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Année A

16e dim. ordinaire (23/7) : Commentaire

Qui sommes-nous, nous, ici rassemblés autour de l’autel pour célébrer l’eucharistie ? Une poignée insignifiante d’hommes et de femmes perdus dans la masse. De quoi se décourager. Et pourtant, par nous Dieu travaille le monde, insensiblement, comme le levain fait lever la pâte.

Qui sommes-nous encore ? Un mélange inextricable de bien et de mal ; de bon grain et d’ivraie ; une communauté de fervents et de lâches, pêle-mêle (évangile). Mais la bonté de Dieu patiente (première lecture). Et n’oublions pas que l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse (deuxième lecture).

Première lecture : Sg 12,13.16-19

Pour un nationaliste de l’époque (environ 50 avant J.-C.), cette page sentait le fagot, tant elle était révolutionnaire.

A l’image d’un Dieu vengeur se substitue celle d’un Dieu patient. A la différence d’un homme qui montre sa force lorsque sa puissance est discutée, et qui réprime avec dureté ceux qui la bravent sciemment, toi, Seigneur, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, alors que tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance. Il est parfois déconcertant pour nos esprits scandalisés de voir le mal impuni ; mais tu n’es pas seulement le Dieu des Juifs, tu aimes tous les hommes. A ceux qui ont péché tu accordes le temps de la conversion.

Nous n’avons donc pas à discuter ta manière de faire, tes jugements ne sont pas injustes, comme nous sommes rapides à le penser. Au contraire, par ton exemple, tu nous enseignes que nous devons, à notre tour, être humains.

Leçon de patience divine qui prépare celle de la parabole de l’ivraie que le maître laisse pousser au milieu des blés (évangile).

Psaume : Ps 85

Écoute ma prière, Seigneur, entends ma voix qui te supplie. Je m’adresse à toi qui te révèles bon, plein d’amour, de tendresse (première lecture). Viens, pendant cette eucharistie, nous pardonner, nous donner ta paix. Montre à tous les hommes cette miséricorde. Oui, un jour, toutes les nations viendront se prosterner devant toi, quand elles auront vu les merveilles que toi, le seul Dieu, tu as faites.

Deuxième lecture : Rm 8,26-27

Un des thèmes majeurs de la lettre revient ici avec éclat. Comme nous croyons que ce sont nos mérites qui nous donnent droit, nous pensons, dans la même ligne, que c’est à la valeur de notre prière que nous devons d’être exaucés. Toujours nous nous mettons au centre. Paul renverse cette perspective, volontiers avec vigueur, ici avec douceur.

Notre prière est marquée par la faiblesse. Paul pense moins à nos distractions, à notre sécheresse dans la prière qu’à notre impuissance radicale à toucher Dieu et surtout à l’influencer. Pourtant beaucoup pensent influencer Dieu par leurs formules de prière. Quelques-uns vont jusqu’à prétendre que si vous récitez telle prière tant de fois, vous êtes exaucés. Seuls ceux qui, dans leur inconscience, rabaissent Dieu à leur niveau commercial peuvent y croire. Dieu est tellement autre ! Dieu est pour nous inaccessible ! Si déjà nous ne pouvons regarder le soleil en face, parce que notre œil est trop faible, comment pourrions-nous dialoguer avec Dieu ? Nous ne sommes pas “équipés pour”. Nous ne savons pas prier comme il faut.

Faut-il alors désespérer ? Non, grâce à Dieu ! Nous avons mieux que nos petits et impossibles moyens humains. L’Esprit Saint lui-même qui habite en nos cœurs (Rm 8,9) intervient pour nous. Lui seul peut vraiment prier, c’est-à-dire dialoguer avec le Père (n’est-il pas dit le Dialogue personnifié ? ) Lui seul peut nous unir au Père, car il est en totale unité avec lui ; il veut ce que Dieu veut (et nous demandons trop souvent ce que nous voulons !).

Ce désir, il le porte au Père en des cris inexprimables, hors de toute formule, plus loin que nos pauvres désirs. Avec une intensité indicible. Ainsi l’Esprit intervient-il pour nous, les fidèles ; avocat sûr qui plaide notre cause, en soi indéfendable, mais qu’il gagne ; car Dieu qui voit le fond des cœurs y voit, au-delà de nos résistances, la puissance de l’Esprit. Quand saurons-nous (d’une façon consciente) que toute prière vraie, mais surtout la prière liturgique et son sommet, l’Eucharistie, est moins action humaine qu’agir de l’Esprit ? Lui-même intervient. Nous nous agitons trop. Laissons l’Esprit intervenir, prier pour nous.

Évangile : Mt 13, 24-43

La longue parabole de l’ivraie semée dans le bon grain et les deux autres, plus petites, du grain de moutarde et du levain dans la pâte sont des illustrations du Royaume des cieux (par respect on évitait de dire Royaume de Dieu). Ce Royaume comprend évidemment l’Eglise, nos communautés, mais aussi, plus largement, l’action de Dieu dans le champ qu’est le monde.

Pour la facilité du commentaire nous gardons ensemble la parabole de l’ivraie et son explication évangélique.

L’explication évangélique elle-même dit que l’homme qui a semé le bon grain dans son champ, c’est le Fils de l’homme, c’est le Messie, c’est Jésus lui-même. Le bon grain, ce sont les fils du Royaume. Le champ... c’est le monde. L’ivraie, ce sont les fils du Mauvais, ceux qui refusent Dieu et son envoyé.

