petit lait pour le liturgiste. Quelle magnifique théologie de l’Eglise vivante :
- Au centre, le Christ pascal, pierre angulaire rejetée par les hommes, choisie par Dieu.
- Sur cette pierre vivante, un temple spirituel, le peuple de Dieu, au sacerdoce royal.
- Un peuple qui célèbre, non seulement par le culte, mais par les offrandes spirituelles, par toute sa vie.
- Et qui est chargé d’annoncer les merveilles.

La première préface des dimanches du Temps ordinaire reprend, sous forme d’action de grâce, le thème de cette splendide épître.

Évangile : Jn 14,1-12

Il peut paraître étrange de lire en ce temps de Pâques le discours d’adieu de Jésus, prononcé la veille de sa mort. Mais il est moins question d’un adieu que d’un au-revoir, du retour pascal de Jésus, de sa résurrection. Retour lui-même prélude de sa venue à la fin des temps.

Les premiers mots rapportés ici du chapitre 13 situent bien cet au-revoir : Jésus s’adresse à ses disciples avant de passer de ce monde à son Père (passer, en hébreu : “réaliser une pâque”).

Ne soyez pas bouleversés. Ils le sont. Et pour cause. Jésus ne vient-il pas de prédire la trahison de Judas, le reniement de Pierre ? Ne leur a-t-il pas, à l’instant même, annoncé qu’il va les quitter et qu’ils ne pourraient le rejoindre ? Quand on murmure que l’Eglise s’est f... quand Dieu paraît loin, impossible à rejoindre... n’ai je pas de quoi être bouleversé ? Et voilà que, dans cette nuit noire, j’entends le Christ me dire : Tiens bon, ne crains pas, fais-moi confiance. Croyez en moi, de la même force que vous croyez en Dieu. Qui est-il donc pour se mettre au niveau de Dieu et demander la même foi ? Un coin du voile se lève sur sa vertigineuse identité.

Il parle du ciel où il est chez lui, dans la maison de mon Père. Il en dispose en maître de maison qui y prépare à ses disciples une place, à chacun ce qui lui est réservé, car dans cette maison beaucoup peuvent trouver leur demeure, beaucoup, hébraïsme pour la multitude. Comment va-t-il nous préparer la place ? En y introduisant le seul homme qui en soit capable. Lui-même, son humanité transformée, glorifiée. Lui une fois dedans, ses frères auront l’accès libre. Là où est la tête, dit saint Augustin, là seront les membres. Là où je suis, vous serez aussi.

Les mots demeure, place sont ici moins des lieux qu’un “être avec”. Je vous prendrai avec moi, vous serez près du Père avec moi. C’est le mot le plus réconfortant jamais entendu. Tu ne finiras pas dans le néant, l’absurde. Tu ne survivras pas comme une ombre (ainsi l’antiquité imaginait-elle l’au-delà) ou dans le souvenir (très court) de tes amis. Non. Tu vivras. Intensément. De l’intensité de Dieu même. Tu seras avec moi. Il n’y a pas plus profond, plus sublime, plus exaltant que ce mot-là. Il balaie toutes les souffrances et toutes les idioties de notre misérable condition humaine. Écoute, ne sois plus bouleversé. Homme, femme, tu seras divinisé(e) ! Tu le fêtes pendant ce Temps pascal. Fête-le par ta vie !

Et c’est par le Christ, en lui, avec lui que nous serons en communion avec le Père. Personne ne va vers le Père sans passer par moi. Aucun humain ne peut se hisser jusqu’à Dieu. Jésus est le pont au-dessus du fossé infranchissable. Il est le chemin. Et pourquoi ? Parce qu’il est plus qu’un homme, il est la vérité même, la vie. Il le redira, un peu différemment, à Philippe : Qui me voit voit le Père.

Mot inouï, suivi par plus inouï encore : Je suis dans le Père et le Père est en moi. Jésus parle-t-il comme homme ou comme Dieu ? Les deux. Inextricablement. A “l’intérieur de Dieu” il y a un merveilleux plusieurs, un toi-et-moi, un dialogue entre le Père et le Fils. Dans le Christ-homme habite ce dialogue, il en est complètement imprégné, comme le fer rougi par le feu. Jamais le voile n’a été levé si haut sur cet intérieur de Dieu et sur la personne du Christ.

Et Jésus de conclure : Celui qui croit en moi (non avec sa tête, mais avec sa vie, celui qui m’est profondément uni) accomplira les mêmes œuvres que moi, et même de plus grandes. Car homme faible, limité, je ne pouvais faire que des actions limitées à la Palestine. Maintenant que je vais ressusciter dans l’Esprit, cet Esprit vous fera accomplir des actions au-delà de mes anciennes limites.

Texte dense, riche, mystique. Mots inoubliables. Sais-tu à quelle dignité Dieu t’appelle ? A quelles œuvres il te convie ? Ceux qui le savent en sont écrasés, hébétés, heureux. Et ils font de grandes œuvres.

“Je suis le chemin... personne ne va vers le Père sans passer par moi.”
Bien des chrétiens prient directement le Christ. C’est plus simple, tout en un, pensent-ils. Ce n’est évidemment pas faux : l’Eglise adresse elle aussi des prières au Christ : le Kyrie, l’Agnus Dei... Mais cette manière exclusive est un appauvrissement. Jésus lui-même nous a enseigné à prier le Père, il nous invite à aller au Père avec lui. La liturgie prie de préférence par lui (Jésus), avec lui, en lui... Prends l’habitude de prier ainsi : tu verras comme ta vie intérieure en sera enrichie.

 
René LUDMANN, cssr
René LUDMANN, cssr
(re)publié: 14/03/2017