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Année A

4e dim. de Carême (26/3) : Commentaire

Nous voici à la deuxième étape d’initiation des catéchumènes à leur prochain baptême.

Ce dimanche est marqué d’une joie particulière, celle de les voir à trois semaines de leur grand jour. La moitié du chemin est parcourue, c’est la mi-carême ; et l’antienne d’entrée s’écrie : « Réjouissez-vous avec Jérusalem », avec la communauté chrétienne locale et toutes les Eglises à travers le monde - bientôt « vous serez nourris, rassasiés de l’abondance de sa joie » pascale.

Les ornements violets de la pénitence font aujourd’hui place à une couleur plus douce, plus gaie : le rose des premières lueurs pascales.
Là où des baptêmes auront lieu la Nuit de Pâques, la prière se fait plus ardente, la joie grandit de bientôt pouvoir transmettre aux candidats l’habit de Dieu.

Deux textes sont nettement baptismaux. La méditation de Paul qui appelle le baptême une illumination (deuxième lecture) et l’Evangile de la guérison de l’aveugle-né. Le baptême ouvre les yeux intérieurs, il donne la foi.

La première lecture continue de dérouler les grandes étapes de l’Histoire sainte. Après celle d’Abraham (premier dimanche) celle de Moïse (deuxième), voici l’étape des rois.

Première lecture : 1 S 16,1.6-7.10-13a

L’exode est fini. Le peuple se stabilise dans la Terre promise. Après une période de gouvernement flou, naît un pouvoir mieux assis. Samuel avait sacré Saül comme premier roi d’Israël. Mais ce roi a démérité.

Dieu le rejette et en choisit un autre. Mais le choix ne revient ni à Samuel, le prêtre et juge en Israël, ni à Jessé, le père ; ils jugent tous deux à la manière des hommes, d’après les apparences. Le Seigneur regarde le coeur, et c’est lui-même qui désigne le plus jeune, David, auquel personne n’avait songé. « Dieu choisit ce qui est faible pour confondre ce qui est fort » (1 Col 1,27), et Jésus dira : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis » (Jn 15, 16).

Samuel sacre roi le jeune David en versant sur sa tête de l’huile contenue dans une corne spéciale. Par cette onction, Dieu donnait à l’élu le pouvoir royal. Pour ratifier le geste, l’Esprit du Seigneur s’empara de David, désormais consacré à Dieu.

L’oint (mot à mot : Messie) préfigurait le Messie qui serait roi et prophète. Jésus sera oint par l’Esprit à son baptême (Lc 3,21) et il le proclamera, dans son sermon de Nazareth, peu après : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, il m’a consacré par l’onction » (Lc 4, 18).

Le baptême comprend une onction d’huile qui sacre le baptisé prêtre, prophète, roi. Prêtre : il n’assistera pas seulement à la messe, il la célébrera ; prophète : il n’écoutera pas seulement la Parole de Dieu, il la proclamera ; roi : il n’obéira pas seulement, il sera libre et responsable pour étendre le Règne du Christ. Cette onction baptismale sera « confirmée » par l’onction de la confirmation. Nous voici invités à la fierté, à l’humilité, à la responsabilité.

Chrétien, prends conscience de ta dignité ! s’écriera saint Léon le Grand, et deviens (par ta conduite) ce que tu es (par le sacrement) !

Psaume 22

Ce psaume a été choisi parce que, dans la première lecture, David vient d’être dit berger. Mais le chant pense au Seigneur, mon berger. Jésus a prié ce psaume dans la confiance que le Père le ferait passer du ravin de la mort vers la gloire de la résurrection.

C’est toi, Dieu, qui es mon berger, qui me guides pendant ce Carême. C’est toi qui me fais reposer sur les verts pâturages de ce temps de grâce (qui n’est donc pas que désert). C’est toi qui me prépares la table, celle de ta Parole et celle de ton Eucharistie. Tu répands le parfum sur ma tête, l’onction du baptême et de la confirmation, tu m’as « consacré ». Si je traverse les ravins de la mort, tu es avec moi. Tu me fais parvenir, à travers les épreuves, aux joies pascales.

Viendra le moment où j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée sans fin de mes jours.

Deuxième lecture : Ep 5,8-14

On comprend mieux ce texte quand on sait que le baptême était appelé une illumination. Avant le baptême - autrefois - vous étiez ténèbres.

Maintenant, par le baptême, le Christ vous illumine, mieux encore : vous êtes devenus lumière ; bien sûr, dans le Seigneur qui est LA lumière (Jn 8, 12). Réveille-toi, ô toi qui dors. Relève-toi d’entre la morts. Et le Christ t’illuminera - acclamation chantée au temps de Paul, probablement à l’occasion du baptême.

Sur ces vues de foi se greffe tout naturellement leur conséquence : Vivez comme fils de la lumière. La morale chrétienne n’est jamais un paquet en soi, mais l’expression pratique de notre dignité de chrétien. Et Paul d’énumérer : bonté, justice, vérité... sans épuiser la liste, puisqu’il ajoute : tout ce qui est capable de plaire au Seigneur. Quant aux activités des Ténèbres, il faut, bien sûr, ne pas seulement y prendre part, mais plus encore les démasquer, montrer aux non-croyants combien elles sont désastreuses : Dire notre foi dans une lumière telle que d’autres changent de vie et deviennent eux-mêmes lumière.

