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Année A

5e dim. de Carême (2/4) : Commentaire

Nous sommes à huit jours de la Semaine sainte, à quinze de Pâques. Le regard va se porter davantage sur le mystère pascal. Christ va passer (Pâques veut dire passage) d’une vie terrestre de souffrance à sa vie de gloire. La résurrection de Lazare en est un signe prémonitoire (évangile).
Paul nous dira que, par le baptême, un passage similaire s’est réalisé en nous. Nous avons passé d’une vie sous l’emprise de la chair (loin de Dieu) à une vie sous l’emprise de l’Esprit Saint (deuxième lecture).

La première lecture, qui court sur son propre rail, arrive à la cinquième étape de sa méditation sur l’Histoire sainte. Par une heureuse coïncidence, elle rejoint le thème de la Pâque : J’ouvrirai vos tombeaux - vous vivrez.

En même temps s’intensifie la préparation des catéchumènes. S’achève aujourd’hui la série des évangiles illustrant le baptême. Après l’eau vive (3e dimanche), l’illumination (4e dimanche), voici la re-naissance, la résurrection à la vie de la foi (évangile de la résurrection de Lazare). Si des baptêmes d’adultes sont prévus pour la Nuit pascale, on prend l’oraison particulière pour les catéchumènes. Elle demande pour eux la connaissance des mystères : c’est plus qu’une information théorique, c’est la connaissance expérimentale de Dieu.

Avec eux préparons la Nuit fameuse où nous passerons à nouveau d’une vie lâche à une joyeuse générosité. Que nous puissions alors dire pour de vrai : Je renonce - je crois. Alors nous aussi nous re-naîtrons.

Première lecture : Ez 37,12-14

Abraham, Moïse, la royauté - autant d’étapes de l’Histoire sainte que déroulent ces dimanches du Carême. Nous en arrivons à l’étape de l’exil.
Jérusalem est détruite, et, avec elle, tout espoir est mort. Alors Ezéchiel, dans sa grandiose vision des ossements desséchés réconforte les déportés. Nous lisons ici la deuxième partie de la vision.

Du champ de bataille plein d’ossements la vision se déplace vers un cimetière dont l’Esprit de Dieu fera ouvrir les tombeaux. L’Esprit (en hébreu : le souffle), le souffle de la vie divine, va redonner vie au peuple mort et le faire rentrer sur sa terre. Je vais ouvrir vos tombeaux, je vous en ferai sortir, je vous ramènerai sur la terre d’Israël. Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez.

Cette action, humainement impossible, leur fera savoir que Yahvé est le Seigneur, le Dieu vrai et fidèle. Savoir, c’est-à-dire reconnaître, comme toucher du doigt, expérimenter.

Le prophète ne pouvait encore penser à la résurrection de la chair ; mais l’Eglise, dès le début, a lu ce passage à la lumière de la résurrection de Jésus. C’est dans sa résurrection que l’Histoire sainte atteint son sommet, c’est en elle qu’un nouvel Israël, l’Eglise, va surgir du tombeau du Christ.

Saint Paul, dans la deuxième lecture, prolongera ainsi la parole du prophète : Jésus est ressuscité dans l’Esprit de Dieu ; par cet Esprit, nous aussi nous ressusciterons.

Ainsi, à la fin de ce « cours d’histoire de l’Ancien Testament » que nous a donné la liturgie du Carême, celle-ci ouvre-t-elle déjà les grands horizons de la fête prochaine. Et le catéchumène pense à la Nuit où il sortira de la piscine baptismale, ressuscité à la vie du Christ et entrant dans la terre qu’est la communauté qui l’accueille.

Psaume : Ps 129

Des profondeurs de ma faute, de la séparation de toi, je crie vers toi. Si tu ne me pardonnes, si tu retiens mes fautes, comment pourrai-je subsister devant toi, dans cette eucharistie ! Comment pourrai-je célébrer dignement ta Pâque !

Mais je suis sûr de ta parole qui m’a promis la délivrance. Aussi j’attends, j’espère joyeusement la Nuit pascale et l’aurore du matin de la résurrection, ce jour où tu diras aux apôtres : La paix soit avec vous. Et même : Recevez l’Esprit pour la rémission des péchés, pour racheter Israël (la communauté) de toutes ses fautes.

