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Année A

15e dim. ordinaire (16/7) : Commentaire

Un dimanche “d’optimisme enragé”. Malgré les échecs, la semence, semée par le Christ dans le monde, lèvera (première lecture et évangile, première partie). Même le cosmos, qui passe comme par des douleurs d’enfantement, va vers un point Oméga de libération (deuxième lecture). Cette souveraine et inévitable réussite du plan de Dieu ne force cependant pas ma liberté. Serai-je terre aride, buisson étouffant, ou bonne terre pour accueillir le Christ (évangile, deuxième partie) ?

Première lecture : Is 55, 10-11

Au peuple exilé, rongé par le doute, le manque de confiance en Yahvé, le prophète proclame la puissance efficace de Dieu : aussi vrai - et journellement constatable - que la pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir... fécondé la terre, aussi vrai ma parole qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir accompli sa mission.

Affirmation de foi que Jésus reprendra dans la parabole du grain semé qui, malgré les premiers échecs, porte du fruit au centuple. Faisons nôtre cet acte de foi au milieu de nos craintes et de nos échecs. Ils sont provisoires. Dieu fera lever la semence envers et contre tout.

Psaume : Ps 64

Ô Seigneur, comment ne pas te rendre grâce pour tous tes bienfaits ! Tu visites ta terre, l’Eglise, et tu l’abreuves, tu la combles des richesses de ta parole, de tes sacrements, et, dans cette eucharistie, de ton corps sacré. Tu prépares la grande moisson de ton avènement. Tu couronnes chaque année liturgique de tes bienfaits. Sur ton passage ruisselle l’abondance de tes bénédictions. Tout, le ciel et la terre réunis à l’autel, exulte et chante.

Deuxième lecture : Rm 8,18-23

Paul vient de parler de la joie de celui qui se sait aimé du Père. Mais il sait que cette joie n’est pas encore le paradis. Il faut compter avec la souffrance. Nous crions en nous-mêmes notre souffrance (dernier verset).

Et, cependant, la souffrance n’est pas le dernier mot. En regard de la gloire que Dieu va bientôt révéler en nous, quand il nous prendra près de lui, les souffrances du temps présent sont sans commune mesure. Idéal parfois déformé et qui nous a mérité le reproche d’une religion opium du peuple : « Acceptez l’injustice du temps présent, en vous consolant de la gloire à recevoir bientôt, au ciel ! » Le regard tourné vers la gloire future ne doit, en aucune façon, nous empêcher de garder les pieds sur terre. Mais le bonheur terrestre est fragile et ne saurait nous satisfaire. Car nous sommes faits pour la gloire. Déjà, nous en avons le commencement, nous avons commencé par recevoir l’Esprit Saint. Mais nous attendons encore notre adoption définitive.

Non seulement notre esprit connaîtra la glorieuse délivrance, mais aussi notre corps. Dieu ne nous veut pas heureux à moitié, dans notre âme seulement ; il veut des hommes heureux entièrement, âme et corps. Une spiritualité de mépris du corps (“je n’ai qu’une âme qu’il faut sauver”) serait donc malvenue.

Sur cette attente de la glorification de l’homme, Paul greffe une étonnante espérance cosmique dont nous ne savions longtemps que faire, et qui nous réjouit aujourd’hui le cœur. Il y a, dit Paul, un lien étroit entre l’homme et le cosmos : la création tout entière dont l’homme est la pointe, la fleur, a été blessée, livrée au pouvoir du néant. L’homme l’a entraînée dans sa chute. Voilà cette création, comme personnifiée, qui crie sa souffrance d’univers malmené, asservi, détruit par l’homme. Elle aspire de toutes ses forces à voir la révélation, la glorification définitive de l’homme, fils de Dieu. Alors elle y sera entraînée à son tour, libérée de l’esclavage et de la dégradation.

Quelles perspectives vertigineuses ! La matière est sauvée, elle aussi. Elle sera glorifiée, cette matière dont nous sommes partie intégrante par notre corps. Notre délivrance entraînera celle de l’univers !

Aussi la liturgie intègre-t-elle la matière dans ses célébrations : pierre d’autel, étoffes, fleurs, flamme des cierges et, par-dessus tout : « Nous t’offrons ce pain et ce vin, fruits de la terre et du travail des hommes ; ils deviendront pain de la vie et vin du Royaume éternel » (offertoire). En un temps où l’homme saccage, pollue sa terre et son ciel, cette vue de foi sur la matière, elle aussi sauvée par le Christ, nous aidera à respecter, préserver, “sauver” notre monde menacé.

Evangile : Mt 13,1-23

Pendant trois dimanches, nous allons lire des extraits du “discours en paraboles” où Matthieu a regroupé, selon son habitude, les paraboles les plus importantes.

