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Année A

26e dim. ordinaire (1/10) : Commentaire

Je me reconnais dans les deux fils que me présente aujourd’hui l’évangile. Dans le premier quand, amateur de beaux cantiques, je ne réalise pas une phrase de ce que je chante. Mais Seigneur, je suis aussi le second : après t’avoir souvent dit non au cours de la semaine, je veux me reprendre et changer quelque chose à ma vie (évangile). Heureusement tu patientes. Si j’ouvre mes yeux et me détourne de mes écarts, je vivrai (première lecture). Que le changement se voie dans mes efforts pour manifester à mes frères et sœurs de la tendresse. Dans un esprit de grande humilité, épousant les sentiments du Christ Jésus qui s’est humilié jusqu’à la croix (deuxième lecture).

Première lecture : Ez 18,25-28

Les fils d’Israël - ce qui reste du grand Israël dispersé, anéanti par la destruction de Jérusalem en 587 - sont ébranlés dans leur foi. Ils murmurent : la conduite du Seigneur est étrange. Nous n’y comprenons plus rien. Il aurait dû récompenser les bons et punir les méchants ; or c’est le contraire que nous constatons.

Écoutez donc, leur répond Dieu, n’est-ce pas votre conduite qui est étrange ? Vous critiquez Dieu, mais vous ne jugez que selon vos vues étroites et courtes.

Je ne veux pas me rabaisser à vos calculs intéressés. Chez vous, tout est classé, arrêté, fixé. Chez moi, le juste ne doit pas s’asseoir sur ses lauriers, car s’il se détourne de sa justice (de la voie droite), s’il se pervertit, tout ce passé ne lui sert de rien. S’il meurt dans cet état, c’est à cause de sa perversité qu’il mourra (c’est d’une mort spirituelle qu’il semble bien s’agir ici, comme le fait croire le verset suivant). A plus forte raison, si le méchant se détourne de sa méchanceté pour pratiquer le droit et la justice, ce passé sera oublié. Il ne mourra pas (de cette mort spirituelle), il vivra. Car, encore une fois, je ne suis pas comme vous qui classez définitivement les pécheurs. Moi, je ne désire pas la mort du méchant, mais je patiente et j’attends qu’il abandonne sa mauvaise conduite.

Le texte est choisi en fonction de l’évangile où le premier fils (comme le méchant de cette lecture) se repent et obéit à son père, alors que le second, après un oui à Dieu, lui dit non. Avis salutaire pour les justes que nous croyons être, trop sûrs de nous-mêmes. Mot libérateur pour celui que nous classons méchant, mais que Dieu attend avec patience.

Psaume : Ps 24

Seigneur, comme les fils d’Israël, je récrimine contre tes plans que je trouve souvent injustes (première lecture). Fais-moi mieux connaître ta route, dirige-moi, enseigne-moi.

Ô Seigneur, je te rends grâce d’avoir patience avec moi, toi qui montres au pécheur le chemin. Oublie les péchés de ma jeunesse, dans ton amour ne m’oublie pas. Donne-moi, pendant cette eucharistie, la force de me détourner du mauvais chemin et de pratiquer le droit et la justice (première lecture).

Deuxième lecture : Ph 2,1-11

Deux parties : une exhortation à l’unité, à l’oubli de soi, puis un chant liturgique donnant le Christ en exemple du dépouillement de soi. Cette deuxième partie constitue le sommet hymnique de toute la lettre.

On ne connaît pas de tensions majeures chez les Philippiens que l’Apôtre dit porter dans son cœur (Ph 1,7). L’exhortation n’a donc pas le caractère comminatoire de passages analogues, en la première Lettre aux Corinthiens par exemple (1Co 1,10-11) ; elle est plutôt un appel à rechercher l’unité... pour que ma joie soit complète.

Comme toujours, Paul va fonder son appel sur des vues de foi. Il fait découler le “faire” de “l’être” : nous qui vivons dans le Christ, tout normalement, nous nous réconfortons les uns les autres ; nous qui baignons dans l’amour du Seigneur, tout naturellement, nous nous encouragerons ; nous qui sommes unis dans l’Esprit Saint qui est Esprit d’unité, nous sommes logiquement en communion entre nous. Alors, s’il est vrai (quatre fois), si ce ne sont pas là de vains mots, ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments qu’avait le Christ et qu’il nous faut avoir en lui.

Les ennemis de cette unité sont l’intrigue, la vantardise ; quand on se croit supérieur aux autres, quand on n’est préoccupé que de soi-même. Vous, soyez humbles et attentifs aux autres.

Voilà un appel qui s’entend bien, mais se réalise moins aisément. Que d’assemblées neutres, froides-alors que l’on récite le même Credo et partage le même pain ! Que de groupes bloqués, que d’initiatives découragées, parce que l’un se croit supérieur et que l’autre n’est préoccupé que de lui-même ! Que de familles chrétiennes où tombent des mots blessants, le quart d’heure avant d’aller à la messe ou sitôt rentré !