Deuxième lecture : Rm 8,8-11

Le texte risque un malentendu, car les mots y sont piégés : ils n’ont pas le même sens chez Paul et dans nos dictionnaires courants. Chez Paul, on pourrait dire, en simplifiant, que
- le corps : c’est l’homme en son entier, non seulement biologique, mais aussi psychique, moral...
- la chair : c’est l’homme séparé de Dieu. Le terme ne désigne donc pas ici le sexuel.
- l’esprit : n’est pas opposé ici à la matière, mais c’est l’homme uni à Dieu. C’est aussi, selon le contexte, l’Esprit de Dieu.

Cchair et esprit : deux mondes, deux façons d’être, deux manières de vivre. Diamétralement opposés.

Chair et esprit s’opposent. On ne peut être sous l’emprise des deux à la fois. Or vous êtes sous l’emprise de l’Esprit, vous êtes à Dieu, puisque son Esprit vous habite et agit en vous. De par le baptême, nous sommes le temple de l’Esprit de Dieu.

Cela comporte évidemment quelques exigences : nous avons une dette envers l’Esprit. Il ne faut donc pas vivre comme si nous étions encore sous l’emprise de la chair ; il faut en tuer les désordres. Si nous n’avons pas, effectivement, l’Esprit du Christ en nous, si nous ne le laissons pas agir, nous n’appartenons pas au Christ, malgré tous les registres de baptême. Il y a donc une lutte continuelle entre la tendance matérialiste en nous, la chair, et l’Esprit de Dieu.

Mais l’Esprit Saint achèvera en nous son oeuvre. D’abord par notre union spirituelle au Christ, puis encore par l’entière transformation de notre corps mortel dans une vie de ressuscité. Déjà s’est faite la glorieuse transformation du corps terrestre de Jésus en corps de gloire, quand Dieu a ressuscité Jésus d’entre les morts. Cette transformation, Dieu la fera aussi en nous, par le même Esprit.

En résumé, trois appels. En trois grandes vagues :
Sois fier : tu es sous l’emprise de l’Esprit Saint ! Sois exigeant : vis selon l’Esprit ! Sois confiant : un jour, l’Esprit te transportera dans la gloire !

Evangile : Jn 11,1-45

Les troisième, quatrième et cinquième dimanches de l’année A du Carême, nous font lire la série ancienne et classique des évangiles de l’initiation, directement préparatoire aux baptêmes d’adultes dans la Nuit pascale. Après le thème de l’eau vive (la Samaritaine), de l’illumination (l’aveugle né), cet évangile de la résurrection de Lazare nous fait méditer la résurrection baptismale. Le catéchumène va sortir des eaux comme d’un tombeau.

La résurrection de Lazare est le plus grand et le dernier des signes que Jésus accomplit pendant son ministère. Ce signe provoquera la décision du Sanhédrin de faire mourir Jésus. Le cadre lui-même, dans lequel l’action se déroule, est imprégné de la mort prochaine : tout récemment les Juifs cherchaient à te lapider et tu retournes là-bas ? Thomas, mi-courageux, mi-fataliste, dit : allons-y nous aussi, pour mourir avec lui.
Le rapport avec la résurrection de Jésus est tout aussi évident. Jésus lui-même dit que cette mort de Lazare n’est que l’occasion du afin que vous croyiez - donc l’occasion de croire en lui, la Résurrection et la Vie.

Voilà bien assez de précisions pour lire le récit avec les bonnes lunettes, pour y voir la préparation de plus inouï que ce qui est raconté : la résurrection de Jésus lui-même.

Le récit s’articule en quatre tableaux : Jésus et les Apôtres, Jésus et Marthe, Jésus et Marie, enfin Jésus devant le tombeau. Chaque fois l’événement est retardé par le doute et des quiproquos qui poussent Jésus à des affirmations toujours plus précises.

En cet événement, plus qu’ailleurs, Jésus révèle qui il est :
- Homme tendre, les yeux remplis de larmes.
- Dieu immortel qui commande à la mort.