Vient alors la grande, l’angoissante question des serviteurs, dans lesquels nous nous reconnaissons facilement : d’où vient l’ivraie ? Toi, le “bon” Dieu, tu as semé du bon grain ; d’où vient ce désordre, d’où vient le mal, tant de souffrances, d’injustices ? Et, dans l’Eglise, des faiblesses, des scandales - et en moi-même (malheureux homme que je suis ! s’écriera Paul) il y a deux hommes : je désire le bien et je fais le mal (Rm 7,14-25). D’où vient tout cela ? Jésus leur dit : c’est un ennemi qui a fait cela. Il n’était pas rare, jusque récemment, de voir un méchant homme semer de l’ivraie dans le champ de celui qu’il détestait. Et l’explication de préciser : c’est le démon. Par quoi Jésus affirme que le mal dépasse l’homme ; il est plus puissant, plus terrible que ce à quoi nos sociologues ou psychologues veulent bien le réduire.

Les serviteurs proposent alors : veux-tu que nous allions l’enlever ? Allons ! Sus aux pécheurs, aux indignes dans nos communautés ! Non, répond Jésus, de peur qu’en enlevant l’ivraie, vous arrachiez le blé en même temps. La réponse ne colle pas aux faits. D’abord parce qu’on avait l’habitude de sarcler plusieurs fois les blés, et que, de plus, on arrivait à distinguer assez tôt l’orge du chiendent, malgré leur ressemblance (sinon les serviteurs ne s’en seraient pas aperçus !). Si donc Jésus prend des libertés avec la réalité courante, c’est que la parabole ne lui est que prétexte pour autre chose, et sa pointe est à chercher précisément dans ce refus des pratiques agricoles - entendez : spirituelles - de son temps. Car les pharisiens (mot à mot : les purs) éliminaient de leurs communautés tous les “impurs” ; ils les excluaient gaillardement, impitoyablement. Ils voulaient une Église sans ivraie. Jésus, au contraire, accepte dans sa communauté Matthieu le publicain (Mt 9,9-13), Marie-Madeleine dont étaient sortis sept démons (Lc 8,1-3). Pire ! Il va vers les pécheurs et les publicains et se rend ainsi lui-même légalement impur.

La raison profonde de cette patience est qu’il n’appartient à personne, en dehors de Dieu, de juger qui que ce soit. Et, de fait, les apparences trompent : tel “Monsieur bien” qui communie tous les dimanches est peut-être plus loin de Dieu que telle femme que nous méprisons. Dieu lui-même attend pour juger ; il patiente, il laisse à chacun sa chance et croit à l’humainement impossible : que l’ivraie se change en bon grain. Laissez-les pousser ensemble ! Voilà le fin mot. Qu’il est heureux pour moi, en qui le bien et le mal sont si inextricablement mêlés ! L’on risquerait en enlevant le pécheur d’arracher en même temps... un fils du Père.

Une Église de purs ? Quel degré de foi est donc requis pour baptiser, admettre à la profession de foi, marier à l’Eglise ? Question délicate. Ce qui est clair, c’est que Jésus récuse une Église élitaire, sectaire à la limite, où ne seraient admis que les irréprochables. Et qui donc est irréprochable ?

L’explication qui, au début, concordait avec la parabole, déplace sensiblement l’intérêt. Elle n’est plus centrée sur la patience entre les semailles et la moisson, mais directement sur celle-ci. La moisson, dans la Bible, est volontiers symbole des temps derniers. Elle a son côté négatif : comme on enlève l’ivraie pour la jeter au feu, ainsi les anges... enlèveront du Royaume tous ceux qui font tomber les autres et commettent le mal. Le châtiment est décrit en images apocalyptiques de fournaise, de pleurs et de grincements de dents. Mais sur ce fond sombre - qui doit nous faire réfléchir afin de ne pas abuser de la patience que proclamait la parabole elle-même - se détache l’aspect majeur et positif : la magnifique moisson. Le blé, menacé par l’ivraie, ne périra pas. Le mal n’aura pas le dernier mot, et les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père. Ne nous décourageons pas en voyant la faiblesse de nos communautés, le mal dans le monde et notre propre vie pleine de mauvaises herbes. Le bien finira par triompher. Alléluia.

Entre la parabole et son explication, l’évangéliste a inséré deux autres, plus courtes, mais de même sensibilité.

Il est d’abord question d’un homme qui a semé une graine de moutarde. Cet homme est, comme tout à l’heure, le Fils de l’homme, Jésus lui-même. La graine de moutarde est la plus petite de toutes les semences, à peine de la grosseur d’une tête d’épingle. On n’a pas de mal à y reconnaître l’Eglise, d’apparence insignifiante dans ses débuts. Les apôtres pouvaient, à juste titre, s’en inquiéter. Jésus les réconforte : Patience. Quand elle a poussé, elle dépasse toutes les autres plantes potagères et devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel font leurs nids dans ses branches.

Dans la parabole du levain, même contraste entre le petit peu de levain et les trois grandes mesures de farine (environ quarante kilos !). Le petit peu de levain y est enfoui. Extérieurement on n’y voit rien, et, pourtant, cette Église qui passe inaperçue, elle fait lever la pâte du monde.

Paraboles réconfortantes aux heures de pessimisme, d’échec. Hommes de peu de foi, faisons confiance à Dieu. Patientons.

 
René LUDMANN, cssr
René LUDMANN, cssr
(re)publié: 23/05/2017