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Année A

14e dim. ordinaire (9/7) : Commentaire

“Un dimanche-icône.” Portons le regard intérieur vers un messie-roi tout différent de celui qu’attendaient les contemporains de Jésus. Le prophète l’annonce doux, humble, pacificateur (première lecture). Jésus lui-même dévoile son identité : il se révèle le Fils de Dieu qui dialogue avec son Père ; il se montre homme tendre, doux qui veut nous délivrer des formes oppressives de la religion (évangile). Cessons donc de nous confier à nos raisonnements trop courts et à nos faibles forces humaines pour nous laisser porter, transporter, transformer par l’Esprit du Christ (deuxième lecture).

Première lecture : Za 9,9-10

La fille de Sion, de Jérusalem, c’est le peuple harcelé par les chars, les chevaux de combat, par les guerres interminables, peut-être lors des campagnes d’Alexandre le Grand. A ce peuple qui aspire à la paix un héraut vient proclamer une joyeuse nouvelle : Exulte de toutes tes forces, pousse des cris de joie !

Il annonce un roi, descendant de David. Mais l’exil a purifié les attentes ; ce n’est plus un roi dictateur et guerrier, monté sur un cheval de bataille ; c’est un roi humble, chevauchant la monture des pacifiques, un âne inoffensif, tout jeune. Ce roi brisera l’arc de guerre et proclamera la paix. Il supprimera l’antagonisme entre Ephraïm, (le royaume du Nord) et Jérusalem (le Royaume du Sud). Bien plus, sa royauté sera universelle, sa paix est pour toutes les nations ; sa domination s’étendra d’une mer à l’autre et de l’Euphrate (l’extrême-est) à l’autre bout du pays (à la mer à l’ouest).

Comment ne pas y voir la prophétie du Christ-Roi, mais dont la royauté n’est pas de ce monde (Jn 18,36) : Un roi doux et humble de cœur (évangile) entrant dans Jérusalem monté sur un âne, un jeune ânon, symbole d’humilité et de paix (Mt 21,1-7) !

Psaume : Ps 144

Je t’exalterai, Seigneur. Chaque jour, je te louerai, je louerai ton nom toujours et à jamais. Mais je veux le faire avec plus de cœur pendant cette eucharistie.

Car tu es tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour. Tu es fidèle, tu ne déçois pas, tu soutiens tous ceux qui tombent, tu redresses les accablés, toi qui procures le repos à ceux qui peinent (évangile).

Aussi, faisons action de grâce. Que tes fidèles te bénissent, et que, autour d’eux, ils disent ta gloire et parlent de tes exploits !

Deuxième lecture : Rm 8,9.11-13

Le texte risque un malentendu, car les mots y sont piégés : ils n’ont pas le même sens chez Paul et dans nos dictionnaires courants. Chez Paul on pourrait dire, en simplifiant, que
- le corps : c’est l’homme en son entier, non seulement biologique, mais aussi psychique, moral...
- la chair : c’est l’homme séparé de Dieu. Le terme ne désigne donc pas ici le sexuel.
- l’esprit : n’est pas opposé ici à la matière, mais c’est l’homme uni à Dieu. C’est aussi, selon le contexte, l’Esprit de Dieu.

Chair et esprit. Deux mondes, deux façons d’être, deux manières de vivre. Diamétralement opposés.
Chair et esprit s’opposent. On ne peut être sous l’emprise des deux à la fois. Or vous êtes sous l’emprise de l’Esprit, vous êtes à Dieu, puisque son Esprit vous habite et agit en vous. De par le baptême, nous sommes le temple de l’Esprit de Dieu.

Cela comporte évidemment quelques exigences : nous avons une dette envers l’Esprit. Il ne faut donc pas vivre comme si nous étions encore sous l’emprise de la chair ; il faut en tuer les désordres. Si nous n’avons pas, effectivement, l’Esprit du Christ en nous, si nous ne le laissons pas agir, nous n’appartenons pas au Christ, malgré tous les registres de baptême. Il y a donc une lutte continuelle entre la tendance matérialiste en nous, la chair, et l’Esprit de Dieu.

Mais l’Esprit Saint achèvera en nous son œuvre. D’abord par notre union spirituelle au Christ, puis encore par l’entière transformation de notre corps mortel dans une vie de ressuscité. Déjà s’est faite la glorieuse transformation du corps terrestre de Jésus en corps de gloire, quand Dieu a ressuscité Jésus d’entre les morts. Cette transformation. Dieu la fera aussi en nous, par le même Esprit.

En résumé, trois appels. En trois grandes vagues :
Sois fier : tu es sous l’emprise de l’Esprit Saint ! Sois exigeant : vis selon l’Esprit ! Sois confiant : un jour, l’Esprit te transportera dans la gloire !

Évangile : Mt 11,25-30

Jésus vient d’encaisser plusieurs échecs. Les pharisiens le critiquent, quoi qu’il fasse. Les villes autour du lac, Capharnaüm en particulier, auxquelles il avait donné le meilleur de lui-même, “ne se convertissent pas” (Mt 16-24). De la part de Jésus on s’attendrait à des plaintes, on entend une action de grâce. Et particulièrement solennelle, introduite par les mots significatifs : En ce temps-là Jésus prit la parole, hébraïsme pour relever l’importance de ce qui va être dit.

L’une ou l’autre fois l’Ancien Testament compare Dieu à un père. Jamais il ne s’adresse directement à lui pour l’appeler père. Il a une telle révérence pour Dieu qu’il évite même de prononcer son nom et remplace celui-ci par des circonlocutions : le Tout-Puissant, l’Eternel. Et voici que Jésus ose, d’une audace inouïe, l’appeler Père, mon Père, et même Abba, mot araméen qui se traduirait par le délicieux : papa ! Quelle relation cet homme a-t-il donc avec Dieu, pour être aussi intime avec lui ?