Premier tableau : Jésus et les Apôtres.

Dès l’annonce : Celui que tu aimes est malade, Jésus donne le sens du signe. Cette maladie est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié. Cet événement prépare donc l’éclatante manifestation de Jésus à Pâques. Jésus ne se presse pas et laisse mourir son ami. Il se réjouit même de n’avoir pas été là pour le guérir. Car la mort de Lazare est l’occasion bienvenue pour que vous, les disciples, vous croyiez en moi qui suis la Résurrection et la Vie. Le miracle ne sera donc pas d’abord pour faire plaisir à Marthe et Marie. Il sera avant tout la démonstration - à l’avance - de sa gloire.

Puis Jésus revient en Judée, ce qui fait tiquer les disciples : les Juifs cherchent à te lapider et tu retournes là-bas ?

Jésus répond par une image énigmatique, une paraphrase de son mot-clé à Cana : mon heure (celle de mourir) n’est pas encore venue : Tant qu’il fait jour rien à craindre des pharisiens. Viendra la nuit où il trébuchera, il tombera sous le coup de ses ennemis. En attendant cette nuit, Jésus va faire un signe pour montrer que sa mort ne sera qu’un sommeil : je vais donc tirer Lazare de son sommeil. Les disciples ne comprennent pas. Ils pensent au sommeil naturel alors que Jésus pense sommeil de la mort. Un de ces quiproquos si affectionnés par Jean pour faire rebondir l’action.

Deuxième tableau : Jésus et Marthe.

Lorsque Marthe apprit l’arrivée de Jésus à Béthanie, elle partit à sa rencontre. Dans un reproche familier qu’elle pouvait se permettre (Jésus aimait Marthe, note Jean au début du récit), elle lui dit : Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. Mais elle ajoute aussitôt qu’elle croit, malgré tout, et maintenant encore en sa puissance auprès de Dieu. Jésus la provoque : Ton frère ressuscitera. Elle ne comprend pas, et pense à la résurrection au dernier jour, comme beaucoup de Juifs à l’époque (encore un de ces quiproquos !). C’est alors, que Jésus, dans un mouvement à la fois serein et solennel, se pose en maître de la mort : Moi je suis (au sens fort qu’avait déjà ce mot chez Yahvé au buisson ardent) la Résurrection et la Vie. Il parle de sa propre résurrection qui lui revient comme Fils de Dieu. Il parle de la résurrection de celui qui, même s’il meurt, vivra, ressuscitera. A condition de croire. Ce qui est plus qu’admettre une vérité : s’abandonner à la parole de Jésus, lui faire confiance.

Marthe, provoquée une deuxième fois par le Crois-tu cela ? répond : Oui, tu es le Messie, je le crois, tu es le Fils de Dieu, celui qui vient en ce monde. Il y a dans ces trois titres plus que les formes de l’espérance juive en un Messie envoyé de Dieu. Il y a déjà, dans la bouche de Marthe, l’acte de foi de la jeune Eglise chrétienne qui voit, en l’humanité du Ressuscité, Dieu lui-même qui vient en ce monde. Nous sommes ici au sommet de la révélation, de la manifestation de Jésus.

Troisième tableau : Jésus et Marie.

La scène est brusquement interrompue, Marthe part trouver sa soeur. Marie apprend que le Maître est là, elle va vers lui, suivie d’un groupe de Juifs qui semblent avoir le rôle du choeur dans les tragédies anciennes. Marie, elle aussi, adresse à Jésus le reproche de Marthe. Mais le dialogue, cette fois-ci, ne prend pas son envol. Il est plutôt recouvert par le manque d’espérance des Juifs qui vont jusqu’à douter de Jésus : Ne pouvait-il empêcher Lazare de mourir ? Maintenant c’est trop tard. Ce manque de foi provoque en Jésus un mouvement de colère devant l’incroyance, colère assez faiblement traduite par Jésus fut bouleversé d’une émotion profonde. En Jésus, c’est la sainte colère du refus de Dieu. Devant le monde mal fait nous accusons Dieu... et nous oublions qu’il est en colère parce que nous le lui gâchons ! Mais c’est, plus probablement encore, la sainte colère contre la mort, la mort avec laquelle Jésus va lutter. Pour la vaincre.

