Menu
Année A

25e dim. ordinaire (24/9) : Commentaire

Allant à la messe nous entendons le Christ nous dire aujourd’hui : Viens travailler à ma vigne. Mais n’imaginons surtout pas que ce travail nous donnera quelque “droit” sur Dieu, sur son ciel. Dieu nous donnera la récompense par pure bonté. Ses pensées ne sont pas nos pensées (première lecture). Aussi, travaillons d’une façon désintéressée, comme Paul qui renonçait à ce qui aurait été le plus avantageux pour lui-même (deuxième lecture).

Première lecture : Is 55,6-9

Au peuple déporté, découragé Isaïe rappelle ce qui fait le noyau, la moelle de son message : voici que Dieu vous offre sa grâce ; ne la manquez pas. Cherchez le Seigneur tant qu’il se laisse trouver. Pareil au maître de la vigne embauchant les ouvriers de la dernière heure (évangile), Yahvé appelle les pécheurs. Il s’adresse au méchant, au pervers pour qu’il abandonne son chemin, ses pensées déloyales. Dieu a pitié de l’homme, il est riche en pardon.

Les versets suivants semblent concerner, comme à l’avance, les ouvriers de la première heure, les pharisiens qui rabaisseront Dieu à leur mesure, faisant de lui le justicier punissant, récompensant - un Dieu à tarifs. Qu’ils se détrompent ! Vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes chemins ne sont pas vos chemins. La différence entre votre spiritualité mercantile et ma bonté désintéressée est aussi grande que l’écart entre le ciel et la terre.

Seigneur, aide-moi à te voir tel que tu es, et non tel que tu me conviendrais, moi qui souvent te veux gendarme impitoyable pour les autres et commissaire bon enfant pour moi-même.

Psaume : Ps 144

Chaque jour, et maintenant, pendant cette eucharistie, je te bénirai, je te louerai, car ta grandeur est sans limite, alors que nous voudrions t’enfermer dans nos petits concepts et te dicter ce que tu devrais faire. Nous te voudrions justicier. Mais toi, tu es tout autre, tu es plein de tendresse et de pitié, lent à la colère et plein d’amour. Tu es ainsi juste, d’une justice supérieure, proche de ceux qui t’invoquent avec confiance.

Deuxième lecture : Ph 1,20c-24.27a

Après l’austère Lettre aux Romains, voici l’agréable Lettre aux Philippiens, aux chrétiens de Philippes en Macédoine, que des liens particulièrement affectueux attachaient à Paul. Elle nous occupera jusqu’au 28e dimanche inclus.

Paul écrit de sa prison. Son cas n’est pas encore tranché. Peut-être ne sortira-t-il pas vivant de ce cachot, peut-être va-t-il être relâché. Et le voilà qui laisse échapper la confidence, car, à ses chers Philippiens, il peut tout dire.

Il n’a d’autre but dans sa vie que le Christ. Celui-ci est sa raison d’être, sa vie : pour moi, vivre, c’est le Christ.

Remarquez l’étrange construction grammaticale, plus expressive que : « ma vie, c’est le Christ. » Pour Paul, vivre et Christ sont interchangeables. Aussi, s’il s’écoutait, il aimerait autant mourir ; car c’est pour lui un avantage : il serait avec Jésus définitivement, il le verrait dans sa gloire, comme il l’a entrevu à Damas dans une expérience qu’il n’a jamais oubliée. Être avec le Christ serait évidemment le meilleur. Mais les communautés, celle de Philippes en particulier, sont encore trop jeunes ; elles ont besoin de lui. Ce serait égoïsme de ne penser qu’à soi. Vivant, il peut encore faire travail utile. Demeurer en ce monde à cause de vous et des autres communautés est pratiquement, en fait, encore plus nécessaire. Et le voilà perplexe, pris entre les deux !

Advienne que pourra. Ce qui importe, c’est que le Christ soit connu, que sa grandeur (sa résurrection salvatrice) soit manifestée dans mon corps, que je vive ou que je meure. Car si je vis, je puis le manifester par ma prédication ; si je meurs, je le manifesterai par mon martyre.

Quant à vous, faites de même : manifestez le Christ en vivant une vie exemplaire, digne de l’Evangile.

Cette confidence lève un peu le voile sur la vie intérieure intense de l’Apôtre, sur son “toi-et-moi” avec le Christ. Ce Christ dont il est fou, et qu’il désire aller voir pour être entièrement à lui. Vie intérieure qui n’est fuite en aucune façon ; il a conscience de ses responsabilités, il n’entend pas y échapper.

Évangile : Mt 20,1-16

Une des paraboles les plus étrangères à notre sensibilité. Ne seront d’accord ni l’ouvrier qui supporte mal qu’un camarade soit payé plus pour avoir travaillé moins, ni le patron qui se ruinerait à cette générosité déplacée. Et pourtant, une des paraboles les plus libératrices !

Le Royaume des deux est comparable... nous voilà transportés, dès les premiers mots, sur un autre plan que celui de nos mœurs salariales. Il nous faut donc, sous peine de méprise, transposer le récit au niveau de ce Royaume des cieux, de Dieu lui-même. Le maître du domaine viticole, c’est le Père des cieux. La vigne, un des thèmes favoris de la Bible, est le symbole du peuple élu, lieu de l’Alliance avec Yahvé (Ps 79 ; Is 5,1-7 ; Ez 17,6-8).

