Menu
Année A

4e dim. de Pâques (7/5) : Commentaire

Ce quatrième dimanche de Pâques, d’une fête unique qui dure jusqu’à la Pentecôte, est illuminé par la figure du bon Pasteur. Que l’image ne nous trompe pas. Si ce Pasteur est bon il n’a rien d’un fade ou d’un doucereux. C’est un Pasteur qui n’a pas craint d’aller au-devant du danger, de se faire Agneau et de se laisser immoler pour nous (évangile). Mais l’Agneau immolé s’est redressé dans sa résurrection. Il est maintenant, plus que jamais, le Pasteur, “le vrai” (évangile).

Par la voix de Pierre, le premier pasteur de l’Eglise, il nous demande de nous convertir, littéralement de changer de direction (première lecture). Le même Pierre nous montre encore le Pasteur qui s’est sacrifié ; il nous invite à le suivre, même si le chemin est ardu (deuxième lecture).

Nous voici loin du joli pâtre de confiserie, nous voici dans un tragique qui nous fait frémir au point que Pierre nous prie de ne pas perdre courage et de tenir bon, car le Christ, notre berger, a triomphé et maintenant il veille sur nous (deuxième lecture). Nous voici nous-mêmes loin des moutons bêlants qui suivent sans se poser de questions. Ce dimanche qui valorise le berger valorise aussi la brebis. Car c’est notre personnalité que le Pasteur interpelle, lui qui nous connaît par notre nom, par ce que nous avons de plus personnel (évangile). Nous voici appelés à vivre en chrétiens adultes, responsables, debout.

Nous voici invités à célébrer l’eucharistie, non comme un troupeau amorphe, une masse indistincte qui... “assiste” à la messe d’un autre, mais comme une assemblée où chacun participe selon la diversité de ses engagements.

Première lecture : Ac 2,14.36-41

La résurrection en marche. Elle pousse les onze apôtres, en la personne de Pierre, leur porte-parole, à la première annonce de Jésus, le Ressuscité. Cette annonce est le premier Credo : ce même Jésus que vous avez crucifié, Dieu a fait de lui le Seigneur (mot typique pour désigner le Ressuscité) et le Christ : le Messie attendu. Dans ce vent de Pentecôte, ceux qui l’entendaient furent remués jusqu’au fond d’eux-mêmes. Que devons-nous faire ? - Convertissez-vous et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus Christ (le baptême est donc une conversion, une adhésion au Christ) pour obtenir le pardon de ses péchés, grâce plus large qu’une absolution - c’est être libéré de nos aliénations profondes. Vous recevrez alors le don du Saint Esprit, l’Esprit de Jésus vous “portera”. La jeune communauté s’augmenta ce jour-là d’environ trois mille personnes.

Ce discours me touchera-t-il, moi aussi ? Je n’ai pas crucifié le Christ, je ne suis pas un mécréant qui a besoin de se convertir. Quant à me faire baptiser, c’est chose faite. Comme si le baptême était une chose ! Où est ma faille dans laquelle le Christ pourra revenir me remuer jusqu’au fond de moi-même ? Serait-ce cette vie double, insupportable à la longue ? Ou cet égoïsme tenace dont j’ai honte ? Cette vie sans signification, finalement absurde, désespérante ? A moins que ce soit cette tiédeur, ce “ni froid ni chaud”...?

Quand je te découvrirai à nouveau, quand je retrouverai le toi-et-moi, alors je crierai : Que dois-je faire ? Et mon baptême revivra comme une source longtemps bouchée. Alors je recevrai à nouveau le don de l’Esprit Saint qui bousculera joyeusement compromissions, routines, absurdités...

Avec un rare bonheur, la liturgie nous fait lire, pendant le Temps pascal, des événements de la Pentecôte (ici le sermon de Pierre après que l’Esprit fut descendu sur les apôtres). Anticipation ? Non point. Car Jésus donne l’Esprit dès le soir de Pâques (Jn 20,22). Bourgeon qui va mûrissant pour éclater le matin de la Pentecôte. Ne reculons pas la célébration de l’Esprit jusqu’au dernier jour du Temps pascal. Tout ce temps est celui de l’Esprit.

