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Année A

19e dim. ordinaire (13/8) : Commentaire

Pauvre petite communauté ballottée par les vagues du mépris, parfois de la haine, secouée par les crises internes, doutant d’elle-même ! Comme Pierre, prends la main que le Christ te tend (évangile). Et laisse-toi apaiser, revigorer par lui, comme Élie le découragé (première lecture). Tu seras alors capable d’aimer ceux-là mêmes qui te persécutent, comme Paul priait pour ses anciens coreligionnaires, les Juifs, ses frères de race qui le poursuivaient de leur haine (deuxième lecture).

Première lecture : 1 R 19,9a.11-13a

Le prophète Élie, poursuivi par la reine Jézabel qui lui en voulait à mort parce qu’il luttait contre son paganisme, s’est enfui au désert. Réconforté par une nourriture mystérieuse, il marche jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu, lieu des apparitions divines à Moïse. La présence de Dieu est précédée de signes extérieurs coutumiers des apparitions bibliques : ouragan, tremblement de terre, feu. Finalement, une brise légère annonce la révélation du Seigneur. Élie, conscient qu’il ne peut regarder Dieu en face, se couvrit de son manteau. Dieu, alors, lui donna mission.

Le texte a été choisi pour son analogie avec l’évangile du jour où l’on retrouve le même déchaînement de la tempête et de l’ouragan, la même clarté de la présence divine dans l’apaisement des forces de la nature.

Les exégètes ont longuement épilogué sur le fait que le Seigneur n’est pas dans l’ouragan, le tremblement de terre, le feu, mais qu’il est annoncé par la brise légère. Les uns y voient une purification de la spiritualité juive, le passage d’un Dieu des catastrophes vers un Dieu plus intérieur ; d’autres, l’affirmation que Yahvé ne peut être identifié aux forces de la nature, déifiées par les païens, et dont l’ouragan, le feu étaient des manifestations. Les mystiques y ont vu une invitation à chercher Dieu, non dans le bruit, mais dans la brise légère de sa voix, au profond du cœur ! Quoi qu’il en soit, Élie, au milieu de ses déboires missionnaires, fait l’expérience réconfortante de Dieu. Ce texte est une invitation à demander - non des visions - mais de ces moments intenses avec Dieu, sans lesquels notre foi languit et notre élan missionnaire dépérit.

On gagnera à lire tout ce chapitre 19 qui est un des sommets du premier Livre des Rois. Il nous décrit un Élie découragé, puis réconforté, dans lequel nous nous retrouvons aisément.

Psaume : Ps 84

Après un long temps de désarroi qui les a désemparés comme le fut le prophète Élie, les rapatriés voient Yahvé leur apporter la paix, la paix pour son peuple. Ce peuple, c’est nous qui sommes rassemblés dans cette eucharistie.

Ton salut, Seigneur, est proche, ta gloire habitera notre terre. Dans cette liturgie, amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent, l’Alliance de Dieu avec les hommes s’accomplit à nouveau. La justice de Dieu (son plan d’amour et de libération) descend du ciel, se penche vers l’homme, tandis que la vérité germe de la terre, monte à la rencontre de Dieu. La grâce fait naître l’action de grâce.

Ô admirable échange où le Seigneur donne ses bienfaits et nous, en retour, donnerons du fruit !

Deuxième lecture : Rm 9,1-5

Paul, qui chante notre élection par Dieu (voir les deux dimanches précédents), en vient à se poser la question : mais pourquoi Israël, peuple élu s’il en fut, s’est-il fermé à la grâce du Christ ? Cette question, qui occupe trois chapitres, n’est pas un hors-d’œuvre, quand on sait qu’un des soucis de la lettre est de veiller aux tensions entre les chrétiens venus du paganisme et ceux issus du judaïsme.

On sent Paul ému : j’affirme, ceci est la vérité, je ne mens pas. Il invoque sa conscience et, comme si cela ne suffisait pas, il prend à témoin le Christ et l’Esprit Saint eux-mêmes. Oui, même si ses compatriotes lui ont fait tant de crasses, ont même essayé de le tuer, il les aime toujours. Une grande tristesse envahit son cœur, une douleur incessante, celle de voir ses frères de race refuser le Christ. Pour les amener au Seigneur, il est prêt à tout : je souhaiterais même être maudit, et, avec une exagération voulue, il se dit prêt à l’impossible, être séparé du Christ. Moïse s’était déjà ainsi proposé en sacrifice pour le peuple infidèle (Ex 32,32).

