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Année A

20e dim. ordinaire (20/8) : Commentaire

Une Cananéenne, une païenne se tient devant nous, pendant cette messe, pour nous dire que les éloignés, les mal-croyants doivent être un de nos soucis majeurs ; elle veut nous préserver d’une liturgie bien entre nous (évangile). Notre assemblée est-elle ouverte ? Soyons, comme Paul, apôtre et des païens et des Juifs qui ont refusé Jésus. Dieu veut faire miséricorde aux étrangers, aux non-Juifs en quête de Dieu, à tous les hommes de bonne volonté (première lecture).

Première lecture : Is 56,1.6-7

Israël s’était préservé son identité nationale et religieuse en évitant tout contact avec les peuples environnants. L’exil le noie dans un milieu étranger et païen. Sa mentalité évolue, il voit plus universel et, au retour d’exil, le voilà plus ouvert. Il fixe des règles de contact avec les païens qui habitent maintenant avec lui.

Il admet les étrangers, il les conduit à la montagne sainte, le lieu du culte ; il leur fait bon accueil sur l’autel des sacrifices. Ces étrangers participent donc au culte, ce qui veut dire qu’ils sont sur le même pied qu’Israël. Car Israël n’est pas le seul élu ; il l’a compris. Son temple doit devenir une maison pour tous les peuples.

La condition est évidemment qu’ils soient serviteurs du Seigneur, et qu ’ils s’attachent fermement à son alliance, l’alliance de Yahvé avec son peuple étant la moelle de la religion ; qu’ils observent le sabbat, prescription devenue plus impérative, pendant l’exil, où les Juifs avaient gardé intacte leur foi grâce à leurs réunions hebdomadaires.

Pour nous, c’est un bel exemple d’ouverture aux autres, sans noyer les exigences de la foi dans de faux compromis.

Cette ouverture du judaïsme tardif prélude à l’universalité chrétienne annoncée par la foi de la Cananéenne (évangile).

Psaume : Ps 66

Seigneur, que ton visage s’illumine pour nous qui avons la foi ; que nous en soyons illuminés pendant cette eucharistie. Alors nous pourrons te rayonner et ton chemin sera connu sur la terre. Toi qui ne gouvernes pas seulement ton Eglise, mais le monde, toi qui conduis les nations, qu’elles chantent leur joie de te trouver.

Que Dieu nous bénisse, nous et notre communauté, et que la terre tout entière l’adore !

Deuxième lecture : Rm 11,13-15.29-32

Poursuivant sa méditation sur le destin de ses frères de race, les Juifs (voir dimanche dernier), Paul dit qu’il serait heureux, que ce serait la gloire de son ministère s’il pouvait en sauver quelques-uns. Un jour, ils seront réintégrés dans le grand peuple de Dieu. Car, même si Israël est infidèle, Dieu reste fidèle à ses promesses ; ses dons et son appel sont irrévocables.

Cette conviction, il la confie aux chrétiens de Rome qui ont des rapports tendus avec les nombreux Juifs vivant en ville, et avec les Juifs convertis de leur propre communauté. Et de leur dire : ne méprisez pas les Juifs, car vous aviez désobéi, vous aussi, à Dieu, au temps de votre paganisme. Vous avez obtenu miséricorde (humour : parce que Israël, buté, a désobéi - c’est vous qui en avez profité). Israël, lui aussi, ayant reconnu son refus, obtiendra un jour miséricorde. Tous, Juifs et païens convertis, nous sommes dans le même sac. Il n’y a pas lieu de se croire meilleur, de faire le fier (Rm 11, 18-21, omis ici) ; tous, nous avons désobéi à Dieu, et à tous il fera miséricorde.

Voilà un texte propre

- à voir en Israël, non “le peuple qui était autrefois l’élu” (comme on pouvait le lire dans la consécration officielle au Sacré-Cœur), mais qui reste élu. Disons parfois la belle oraison pour Israël dans la grande prière universelle du Vendredi saint.
- à ne pas faire le fier, car notre élection peut, comme celle des Juifs, être assombrie par nos trahisons. Et Paul y consacre quelques versets forts (Rm 11,16-22, omis ici).
- à regarder d’un même œil patient et aimant ceux de notre entourage, parfois de notre famille, qui ont quitté l’Eglise. Ils restent élus. Eux aussi, gardons-en la confiance, seront réintégrés dans le peuple de Dieu au complet.

Evangile : Mt 15,21-28

Jésus s’était retiré vers la région de Tyr et de Sidon. Depuis la multiplication des pains, rien ne va plus. Les pharisiens lui en veulent à mort, les foules, déçues de ce qu’il n’emboîte le pas révolutionnaire, sont désemparées. A quoi bon prêcher ! C’est le moment pour le Christ de se retirer, de se consacrer davantage à la formation du petit groupe des disciples et de se préparer à monter à Jérusalem où se joueront les grandes décisions. Pour éviter les foules, Jésus séjourne près de la frontière, dans la région païenne de Tyr et de Sidon, villes côtières de l’actuel Sud-Liban.

Une Cananéenne venue de ce territoire... Matthieu ne la nomme pas par sa nationalité, mais par sa religion. C’est une descendante des Cananéens, païens par excellence, l’ennemi religieux numéro un. Elle criait sa douleur... ma fille est tourmentée par un démon. La nature du mal n’est pas précisée ; mais, dans l’antiquité comme encore aujourd’hui dans les tribus primitives, une maladie est toujours attribuée à quelque force maléfique, à un démon (le mot veut d’ailleurs dire : force du mal). Mais elle criait aussi un début de foi : Aie pitié de moi. Seigneur, mot à mot : Kyrie eleison. Matthieu met dans sa bouche une prière déjà utilisée par la liturgie de son temps. Elle invoque : Fils de David, expression pour désigner le Messie qui devait être Fils de David et qui sauverait Israël, son peuple. Elle acclame le Messie des Juifs, elle, la païenne, au moment où les Juifs eux-mêmes le contestent ! On sent la pointe - et l’humour noir de Matthieu.