Ps 22

Psaume du berger, choisi en fonction de ce dimanche du bon Pasteur.

Nous, sa communauté, nous le remercions d’être notre berger : Ô Christ, dans l’eucharistie pascale, tu nous prépares la table, tu nous donnes la coupe et tu répands l’Esprit sur nous comme un parfum. Ainsi tu nous rends des forces et tu nous conduis, au travers des ravins de la mort... à la maison du Seigneur. Nous te rendons grâce !

Deuxième lecture : 1P 2,20-25

Ce texte peut choquer. Pierre s’y adresse aux esclaves chrétiens pour les encourager à tenir bon si l’on vous fait souffrir injustement. Et de citer l’exemple du Christ qui, couvert d’insultes, n’insultait pas. Pierre fait continuellement allusion au Serviteur souffrant annoncé par Isaïe (Is 52-53), un Messie assez différent du Messie puissant, politique, attendu par les contemporains de Jésus, un Messie qui a porté nos péchés et grâce aux blessures duquel nous avons été guéris.

Mais l’exemple du Christ qui s’est engagé du côté des pauvres, des marginaux, qui s’est dressé contre “l’institution” au point qu’il lui en a coûté la vie - montre bien qu’il s’agit ici d’autre chose que de la résignation faussement chrétienne dont Marx disait (hélas non sans raison !) qu’elle était l’opium du peuple. Le Christ a pratiqué la révolution douce, qui n’est pas nécessairement un modèle politique, mais sans laquelle une injustice remplacera une autre et une violence déclenchera la suivante. Il y a des situations, des injustices, des maladies incurables, des coups du sort, des persécutions pour la foi où aucun système n’est plus d’aucun secours, où la seule issue - dans l’optique de notre foi chrétienne s’entend - est de suivre Jésus sur le chemin de la croix et d’y trouver la dignité dans l’épreuve, le réconfort, la certitude que cette passion a un sens et qu’elle débouchera dans la résurrection. Cette vue est pascale, et il serait romantique de fêter Pâques sans l’inclure dans l’action de grâce où nous remercions le Christ d’être notre berger qui nous guide, qui veille sur nous justement et surtout quand nous passons le ravin de la mort (psaume du bon Pasteur chanté ce jour).

Évangile : Jn 10,1-10

Le bon Pasteur, si souvent travesti en pâtre doucereux au milieu de brebis bêlantes, s’inscrit, au contraire, dans l’empoigne du Christ avec les pharisiens lors de la guérison de l’aveugle-né. Le dernier verset du chapitre y fait d’ailleurs directement allusion : Ces paroles de Jésus provoquèrent la division parmi les Juifs. Les uns disaient : « C’est un démon » ; les autres : « comment un démon pourrait-il ouvrir les yeux d’un aveugle ? » (Jn 9,16). Tout le passage est construit sur un affrontement, sur l’opposition entre le vrai Pasteur et les faux bergers.

La bergerie, dans laquelle il est facile de reconnaître l’espace du peuple de Dieu, l’Eglise, est menacée par les faux bergers. Ceux-ci, au lieu de passer par la porte de la légitimité, escaladent le mur par un autre endroit. Jésus les appelle des bandits, des voleurs. Ils exploitent le peuple de Dieu, ils éloignent les hommes du Seigneur. Jésus vise évidemment les pharisiens qui viennent de chasser de la synagogue l’aveugle-né, venu à la foi en Jésus. A travers eux, tous ceux qui abusent de leur pouvoir, temporel ou spirituel.

Celui qui entre par la porte, c’est lui le vrai Pasteur, l’authentique berger des brebis. Jésus évite de s’identifier directement avec lui, mais il le décrit. Pour cela, il se sert d’images familières à son auditoire. Ainsi les pâtres pauvres de Palestine rassemblent-ils leurs brebis, la nuit, dans un enclos commun. Au matin, chacun appelle ses brebis à lui ; il n’en a pas beaucoup, il peut appeler chacune par son nom. Et il les fait sortir. Il marche à leur tête et elles le suivent, car elles connaissent sa voix, son cri particulier qui n’est qu’à lui ; comme le font encore nos paysannes avec les bêtes de leur basse-cour.

