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Année A

3e dim. de Carême (19/3) : Commentaire

Les deux premiers dimanches étaient centrés l’un sur l’effort quadragésimal (avec la Tentation du Christ au désert), l’autre (avec la Transfiguration) sur le but de cet effort, la gloire pascale. A partir de ce troisième dimanche, l’attention se porte sur les catéchumènes. C’est aujourd’hui, en effet, qu’a lieu le premier des trois scrutins, dernière étape de leur initiation chrétienne. Chacun de nous reprend conscience des exigences de son propre baptême dont il s’apprête à renouveler les promesses en la Nuit pascale.

Les trois prochains dimanches, notre méditation va donc prendre des thèmes baptismaux. Aujourd’hui nous méditons l’évangile de la Samaritaine assoiffée d’eau vive, eau que nous donnera le Christ dans son baptême. L’Evangile introduit par le récit de l’eau du rocher. (première lecture)

La première lecture, qui court sur son propre rail et parcourt les étapes majeures de l’Histoire sainte, s’arrête aujourd’hui à l’étape mosaïque, la décisive, dans l’épreuve de la traversée du désert.

Première lecture : Ex 17,3-7

Après la merveilleuse libération de leur captivité d’Egypte, les fils d’Israël traînent dans le désert, à Rephidim, sur la piste sud, vers le Sinaï. Un désert plein de dangers, dont le pire, le manque d’eau. Ils risquent d’y mourir de soif. Finies les acclamations à Yahvé-Sauveur. Non seulement ils récriminent contre Moïse, mais ils accusent le Seigneur lui-même et le mettent au défi. D’où les noms de Massa (Défi) et de Mériba (Accusation) donnés à ces lieux. Ils doutent de Dieu en disant : le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous ou bien n’y est-il pas ? Et l’histoire continue. Nous chantons Alléluia quand tout va bien. Vienne l’épreuve, nous récriminons, nous accusons le Seigneur, nous le mettons au défi : Dieu, où es-tu ? Existes-tu ?

Ce peuple est décidément ingouvernable. Moïse en a... marre. Il crie sa peine vers le Seigneur. Que vais-je en faire ? C’est à désespérer (quel responsable ne passe par là !) Encore un peu, et ils vont me lapider ; comme si j’y pouvais quelque chose.

A ce peuple infidèle Dieu, le fidèle, donne un signe qu’il n’avait pas mérité. Le Seigneur dit à Moïse : Tu frapperas le rocher, il en sortira de l’eau et tout le peuple boira.

Cette source providentielle est un signe de la présence de Dieu, présence relevée avec ce mot-clé, déjà entendu au buisson ardent : Moi, je serai là, devant toi. Là où d’autres ne voient qu’un coup de chance, qu’un Jésus guérisseur - et même le démon (Mt 12,24), l’homme de foi devine la présence de Dieu. Un événement, insignifiant pour l’athée, devient signe. Il y faut les bons yeux.

En ce dimanche, centré sur le thème de l’eau, cette eau sortie du rocher est le signe précurseur d’une autre eau, celle du baptême qui donne la vie. Saint Paul, quant à lui, dira que le rocher contenant cette eau était déjà, en voilé, le Christ lui-même (1 Co 10,4 ; Voir encore Jn 7,38). C’est l’eau qui donnera aux catéchumènes, en la Nuit pascale, la vie de Dieu.

La lecture prépare excellemment l’évangile où Jésus dira : l’eau que je donnerai deviendra source jaillissante pour la vie éternelle.

Psaume 94

Ce psaume fait explicitement allusion au ’récit de la première lecture, au désert où vos pères m’ont tenté et provoqué.

Venez, vous qui êtes rassemblés pour cette eucharistie. Crions de joie ! Acclamons le Seigneur ! Il est notre Rocher, un roc sûr, ferme. Le Rocher d’où coule l’eau qui nous sauve. Il est notre salut. Oui, allons jusqu’à lui en rendant grâce pour la vie qu’il nous a donnée dans le baptême. Là il nous a faits, recréés. Là il nous a fait entrer dans sa famille, nous sommes son peuple.

Vivons les exigences de notre baptême. Entretenons cette vie en écoutant sa parole. En nous nourrissant d’elle. Et, pendant ce Carême, retournons-nous vers lui, ne lui fermons pas notre coeur.

Deuxième lecture : Rm 5,1-2.5-8

Des affirmations. Une conviction inébranlable. Oui, toi qui doutes, qui désespères, sors de tes hésitations. Aie la foi. Car si tu as la foi (le mot revient trois fois), il te devient clair que Dieu a fait de nous des justes en harmonie avec lui. Nous sommes ainsi en paix avec Dieu. C’est plus qu’avoir la paix du coeur. C’en est la cause : la réconciliation avec Dieu est faite. Nous avons ainsi, par Jésus, accès au monde de la grâce. Grâce est ici un lieu, un espace dans lequel je puis vivre uni à Dieu, dans lequel je me sens à l’aise, établi, stable. Je ne vis plus dans la peur, je me sens au contraire rempli d’un noble orgueil, de fierté à la pensée d’avoir part à la gloire de Dieu. Ni plus ni moins !

