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Année A

3e dim. de Pâques (30/4) : Homélie

Ils ne l’ont pas reconnu ! Cela paraît incroyable. Il est vrai que le jour tombait. Mais tout de même cette silhouette qui les avait si souvent précédés, cette voix qui les avait si souvent captivés…. Ils auraient dû le reconnaître ! Jésus avait-il changé ? Etait-il si différent ? Ou bien eux n’avaient-ils toujours dans les yeux que les images du crucifié ? Nous le savons bien : lorsque l’épreuve nous atteint, nous nous enfermons sur nous-mêmes, ne voulons plus rien voir, plus rien savoir. Pour faire un travail de deuil en quelque sorte. Ce soir du troisième jour, ces disciples sur la route d’Emmaüs, laissant Jérusalem derrière eux, abandonnant le petit groupe de ceux qui avaient suivi Jésus, ne pouvaient plus reconnaître cet homme qui passerait désormais aux yeux de tous pour un faux prophète de plus, comme il y en avait déjà eu récemment.

Alors Jésus, qui avait été si souvent devant eux, rattrape ceux qui fuyaient, les rejoint, se met à leur hauteur : « De quoi parliez-vous chemin ? ». De quoi voulait-il qu’ils parlent sinon de tout ce que la ville de Jérusalem parlait. De cet homme, de ce prophète de grande renommée, qui était entré il y a quelques jours dans la ville, escorté avec beaucoup de bruit par tout un groupe d’admirateurs dont ils étaient, que tout le monde pouvait entendre parler dans le Temple comme personne ne parlait. « De Royaume, il nous parlait. Et on y croyait, on allait le voir prendre le pouvoir, chasser ces romains détestés, retrouver notre dignité de peuple élu. Mais voilà, nos chefs, et ils devaient avoir leurs raisons, l’ont convaincu de blasphème, l’ont traîne devant Pilate sous prétexte de rébellion et l’ont fait condamner comme un brigand de grands chemins. Et nous qui espérions qu’il allait délivrer Israël. » La désespérance fut à la hauteur de leurs espérances. Voilà de quoi ils parlaient lorsque cet inconnu les rejoint sans qu’ils l’aient vu venir.

S’ils ne l’ont pas vu venir, c’est qu’il venait de si loin. Du fin fond des Ecritures. Lentement, au pas de la marche, dans la lumière tombante, Jésus allait leur faire parcourir leur histoire depuis Moïse, dévoiler les paroles cachées des prophètes, leur montrer que l’Envoyé du Père n’avait pas eu d’autre arme pour vaincre le mal que de se laisser mettre à mort pour dire jusqu’où l’Amour de Dieu pouvait aller. Il leur disait cela à sa manière à lui, de cette voix qui réconforte, qui réchauffe. Et ils écoutaient. On ne sait combien de temps cela a duré mais lorsque les disciples arrivent au seuil de leur maison, ils ont envie que cela ne s’arrête pas ; ils ont envie que cet inconnu continue à leur parler. Sa parole au fil des pas leur avait redonné du courage, avait « brûlé » leur cœur. Alors qu’il continue, que cela ne s’arrête pas !
Et le plus merveilleux arrive. Entré maintenant dans leur demeure, il n’est plus maintenant ni derrière eux, ni à côté d’eux mais devant eux, à table, lorsqu’il « prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna. » « Alors leurs yeux s’ouvrirent, ils le reconnurent ». Qu’a-t-il dit, qu’a-t-il fait de plus ? Peut-être le reconnurent-ils à sa manière bien particulière à lui de prononcer la bénédiction, de partager le pain, observée au cours des nombreux repas partagés lors des années passées avec lui ? Nous ne le savons pas.
Mais, ce dimanche soir à Emmaüs, on a l’indéfinissable et pressante impression d’être une nouvelle fois à la Cène. Au Cénacle il avait demandé au pain visible de cacher l’invisible. A Emmaüs il devint invisible mais il leur restait le pain. Désormais ce serait sa manière d’être avec les siens. Jusqu’à la fin des temps. Et ceux-là même qui avaient quitté à pas lourds Jérusalem, dans le soir tombant, y retournent, dans l’instant et malgré la nuit, pour dire ce qu’ils avaient vu à ceux qu’ils pensaient ne plus revoir.
Vous l’avez peut-être pressenti, ces disciples nous représentent. Souvent déçus par ce que nous vivons ou avons vécu, inquiets de ce nous vivrons. Comme les disciples d’Emmaüs nous marchons souvent dans le noir, sans comprendre. Il peut arriver que nous perdions courage.
Il nous faut nous redire cette rencontre d’Emmaüs. Chaque eucharistie nous la fait revivre par la parole et le pain partagés. Jésus s’y donne à reconnaître dans sa manière de voir les choses. Pour nous partager le pain ensuite, c’est-à-dire pour nous faire communier à ce qu’il est, à ce qu’il veut. Et partager c’est d’abord être avec, avec lui mais en lui avec tous nos frères, parce qu’on ne peut rien partager si l’on reste seul. Nous ne quitterons pas cette célébration, retournant dans la grande ville de nos occupations, pour parcourir la route de nos jours, sans avoir au cœur cette joie de vivre pour dire ce qui animait les disciples d’Emmaüs à nouveau en route vers Jérusalem malgré la nuit. « Ite, missa est » « Allez la messe est dite » disait-on autrefois pour nous signifier cette mission. « Allez dans la joie du Christ » nous dit tout le bonheur à partager.

Nous pouvons prier avec l’abbé Pierre, fondateur d’Emmaüs :
Seigneur, Jésus, souviens-toi de cette petite maison là-bas à Emmaüs, et du bout de chemin qui y conduit quand on vient de la grand-route.
Souviens-toi de ceux qu’un soir tu abordas là-bas, souviens-toi de leurs cœurs abattus, souviens-toi de tes paroles qui les brûlèrent, souviens-toi du feu dans l’âtre auprès duquel vous vous êtes assis, et d’où ils se relevèrent transformés, et d’où ils partirent vers les prouesses d’amour…
Regarde-nous. Vois, nous sommes tous pèlerins d’Emmaüs, nous sommes tous des hommes qui peinent dans l’obscurité du soir, las de doute après les journées méchantes. Nous sommes tous des cœurs lâches, nous aussi.
Viens sur notre chemin, brûle-nous le cœur à nous aussi. Entre avec nous t’asseoir à notre feu…
Et qu’exultant de joie triomphale, à notre tour nous nous relevions pour bondir révéler la joie à tout homme au monde en l’Amour à jamais jusqu’à notre dernier souffle.

Abbé Pierre : Emmaüs ou venger l’homme… en aimant - Entretiens avec Bernard Chevallier - Editions du Centurion, 1979

 
Aloyse SCHAFF

Capitaine de Port Saint Nicolas.
Prêtre du diocèse de Metz ; ancien professeur de sciences physiques et ancien directeur de lycée Saint-Augustin à Bitche.
Toujours en paroisse à Bitche et environs. Responsable des Appros (épicier en gros en quelque sorte) pour l’association des « Restos du cœur » de Moselle-Est.

as1932 gmail.com
Aloyse SCHAFF

Capitaine de Port Saint Nicolas.
Prêtre du diocèse de Metz ; ancien professeur de sciences physiques et ancien directeur de lycée Saint-Augustin à Bitche.
Toujours en paroisse à Bitche et environs. Responsable des Appros (épicier en gros en quelque sorte) pour l’association des « Restos du cœur » de Moselle-Est.

(re)publié: 28/02/2017
1ère public.: 04/05/2014