Matthieu relie cet enseignement à ce jour-là où Jésus avait déjà longuement parlé à ses disciples dans la maison, peut-être celle de Pierre à Capharnaüm. Le voilà au bord du lac. Une foule immense se rassembla autour de lui, si bien que, pour mieux se faire entendre, il monta dans une barque où il s’assit : un maître donnait son enseignement volontiers assis. Toute la foule se tenait sur le rivage, peut-être dans une de ces larges criques du lac qui en font un amphithéâtre naturel. Le cadre extérieur est ravissant ; le sermon, lui, est grave.

Jésus leur dit beaucoup de choses en paraboles. La parabole est un récit inventé de toutes pièces, parfois une comparaison dont il faut découvrir le sens caché, la “pointe”.

La parabole du semeur, lue en ce dimanche, est la première d’une demi douzaine, la plus longue aussi. Elle est nettement divisée en trois sections : la parabole elle-même, son explication et, entre les deux, une digression sur la raison de cet enseignement en parabole. Pour une meilleure intelligence du texte, nous gardons ensemble la parabole et son interprétation.

Voici que le semeur est sorti pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger. Echec total. D’autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre : ils ont levé aussitôt - c’est un début de succès - mais, faute de racines, ils ont séché. Echec encore. Une troisième partie est tombée sur un terrain broussailleux ; elle lève et semble réussir, mais les ronces ont poussé aussi vite qu’elle et l’ont étouffée. Trois échecs successifs. De quoi se décourager. Finalement, d’autres grains sont tombés sur la bonne terre, et ils ont donné du fruit.

Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende : avec un peu de bonne volonté, vous saisirez ce que je veux dire. En effet, on reconnaît facilement dans le semeur, dont la semence est mangée par les oiseaux, brûlée par le soleil, étouffée par les ronces, le Christ lui-même, qui vient de subir une série d’échecs.
Déjà, les pharisiens ont décidé sa perte. Devant tant de déboires il y a de quoi désespérer. Déjà, certains disciples prennent leurs distances. Par cette parabole, Jésus veut réconforter ceux qui restent et, à travers eux, il veut affermir notre propre confiance si souvent mise à l’épreuve par des échecs répétés : abandon de la pratique, jeunesse qui déserte, masse incroyante... efforts de parents, d’éducateurs si mal récompensés... Il y a échec, mais le projet d’amour du Père se réalisera. Et magnifiquement.

Vos efforts ne sont pas vains. La pointe de cette parabole est donc dans l’appel à la confiance. Elle reprend la prophétie de la première lecture : « Ma parole ne me reviendra pas sans résultat. » Donc pas de résignation.

On est surpris, après cette parabole centrée sur la réussite finale de la mission, d’entendre une explication centrée, elle, sur les bonnes dispositions de l’auditoire. La parabole était un appel au semeur à semer malgré les déboires, l’explication devient un appel au “terrain”, donc aux foules, à bien accueillir le message. L’accent s’est nettement déplacé. On pense que les prédicateurs de la première génération chrétienne ont sauté sur ces images parlantes pour leur donner une nouvelle signification (en quoi ils n’ont pas trahi, mais explicité la pensée de Jésus), pour presser leurs communautés à mieux s’ouvrir à l’Evangile : ne soyez pas ce terrain ensemencé au bord du chemin, homme mal disposé qui entend la Parole du Royaume sans la comprendre - ni sol pierreux, homme sans racines, homme d’un moment - ni terrain de ronces, qui laisse étouffer la Parole par les soucis du monde et les séductions de la richesse. Soyez au contraire bonne terre, comprenez la Parole et faites-lui porter du fruit.

Pratiquement, nous avons ici deux paraboles et, sous les mêmes images, se cachent deux appels : l’un au prédicateur, l’autre à l’auditoire. De par notre baptême, nous sommes l’un et l’autre, semeur et terrain, prédicateur et auditoire. Entendons les deux pointes, suivons les deux appels.

Entre la parabole et son explication se glisse un intermède de portée plus générale. Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : Pourquoi parles-tu en paraboles, comme à mots couverts, sans livrer toute ta pensée ? C’est qu’une bonne partie de l’auditoire (au temps où écrit Matthieu, le peuple juif dans son ensemble) refuse le Christ : ils regardent sans regarder, ils écoutent sans écouter, le cœur de ce peuple s’est alourdi, dit Jésus en citant Isaïe (Is 6, 9-10). Le peu de foi qu’il avait encore, un rien, même cela lui sera enlevé.

Un avertissement à ne pas fermer les yeux, à ne pas se boucher les oreilles. L’explication la plus profonde du silence de Dieu dans notre siècle est peut-être celle de Martin Buber : Dieu se tait quand l’homme ne veut plus l’entendre.

Mais à vous qui avez les dispositions voulues il est donné de connaître (de comprendre et de vivre) les mystères, la splendide profondeur du Royaume des cieux. Heureux êtes-vous ! Quelle chance vous avez ! Beaucoup de prophètes et de justes ont désiré cette chance et ne l’ont pas eue. Vous, vous l’avez. Estimez-la, de peur qu’elle ne vous soit retirée à vous aussi.

 
René LUDMANN, cssr
René LUDMANN, cssr
(re)publié: 16/05/2017