Je l’espère, cette gloire. Ce n’est pas un peut-être, j’en suis sûr, cette espérance ne trompe pas. Et pourquoi ? Parce que j’ai déjà un bout de cette gloire, un acompte, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs. Et comment ? Par l’Esprit Saint qui nous a été donné.

Dans les versets suivants Paul nous prouve que cet amour est vrai, fiable.

Evangile : Jn 4,5-42

Quelle est la plus belle page de saint Jean ? On hésite entre plusieurs, mais celle-ci en est une, à coup sûr. La finesse des sentiments le dispute à la profondeur de la pensée, et la hardiesse au respect, le charme à la gravité.

Trois entretiens composent comme autant de scènes successives : Jésus avec la femme, puis avec ses disciples, enfin avec les gens de la ville.

La pensée y avance par de délicieux malentendus - les fameux quiproquos de Jean : de l’eau du puits on passe à l’eau vive, du culte matériel au spirituel, du pain apporté par les apôtres à la faim de Dieu, et des blés mûrs à la moisson spirituelle.

Jésus, un Juif, cette femme, une Samaritaine. Normalement cela devrait se passer mal, en effet les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains. Déjà la femme s’exclame dans un comment ! apitoyé devant cet étranger fatigué, assis au bord du puits. Elle ne comprend évidemment pas la question de Jésus qui lui demande à boire. Jésus renverse les rôles et se présente comme celui qui veut lui donner l’eau vive. Elle répond sur un ton moqueur : Serais-tu plus grand que notre père Jacob ? Et, cependant, ce Seigneur avec lequel elle apostrophe Jésus fait deviner quelque chose. Jésus devient plus clair, et se révèle comme le prophète qui apaise la soif du coeur, le désir d’absolu ; il est lui-même l’eau vive qui deviendra source de vie éternelle en ceux qui le reçoivent.

Mais elle ne comprend toujours pas encore. Alors Jésus frappe le grand coup, ou, plutôt, il pénètre dans son coeur par la faille secrète : ta vie n’est pas en ordre, tes cinq maris ! Et celui que tu as maintenant n’est pas davantage ton mari. Certains commentateurs pensent que Jean, comme il le fait souvent, songe, par-delà cette femme, à la situation religieusement trouble des Samaritains, formés, à l’origine, de cinq peuplades qui avaient gardé leurs dieux. Ce qui expliquerait le fait qu’au lieu de parler de sa vie privée, elle parle justement de la religion des Samaritains : nous n’allons pas à Jérusalem (comme si l’on disait aujourd’hui : je ne suis pas catholique, mais...). Jésus dépasse le problème cultuel : l’heure est venue où l’on adorera en esprit et en vérité.

Ici le récit atteint un premier sommet : Jésus se dit Le lieu spirituel par excellence. C’est en lui, dans son humanité glorifiée (esprit et vérité ont ici ce sens), le temple nouveau et définitif que se fera désormais l’adoration au Père : « Par lui, avec lui et en lui » disons-nous à la fin de la prière eucharistique. Jésus déclare ainsi dépassés et le culte de Jérusalem et celui sur la montagne qui est là (le Garizim, près de Sichem-Naplouse).

La femme, lentement, s’ouvre au message libérateur : oui, ce sera ainsi quand viendra le Christ. Alors Jésus lui dit tout : Je le suis, moi qui te parle ! Et le narrateur laisse caché ce qui ne peut être traduit de l’émotion de cette rencontre.

Me suis-je reconnu dans la Samaritaine aux désirs inassouvis ? Devant ce Jésus qui me provoque : Je suis ton désir, moi qui te parle. Saurais-je crier comme elle : Seigneur, donne-moi de cette eau ? Alors je trouverai un Christ surprenant, moins préoccupé de me faire aller à la messe que de me faire découvrir Dieu à tous les tournants de ma vie.

Le dialogue est interrompu par la venue des disciples, la femme, émue, laisse sa cruche -symbole de ce qui lui était important jusque-là -et court communiquer sa rencontre unique.

Pendant ce temps (comme tout est bien construit) Jésus discute avec les apôtres et, alors qu’ils lui disent viens manger, il répond : j’ai de quoi manger ; et, faisant allusion à la vision où le prophète Ezéchiel avale le rouleau mystique contenant le message, la volonté de Dieu (Ez 3,3), il dit : ma nourriture, c’est la volonté de mon Père, ma mission, c’est d’accomplir son oeuvre.

Cette oeuvre, pareille à une moisson, se concrétise dans ces Samaritains mûrs pour l’Evangile. Les voici qui viennent au puits, élargissant la scène et la vision : beaucoup crurent en lui. Leur foi s’approfondira pendant les deux jours où Jésus demeurera avec eux (le mot demeurer ayant toujours, chez Jean, le sens de communication intime). Levez les yeux, dit Jésus. Cette moisson, dépassant la Judée pour déborder en Samarie, voici qu’elle va s’étendre au loin, manifester Jésus le sauveur du monde.

 
René LUDMANN, cssr
René LUDMANN, cssr
(re)publié: 19/01/2017