S’il est vrai que dans le Christ on se réconforte... Ah ! que ce soit vrai pour de vrai !

Suit alors la grande hymne qui donne le Christ en exemple de ces sentiments.

Évangile : Mt 21,28-32

Cette conversation aigre-douce fait partie des grandes altercations du Christ avec les chefs, scribes et pharisiens, peu après son entrée à Jérusalem, le jour des Rameaux. A vrai dire, ce n’est plus une conversation, ce n’est même plus une discussion. C’est déjà un jugement qui sera réitéré dans la parabole des vignerons homicides (27e dimanche : dimanche prochain) et celle des invités discourtois (28e dimanche, le dimanche qui le suit). Jésus ne cherche plus à convaincre. Il dévoile à présent les raisons du refus des notables et de leur exclusion. C’est à eux, aux chefs des prêtres et aux anciens, donc aux plus gros bonnets qu’il dit : Que pensez-vous de ceci ? Il veut donc les amener à dire leur pensée, à prendre position.

Un homme avait deux fils. Les familiers de la Bible devineront dans cet homme Yahvé dont les Israélites étaient dits les fils. Il vint trouver le premier et lui dit : Mon enfant, va travailler aujourd’hui à ma vigne. La vigne signifiait le Royaume, et le travail dans cette vigne était un honneur, une “vocation”. Il lui répondit : Je ne veux pas. On le dirait grossier. En tout cas, il n’est pas fort en manières. Mais ensuite il se met à réfléchir, et, s’étant repenti - une véritable conversion - il y alla.

Abordant le second, le père lui dit la même chose. Celui-ci répondit : Oui, Seigneur. Remarquez ce religieux Seigneur. Il a de la dévotion. Mais elle ne vaut pas grand-chose, les faits contredisent les paroles : Il n’y alla pas.

Alors, Jésus de coincer ses adversaires : Lequel des deux a fait la volonté du père ? Ils lui répondent : Le premier. Ce faisant, ils ont prononcé leur propre jugement.

Mais ne sommes-nous pas nous-mêmes, un peu, beaucoup ce second fils beau parleur, dévot ? Nous disons oui dans nos prières ; dans les faits, c’est non. Nos liturgies ne sont-elles pas - parfois - de ces beaux mensonges où nous gargarisons d’orthodoxie ? Quant à l’orthopraxie...

Le premier n’est-il pas finalement mieux placé ? D’abord, il n’est pas hypocrite, il dit ce qu’il pense. Et puis, se rendant compte qu’il a mal fait, il ne s’installe pas dans le refus. C’est un repenti. Voilà le mot-clé. Il fait un pas qui lui a sans doute coûté.

Et, comme si les chefs et anciens n’avaient pas compris ou voulu comprendre, Jésus leur assène un grand coup : Amen, je vous le déclare (c’est l’adjuration des moments solennels) : les publicains et les prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu. Alors là Jésus dépasse les bornes. C’est pourtant la stricte vérité qu’ils viennent de proclamer : en réponse à la parabole des deux fils : les publicains et les prostituées, comme le premier fils, avaient dit non à Dieu par leur conduite ; les voilà qui, aujourd’hui que le Christ les appelle, se repentent et vont à la vigne du Royaume. Tandis que les pharisiens qui n’avaient que la volonté de Dieu en bouche, comme le second fils, aujourd’hui que le Christ les presse de la réaliser, s’installent dans leur suffisance.

A l’appui de sa terrible condamnation, Jésus cite leur conduite vis-à-vis de Jean Baptiste. Il est venu à vous, vivant selon la justice, c’est-à-dire dans la droiture et exigeant cette droiture de ses auditeurs. Mais vous n’avez pas cru à sa parole. Tandis que les publicains et les prostituées (encore eux !) y ont cru. Et cette conversion des pécheurs les plus abominables aurait dû vous toucher le cœur. Mais vous, même après avoir vu ce spectaculaire retournement, vous ne vous êtes pas repentis comme eux pour croire à sa parole.

Jésus identifie la foi (ils ont cru) des publicains et des prostituées à l’obéissance du premier fils. En effet l’Evangile n’est pas de la simple information. Il est provocation, appel. Croire, c’est autre chose qu’admettre des vérités qui ne vous dérangent pas. Croire, c’est obéir, se déranger.

Nous sommes changeants, instables, inconstants. Nous disons oui, puis c’est non. Nous calons. Le couple dans sa fidélité, le prêtre dans sa consécration à Dieu, le militant qui se défile, l’ami qui nous lâche quand nous comptions sur lui... Puissions-nous, après avoir dit non à Dieu, lui revenir dans un oui généreux !

 
René LUDMANN, cssr
René LUDMANN, cssr
(re)publié: 02/08/2017