Le maître sortit au petit jour embaucher des ouvriers. Les journaliers se rassemblaient sur la place du village, et le propriétaire embauchait en choisissant évidemment les plus costauds ; les vieux et les fragiles risquaient de rester sans salaire. Ne sentez-vous pas, déjà, une autre injustice dont le Père des cieux ne peut s’accommoder ?

Aussi, ce père sortit vers neuf heures, il en vit d’autres qui étaient là, sur la place, sans travail. Il leur dit : Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui est juste. Mais le cœur du père n’était pas apaisé. Il sortit de nouveau vers midi, vers trois heures et encore vers cinq heures, alors que la journée allait se terminer. Il en trouva d’autres qui étaient là, et leur dit : Pourquoi êtes-vous restés là, toute la journée, sans rien faire ? Ils lui répondirent : Parce que personne ne nous a embauchés. Ce sont donc des malchanceux, des laissés-pour-compte. Entendez ceux que les pharisiens excluaient : pécheurs, publicains... nos “excommuniés”, distancés... Contre tout bon sens - mais voyez son cœur - il leur dit : Allez, vous aussi, à ma vigne.

L’affaire va se corser quand, par un habile suspense, le maître fait distribuer le salaire en commençant par les derniers pour finir par les premiers. Ceux qui n’avaient commencé qu’à cinq heures, qui donc n’avaient pratiquement rien fait ou si peu, reçurent chacun une pièce d’argent, le salaire de toute une journée. Quand vint le tour des premiers, ils pensaient recevoir davantage, puisqu’ils avaient travaillé davantage. Mais, ô déception ! ils reçurent, eux aussi, le même salaire, une pièce d’argent.

C’est ici que pointe le sens profond de la parabole. Car voici que les premiers se mirent à récriminer contre le maître. Et pour cause. L’affront de voir le maître - devant eux - donner le même salaire à ceux qui ont moins mérité, et de loin ! Eux, ils sont pour la justice, ces braves pharisiens, car c’est évidemment d’eux qu’il s’agit. Leur spiritualité était basée sur le mérite : « J’ai fait ceci et ça. Dieu me doit ! » (N’est-ce pas un peu la nôtre ?) Le calcul est bon sur le plan de la justice humaine, il boite devant Dieu. Car Dieu ne nous doit strictement rien, c’est nous qui lui devons tout. Mais ces ouvriers de la dernière heure, ces mécréants, ces publicains, ce larron qui a brigandé toute sa vie et qui, au dernier moment, entre au paradis par la grande porte, c’est pas juste ! Ces derniers venus (sentez-vous le mépris ?), ils n’ont fait qu’une heure, et tu les traites comme nous, nous qui avons bien mérité, qui avons porté le poids du jour et de la chaleur ! Vraiment, c’est injuste.

Oui, toujours sur le plan de la justice humaine. Mais Dieu ne veut pas être juge, il est père. Et il ne peut voir ces laissés-pour-compte sans leur donner une chance. Ils sont, eux aussi, ses enfants, il les appelle aux aussi, car il les aime tout autant : il les traite comme nous !

Les parents n’en font-ils pas autant qui aiment leurs enfants malades, difficiles, tout comme les autres ? Mais voilà, ils aiment, et l’idée ne leur viendrait même pas de traiter leurs enfants en salariés.

Devant Dieu, nous nous rabaissons au rang de salariés, alors qu’il veut nous élever au rang de fils et de filles. Nous voulons des rapports tarifés, alors qu’il veut un rapport de cœur. Cette mentalité mercantile est tenace jusque dans les milieux dits fervents ! Mais le maître répondit à l’un d’entre eux : Mon ami (on pense au « mon fils » du père de la parabole de l’enfant prodigue, quand il s’adresse à l’aîné qu’il aime aussi, Lc 15,31) je ne te fais aucun tort. Tu n’es pas défavorisé. Il le remet en place, pourtant. N’as-tu pas été d’accord avec moi pour une pièce d’argent ? Prends ce qui te revient et va-t-en.

N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mon bien ? Dieu est libre, il n’a pas de compte âme rendre. Vas-tu regarder avec un œil mauvais, jaloux, incapable de générosité ? Parce que je suis bon ? Le mot est lâché, le mot qui explique la conduite anormale du maître. Je suis bon, dit Dieu.

Chez Dieu, les derniers, les malchanceux, les rejetés seront mieux placés que les suffisants qui se croient et se font les premiers. Ne poussons donc pas nos mérites pour nous faire premiers. Dieu ne sait que faire de cette superbe. C’est le dernier, l’humble qui lui est proche. Ainsi les derniers seront les premiers et les premiers seront les derniers. Sentence-clé qui voyage à travers les évangiles (Mt 19,30 ; Mc 10,31 ; Lc 13,30). Placée ici à la fin de notre parabole, elle clôt aussi le dernier discours de Jésus en Galilée. C’est son dernier mot avant de monter à Jérusalem pour y mourir. Cette place dit assez son importance.

 
René LUDMANN, cssr
René LUDMANN, cssr
(re)publié: 24/07/2017