Que va dire Jésus devant cette douleur et cette foi littéralement criées ? Il ne lui répondit rien. Ce n’est pourtant pas son genre, surtout devant une maman en peine.

Il doit y avoir quelque intention dans ce refus provisoire. Est-ce pour éloigner ceux qui ne voient en lui qu’un faiseur de prodiges ? Est-ce pour éprouver la qualité de cette foi peut-être encore trop intéressée ? Devant ce silence pénible de Jésus et ces cris qui leur cassent les oreilles, les disciples s’approchent de Jésus pour lui demander : Donne-lui satisfaction, car elle nous poursuit de ses cris - comme on donne quelques sous à un mendiant pour s’en débarrasser.

Jésus dévoile alors une raison de son silence : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël. La réponse étonne, quand on sait que Jésus demande à l’Eglise d’aller enseigner toutes les nations (Mt 28,19) ; mais plusieurs textes nous révèlent une méthode pastorale très précise de Jésus : « Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville de Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 10,5-6). Les Actes (Ac 1,8) rapportent la même consigne, cette fois-ci en plus complet : « Vous serez mes témoins (d’abord) à Jérusalem, (puis) dans la Judée, (puis) dans la Samarie et (enfin) jusqu’aux extrémités de la terre » (voir encore Rm 1,15). Jésus ne pouvait aller d’emblée vers les païens ; il lui fallait commencer - par le commencement, par ce peuple choisi comme porteur des promesses. L’Ecriture contenait déjà un plan de libération ! Ajoutez que Jésus se serait fermé psychologiquement la porte de ses coreligionnaires en allant tout de go vers “l’ennemi”. Et puis il se serait coupé de ses arrières, exactement comme nous ne pouvons aller dans les missions étrangères avant de consolider d’abord notre base de départ, le vivier qui assurera la relève. Enfin, Jésus, homme comme nous, ne pouvait être partout à la fois ; il a accepté humblement ses limites, tout en posant les jalons de l’avenir, comme nous allons le voir tout de suite. Ces quelques réflexions sur la “pastorale” de Jésus peuvent nous inciter à réfléchir sur la nôtre, à ne pas vouloir tout faire à la fois, à programmer - quitte à revoir notre plan, comme Jésus le fera tout à l’heure.

Mais la femme ne se lasse pas, elle s’avance plus près, elle se prosterne devant lui en signe de vénération, elle renouvelle son acte de foi et appelle Jésus : Seigneur (expression réservée au Christ ressuscité !). Elle redit et son propre désespoir et sa foi en la puissance de Jésus : Viens à mon secours ! Il y a ici plus que le simple entêtement d’une mère voulant sauver sa fille. Il y a un magnifique début de foi, une foi déjà tenace. Quel exemple ! Et chez une païenne ! Comme on peut se tromper sur les apparences !

Jésus répond durement : Il n’est pas bon de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens. Aujourd’hui encore, dans les pays d’Orient, on traite facilement l’étranger de chien. Est-ce une mise à l’épreuve de la part de Jésus ? Ou veut-il seulement citer un principe juif pour mieux le renverser par après ?

C’est vrai. Seigneur, reprit-elle, mais justement les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leur maîtres. Admirable réponse ! Cette Cananéenne se sert de l’argument de Jésus pour le lui retourner. Elle le bat sur son propre terrain. On reste stupéfait ! Jésus l’est, il s’écrie : Ô femme ! Il est dans l’admiration : ta foi est grande, bien plus grande que celle des Juifs porteurs des promesses divines ! La foi de cette femme a vaincu les réticences de Jésus. Que tout se fasse comme tu le veux. Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.

Admirable évangile, mais qui ne manque pas d’appels du pied à l’adresse des jeunes communautés de Juifs convertis qui voulaient réserver la foi chrétienne au seul Israël. Que l’on se souvienne des ennuis de Pierre, quand il revint d’avoir baptisé le païen Corneille (Ac 11), et de la grosse dispute qu’on fit à Paul et à Barnabé, parce qu’ils avaient fait craquer le cadre juif (Ac 15). Cet ostracisme continue dans nos communautés actuelles, quand elles méprisent les distancés, “ceux qui ne pensent pas comme nous”, quand elles se replient sur elles-mêmes en un dangereux ghetto, le “splendid isolation”. Nous avons reçu davantage, notre devoir de rayonner le Christ au-delà de nos groupes chrétiens n’en est que plus grand.

Admirons encore Jésus qui se laisse “renverser” par cette païenne. Comme il laisse cette femme lui changer son plan d’évangélisation ! Comme il lui abandonne ses “principes” ! Mais il y reste fidèle plus profondément : les prophètes n’avaient-ils pas prédit que Yahvé se tournerait vers toutes les nations (voir la première lecture de ce jour et Is 60,3-4) ?

Enfin, admirons cette païenne dont la foi est plus profonde que celle des Juifs, et méfions-nous des jugements trop rapides sur les non-croyants. La ligne de démarcation ne passe pas par le registre des baptêmes, elle passe par les cœurs.

Et quel encouragement pour ceux qui cherchent !

 
René LUDMANN, cssr
René LUDMANN, cssr
(re)publié: 20/06/2017