Pourquoi refusent-ils, eux, les privilégiés, eux, les fils d’Israël ? Israël, nom glorieux du patriarche Jacob, devenu le nom de tout le peuple, de ce peuple que Dieu avait adopté comme son fils, son enfant (Ex 4,22-23 ; Dt 14,1 ; Os 11,1). Adoption de laquelle découlent toutes les faveurs que Paul prend plaisir maintenant à détailler : la gloire, la présence de Dieu parmi son peuple (la gloire qui reposait sur l’arche d’alliance en était le signe) ; les alliances avec Abraham, Jacob, Moïse - et tant de fois renouvelées ; la Loi, non un code, mais toute la Révélation, la Parole de Dieu ; le culte dans lequel s’exprime le “dialogue de la Parole” ; les promesses, de mener le peuple au but et concentrées dans la promesse du Messie ; les patriarches, incarnations vivantes et de la grâce de Dieu et de la ferveur du peuple ; enfin, tout au sommet, le fleuron, le Christ lui-même, né de leur race.

On n’a rien dit de plus beau sur Israël. Non, tant de grâces ne sauraient être perdues.

Dimanche prochain, Paul dira sa confiance qu’un jour Israël s’ouvrira au Christ. Mais, dans ces quelques versets, nous pouvons déjà deviner tout ce que nous, chrétiens, devons à Israël. Nous sommes spirituellement issus de lui. Après tant de siècles d’incompréhension, de mépris mutuel, retrouvons tout ce que nous avons en commun. Et, dans nos assemblées dominicales, prenons conscience qu’une grande partie des lectures est tirée de la Loi juive, tandis que l’eucharistie elle-même vient du repas pascal juif que Jésus a transposé en sacrement de la Nouvelle Alliance.

Évangile : Mt 14,22-33

Jésus vient de nourrir la foule d’une façon si extraordinaire que celle-ci, emballée, devine en lui le Messie attendu, et voudra, au dire de Jean (Jn 6,14.15), le faire roi pour chasser l’occupant romain. Il veut échapper à cette méprise. Absolument. Alors il oblige ses disciples à monter dans la barque, peut-être pour les dégriser eux-mêmes, leur faire prendre quelque distance ; en tout cas, le précéder sur l’autre rive du lac, pendant qu’il renverrait la foule surchauffée.

Puis il se rendit dans la montagne, à l’écart, pour prier. Le lieu est plus théologique que géographique. La montagne est le lieu des grandes rencontres avec Dieu (première lecture ; que l’on pense encore à la montagne des Béatitudes, à celle de la Transfiguration, au mont des Oliviers, le lieu de l’agonie et de l’Ascension). Le voilà seul.

La solitude est tout autre chose que l’isolement.

Jésus prie. Sans doute refait-il la prière de sa solitude au désert de la tentation, maintenant qu’il est à nouveau “tenté” par le même faux messianisme. Sans doute prie-t-il aussi pour ses disciples et pour nous, toujours exposés aux dangers du triomphalisme, d’une Église puissante. Est-ce que je prie, non seulement dans les tentations classiques du découragement, de mes grandes passions, mais aussi dans la tentation plus fine du succès, de la flatterie ? Est-ce que je sais me retirer à l’écart, seul ? Prendre mes distances ?

Jésus a dû prier toute la nuit, puisque ce n’est que vers la fin de la nuit qu’il vint vers ses disciples. Ceux-ci étaient désemparés, leur barque était violemment battue par les vagues, car le vent, très dangereux sur ce lac encaissé, leur était contraire.

Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. Faut-il rappeler, une fois de plus, que Matthieu n’est pas un reporter, mais un méditatif. Il a écrit son évangile environ cinquante ans après les événements. Entre-temps, il y a eu des faits encore plus décisifs. Les apparitions du Ressuscité et les horizons nouveaux de la Pentecôte. Sous cet éclairage puissant, il a vu, dans les faits et paroles de Jésus, bien plus que les témoins n’en pouvaient soupçonner au moment même, et ce “plus” il l’a, tout naturellement, intégré au récit. Ce Jésus qui marche sur les eaux est pour Matthieu tout autre chose qu’un magicien ou un simple homme. Il projette en cet homme ce qu’il en sait depuis : c’est le Seigneur, le Ressuscité, le Maître des puissances du Mal. Car pour ces terriens qu’étaient les Juifs la mer - et la tempête surtout - symbolisaient les forces maléfiques. L’Ancien Testament ne parlait-il pas déjà de Yahvé qui domine les eaux, qui marche sur la mer (Jb 9,8 ; Ps 77,20 ; Si 24,5-6) ?

Tout à l’heure, Matthieu montrera les disciples se prosternant et disant : vraiment, tu es le Fils de Dieu. Mais, pour l’instant, les disciples n’y voient goutte : ils furent bouleversés ; ils disaient : « c’est un fantôme », et la peur leur fit pousser des cris. Comme il est facile de nous reconnaître en eux ! Le Christ est là, au milieu de nos tempêtes, mais nous ne le reconnaissons pas ; nous le prenons pour un fantôme et nous crions de peur !

A nouveau, des éléments de la vision pascale sont tressés dans le récit : Jésus prit la parole et leur dit : Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur. Ce sont les mêmes mots que Jésus a prononcés le soir de Pâques, quand il apparut à ses disciples (Lc 24,38).

Pierre prend la parole au nom des autres : Seigneur, si c’est bien toi... Il hésite encore à croire. Il veut des preuves : ordonne-moi de venir vers toi sur l’eau. Jésus lui dit : Viens. C’est une invitation contre tout bon sens, contre toute rationalité. Mais c’est un peu cela, la foi. Dépasser notre bon sens, notre raison pour oser et faire confiance au Maître de l’impossible.

Pierre descendit donc de la barque, mais, voyant qu’il y avait du vent, avançant au milieu de cette tempête épouvantable qui lui jetait les vagues à la figure, il eut peur. Les éléments déchaînés ont raison de son audace. Il commence à s’enfoncer. Est-ce un présage ? Lui qui, plusieurs fois, sera le premier à proclamer l’identité du Christ, sera aussi le premier à le contredire quand Jésus annoncera la passion (Mt 16,22), puis encore le premier à le renier (Mc 14,66-72). Mais n’oublions pas que tous abandonneront Jésus et, en ce sens, Pierre nous représente “brillamment”. Quand l’Eglise hésite, les vocations tarissent, les fidèles désertent.

Cependant, Pierre a assez de foi, un tout petit bout encore, pour crier : Seigneur, sauve-moi. Judas ne lancera pas ce cri. Si, du moins, nous savons encore nous accrocher au Seigneur par ce qui nous reste de foi ! Ne méprisons pas ces cris : « Au secours ! » Ce genre de prière est parfois le seul où nous sommes encore vrais !

Aussitôt, Jésus étendit la main, le saisit, le sauva de sa mauvaise passe, non sans lui (sans nous) reprocher doucement : Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? Oui, combien de fois doutons-nous... et nous enfonçons.

Alors, quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba. La manifestation du Christ dans la tempête s’achève dans un éclatant soleil et la mer calmée. Devant ces faits impressionnants (qui, encore une fois, sont relus à la lumière pascale), ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui en un geste d’adoration. Ils l’expriment dans un acte d’une foi elle aussi illuminée par la résurrection de Jésus : Vraiment, tu es le Fils de Dieu.

Ce récit est donc bien autre chose qu’une anecdote. C’est une “vision”. Elle nous révèle (enlever le voile) qui est Jésus et ce qu’est l’Eglise. Jésus est la puissance de Dieu qui rassure la communauté chrétienne, déjà assaillie par les violentes tempêtes de la persécution. Cette jeune Église a peur, mais le Christ est avec elle dans la barque, et lui redonne confiance.

 
René LUDMANN, cssr
René LUDMANN, cssr
(re)publié: 13/06/2017