Nous voilà loin des moutons bêlants. Chacun de nous est connu personnellement du Christ. Pas de classement par fiches ou ordinateur. Chacun est connu par son nom. Pensons à Marie-Madeleine à qui Jésus se fit reconnaître, au jardin de Pâques, en l’appelant par son nom. A Simon auquel Jésus révéla sa vocation profonde en changeant son nom en Pierre. Le nom est ici évidemment tout autre chose que le prénom reçu de nos parents. Quand Jésus m’appelle par mon nom secret, il me touche dans ce qu’il y a de plus profond en moi. Ma foi est, au plus intime, une relation personnelle, un toi-et-moi avec le Christ. Ou du moins devrait l’être. Tant de chrétiens ne sont pas épanouis dans leur pratique religieuse, parce que cette relation leur fait défaut.

Comme les pharisiens ne comprirent pas le reproche qu’il venait de leur faire, ni l’allusion encore voilée à sa propre identité, Jésus parla plus clairement. Amen, amen je vous le dis - exclamation qui prépare toujours une déclaration importante - Je suis la porte des brebis. Quelle prétention ! Qui est-il donc pour se poser en guide de l’humanité ? Et le seul ! Car tous ceux qui sont venus avant moi sont tous des voleurs et des bandits. Ils ne viennent que pour égorger et détruire.

C’est que le “Je suis” est à prendre dans toute sa force ; il ne se comprend bien qu’en référence à Yahvé au buisson ardent, quand il disait à Moïse : Je suis. Ce “Je suis” est moins un verbe qu’un substantif : Celui qui a nom “Je suis” est la porte. Ici perce l’identité profonde de Jésus : Il est plus qu’un homme, fût-il de génie.

Aussi, avec une assurance inouïe qu’aucun autre ne pourrait se permettre, Jésus s’oppose-t-il à tous les maîtres à penser, à tous les gourous, à toutes les idéologies, à toutes les promesses de bonheur en-dehors de lui. Tous ces matérialismes qui réduisent l’homme, tous ces spiritualismes pervers qui le font dévier, il les qualifie de vols, de duperies. Car tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des bandits. Ils ne viennent que pour égorger et détruire.

Jésus dit encore : je fais sortir les brebis. Sortir d’où ? De la cage humaine, de l’air raréfié. Il est la porte vers la vraie libération où l’homme sera sauvé. Celui-ci pourra aller et venir, libéré des étroitesses et des déterminismes. Une religion opprimante, angoissée n’est pas celle de Jésus.

L’homme est encore sous-alimenté spirituellement. Jésus, comme à la brebis affamée, lui fait trouver un pâturage, plus précisément il lui donne la vie. Quelle vie ? Celle de Dieu-même et, ajoute-t-il, la vie en abondance.

Tant de chrétiens se sont distancés peu à peu du Christ. Que mettent-ils à la place ? L’idéal qu’ils adoptent ou se fabriquent est-il meilleur ? Iront-ils loin avec ce bagage mince qui ne tiendra pas devant les coups durs de la vie ? Ils se croient émancipés. N’est-ce pas le Christ qui nous émancipe vraiment, quand il dit, avec ces mots imagés : les brebis, je les fais sortir, elles pourront aller et venir où elles voudront, dans la liberté de l’amour ?

Qu’avons-nous à craindre les idéologies du jour ? Qu’avons-nous à flirter avec elles ? Un peu de fierté, un peu d’assurance nous ferait grand bien.

Jésus est la porte vers où ? Vers le Père. Il nous conduit au-delà de lui-même. Jésus n’est pas le terme de notre recherche, le but de notre voyage spirituel. Il en est le chemin, comme il le dit lui-même : « Je suis le chemin... nul ne peut venir au Père que par moi » (Jn 14,6).

C’est le fondement, la base de notre liturgie chrétienne. C’est dans cette foi que nous prions, à la messe surtout, « par lui, avec lui, en lui ».

 
René LUDMANN, cssr
René LUDMANN, cssr
(re)publié: 07/03/2017