Quel catéchumène n’écouterait pas ce texte avec attention ! A nous, qui avons été « illuminés », ce Carême chante un généreux : réveille-toi !

Evangile : Jn 9,1-41

Un conteur vif et ironique, ce Jean qui bâtit son récit comme un drame en plusieurs actes, où la foi d’un homme et l’aveuglement des pharisiens grandissent en mouvements contraires.

Voici un aveugle de naissance. Chaque malheur étant, selon les Juifs, le résultat d’un péché, les disciples interrogent : Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ? Jésus, d’un revers de main, rejette ces accusations fantaisistes et transpose le cas sur un plan supérieur : Pour lui cet aveugle est le signe de la nuit, de l’aveuglement des pharisiens contre lequel il lutte. Cette nuit ira jusqu’à plonger dans les ténèbres de la mort Celui qui est la lumière du monde. Le sens de l’événement est donc affirmé on ne peut plus clairement, et dès les débuts : Jésus nous sort de nos ténèbres pour nous illuminer de sa lumière pascale.

La guérison elle-même est racontée sobrement. Qu’il suffise de noter le jeu de mots sur Siloé, ce terme qui désigne la piscine signifie aussi : l’Envoyé. Ce n’est pas l’eau de la fontaine qui va laver les yeux de l’aveugle, mais Jésus, l’Envoyé du Père.

S’engage alors un débat qui se transforme en accusation, puis en jugement haineux. Ce sont d’abord les voisins et habitués qui débattent ; puis on amène l’aveugle aux pharisiens qui finissent par savoir que la guérison a eu lieu un jour de sabbat. Scandale ! Donc ce guérisseur ne vient pas de Dieu. Enfin les pharisiens demandent à l’aveugle lui-même ce qu’il pense de lui - C’est un prophète ! Les yeux de son coeur s’ouvrent, lentement. Tout à l’heure il dira : Cet homme vient de Dieu, et, à la fin : Je crois, Seigneur. A l’opposé, les pharisiens en viennent à un tel aveuglement de coeur qu’ils ne voulaient pas croire que cet homme avait été aveugle, ils se ferment à l’évidence, convoquent les parents qui se dérobent par peur. N’obtenant rien de ceux-ci, ils convoquent une deuxième fois le guéri et, solennellement, par une formule de serment : rends gloire à Dieu, ils veulent l’obliger à se ranger de leur côté.

L’aveugle guéri prend courage : Je vous l’ai dit, vous n’avez pas voulu m’écouter. Puis ironiquement : serait-ce que vous aussi vous voulez devenir ses disciples ? Le bon sens parle par cet homme simple et droit, et déjà un début de foi : si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. Les juges, eux, s’aveuglent de plus en plus : nous, nous sommes les intègres, les disciples de Moïse ; nous savons, avaient-ils déjà dit deux fois dans leur suffisance. Toi, tu veux nous faire la leçon ? Et ils le jetèrent dehors.

Voici maintenant Jésus et l’aveugle guéri, face à face. Jésus, après lui avoir ouvert les yeux du corps, va lui ouvrir ceux du coeur. Je suis le Fils de l’homme, moi qui te parle - crois-tu ? C’est alors l’illumination entière : « Je crois, Seigneur », et il se prosterna devant Jésus.
La scène s’arrête là, pour l’instant ; mais elle résume tout le tragique de la passion à venir. Les scribes et les pharisiens, pourtant éclairés par l’Ecriture, vont refuser la Lumière. Celle-ci va être plongée trois jours dans les ténèbres avant de ressusciter, inondant de sa clarté le matin de Pâques.

Dans cet aveugle illuminé, la jeune Eglise chrétienne s’est reconnue. N’a-t-elle pas été illuminée par le Christ de Pâques, instruite par l’Esprit Saint ? Le dialogue « Crois-tu ? - Je crois, Seigneur », semble bien faire partie du rite baptismal des débuts.

La peur des parents, parce que les Juifs s’étaient mis d’accord pour exclure de la Synagogue tous ceux qui déclaraient que Jésus est le Messie, est historiquement invraisemblable avant la passion. C’est bien déjà de la jeune communauté chrétienne qu’il s’agit, jetée dehors de l’Eglise juive, comme l’aveugle, et qu’une prière juive de l’époque, dite des dix-huit supplications, maudit au même titre que les Samaritains.

Dans cet aveugle guéri, quel catéchumène ne se reconnaîtrait-il pas, près d’être illuminé et de dire : Je crois, Seigneur - et, en même temps, sujet aux moqueries et aux brimades de son entourage, si ce n’est à l’abandon par sa famille ?

Et qui, de notre communauté, ne voudrait s’y reconnaître aussi ? N’avons-nous pas besoin que Jésus nous rende la vue intérieure ? Ne nous faut-il pas trouver dans notre foi le courage d’affronter un monde haineux, méchant, aveugle ?

 
René LUDMANN, cssr
René LUDMANN, cssr
(re)publié: 26/01/2017