Quatrième tableau : Jésus devant le tombeau.

Jésus arriva au tombeau. Marthe, après son sublime acte de foi, retombe en ses réactions humaines : Voilà quatre jours qu’il est là. Selon une croyance juive, l’âme du défunt pouvait rester près de lui encore trois jours. Il est donc certainement trop tard. Jésus, à nouveau, provoque sa foi : Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. Alors Jésus lève les yeux au ciel, en signe de l’importance du moment (Jésus lève encore les yeux à la multiplication des pains, à la prière sacerdotale des adieux). Il veut que l’origine de sa puissance, sa relation unique au Père soit affirmée à haute voix : Père, je te rends grâce, parce que tu m’as exaucé.

Puis Jésus commande en maître de la mort et de la vie. Il crie, et d’une voix forte : Lazare, viens dehors !

La sortie de Lazare de son tombeau est notée discrètement. Jean évite le merveilleux. Ce qui l’intéresse, c’est la foi provoquée par ce dernier signe de Jésus : les nombreux Juifs venus... crurent en lui - Quant aux pharisiens ils préparent « la suite » : c’est ce jour-là qu’ils décidèrent de le faire mourir (verset 53). Scène inoubliable, bouleversante. Jésus lui-même est bouleversé, ému, en colère. Il lutte contre la mort, il lutte contre le doute qui, par vagues successives (les disciples - Marthe - Marie - les Juifs) vient buter contre lui. A chaque assaut, Jésus s’affirme plus nettement le maître de la mort. Il est la Résurrection et la Vie, le Ressuscité de gloire. Il l’affirme. Il le montre par l’éveil de Lazare, signe de son propre réveil pascal. Les mots du Christ sont eux-mêmes une vague si forte, une lame si énorme qu’ils découvrent le fond même de notre foi : croire que Jésus est bon, qu’il défend les faibles... n’est rien à côté de ce Crois-tu que je suis la Résurrection et la Vie ? Crois-tu ? Même si tu meurs, tu vivras.

Le baptême, en vue duquel cet épisode a été choisi, est décrit ici dans son réalisme le plus grandiose : il lave du péché, il fait entrer dans la communauté chrétienne - fort bien. Mais, dans sa force dernière, il est une véritable résurrection. J’ai une autre vie en moi, si incroyable qu’elle s’épanouira dans l’humainement impossible, l’étonnant de la puissance du Christ : Tu verras la gloire de Dieu ! Ici se séparent ceux qui ne croient qu’à l’existence de Dieu et ceux qui croient à la résurrection des morts. Il n’y a rien de plus fort.

Le lecteur averti sentira les « correspondances » entre cet évangile et le baptême. Ce texte n’a-t-il pas été choisi pour les catéchumènes, à quinze jours de leur résurrection" ? Comme Lazare sort du tombeau, ils vont sortir des eaux dans lesquelles ils sont plongés, ensevelis (Rm 6,4). Comme Marthe, ils répondent à la question : Crois-tu cela ? - Oui, je crois.
Dans cet évangile Jésus trahit et sa sublime grandeur de Fils de Dieu et sa tendresse d’homme comme nous : Jésus aimait Marthe et sa soeur ainsi que Lazare. Quelle familière audace chez Marthe ! Jésus pleure et l’entourage de remarquer : Voyez comme il l’aimait. Pourtant rien de mièvre : Jésus demande à Marthe une foi qu’elle professera exemplaire. Ajoutons que Marthe a ici le beau rôle qu’avait sa soeur dans l’évangile de Luc, où il est dit « Marie a choisi la meilleure part » (Lc 10,38 sv). Le mot résurrection appliqué à Lazare n’a pas le même sens que lorsqu’il est appliqué à Jésus, le jour de Pâques ou à l’ensemble des hommes, à la fin des temps. Il s’agit plutôt de retour à notre vie, alors que, pour le Christ et notre résurrection finale, c’est l’entrée dans une autre vie.

 
René LUDMANN, cssr
René LUDMANN, cssr
(re)publié: 02/02/2017