Seigneur du ciel et de la terre ! Cet ajout empêche la profonde intimité de dégénérer en sans-gêne. L’amour vrai est audacieux, mais il se double toujours de respect et d’adoration.

Ces deux titres introduisent la suite : la souveraine et amoureuse action du Père que le Christ loue. Quand on va chez un commerçant, la demande est première ; entre amoureux, c’est l’émerveillement, ce que le Christ appelle ici louer. Louer, faire action de grâce est la forme la plus haute de la prière, elle est émerveillement. Notre liturgie en est pleine : voyez le Gloria, l’Alléluia et, surtout, la prière dite eucharistique, mot grec pour : rendre grâce, louer.

Et de quoi le Christ est-il émerveillé ? Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout petits. Un thème majeur qui parcourt les évangiles ; ne citons que le Magnificat : « Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. » Serait-ce le procès de l’intelligence ? Non point. Mais bien celui de la suffisance. La pique est à l’adresse des pharisiens qui se rengorgeaient, fiers de leur savoir religieux (nous dirions : de leur théologie) et qui traitaient les petites gens avec mépris, les qualifiaient d’ignares et inaptes à observer la Torah, la loi du temple. Et voilà que cet éminent savoir, qui aurait dû les prédisposer à accueillir en Jésus le Messie attendu, les aveugle. Ma foi est souvent si bancale. Serais-je suffisant ? Trop sûr de moi ? Pas assez petit, tout-petit ?

Dieu se révèle aux petits, non parce qu’ils seraient moins intelligents, ce qui reste à prouver - et d’ailleurs la bêtise n’a jamais été une vertu - mais parce que, ordinairement du moins, les petites gens ne font pas les fiers et sont ainsi plus disponibles à Dieu. Mais l’expression petit a ici un sens particulier : est petit celui qui sait la grandeur de Dieu et sa propre petitesse ; c’est l’humble. Le petit se reconnaît sans mérite, il n’a de quoi se vanter. C’est Dieu qui l’illumine. Tu l’as voulu dans ta bonté. Nous ne découvrons pas Dieu, c’est lui qui se fait découvrir ; il se révèle, mot à mot : il enlève le voile.

Un verset plus loin, Jésus explicitera : personne ne connaît le Père sinon... celui à qui le Fils veut le révéler. Notre raison humaine peut conclure qu’il y a un Dieu, qu’il est superintelligent et super-puissant etc. Mais Dieu seul peut nous dire qui il est vraiment, ce qu’il est, “vu de l’intérieur”. Si la science est un merveilleux instrument pour inventorier la création, elle est totalement démunie pour sonder le créateur. Personne ne connaît, de sa propre expérience, l’intérieur de Dieu, sauf Dieu lui-même - et Jésus ! Personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père sinon le Fils.

En Dieu il y a un toi-et-moi, un dialogue entre le Père et le Fils, dialogue que nous saurons, par d’autres révélations (Jn 15,26), être l’Esprit du Père et du Fils. Nous balbutions, nous avons de la peine à suivre, et ce n’est pas étonnant. Comment saisir, comprendre Dieu ! Mais Jésus nous lève ici un voile sur l’abîme divin, et voici que, en lui-même, obscur homme de Nazareth, méprisé et méconnu, nous reconnaissons la présence réelle de Dieu ! Vraiment, pour le saisir un peu, il ne faut pas se poser en sage, en savant, il ne faut pas faire le fier. Il faut, au contraire, se faire accueillant, petit, tout petit.

Puis le Christ s’adresse à ces petits dont il vient de parler à son Père et que les savants et les sages avaient chargés de prescriptions légalistes et méticuleuses. Ces petits peinaient sous le poids de ce fardeau religieux. Venez à moi, leur dit Jésus, je vous procurerai le repos : la liberté des enfants de Dieu qui vous épanouira et qui débouchera, un jour, dans la joie et le repos auprès du Père. Ne suivez plus ces pharisiens « qui lient de lourds fardeaux et ne les remuent pas eux-mêmes du petit doigt » (Mt 23,4). Devenez mes disciples. Je ne suis pas, comme eux, dur et hautain ; je suis doux et humble de cœur, et « je ne brise pas le roseau froissé, je n’éteins pas la mèche qui fume encore » (Mt 12,20).

Prenez sur vous mon joug à moi. Il est facile à porter, mon fardeau est léger. Le Christ serait-il laxe ? Il est plus exigeant que les pharisiens qui n’interrogeaient que la façade. Le Christ interpelle le cœur. Mais cette exigence est d’amour, elle n’écrase jamais. Et quand on aime, on oublie le poids. L’effort, oui, mais dans la paix. Quelle libération ! Jette ta religion d’observances, d’interdits, et tu t’épanouiras enfin ! Aime, et tu auras des ailes ! Entends-moi bien. Ne jette pas les observances, mais la religion des observances.

Je vous procurerai le repos. Avis aux scrupuleux qui n’ont de repos (?) qu’après s’être torturés de questions angoissantes et qu’après avoir torturé les autres de leur inquiétude. Qu’ils se jettent donc dans les bras de Dieu !

Mon joug est léger. Avis aux moralistes qui surchargent l’Evangile, alourdissent le christianisme de prescriptions tatillonnes, empoisonnent l’amour des couples, culpabilisent, traumatisent, paralysent.
Mais quand est-ce que moi-même j’abandonnerai la religion pesante des commandements et interdits pour m’élever léger, épanoui vers celle du cœur ?

 
René LUDMANN, cssr
René LUDMANN, cssr
(re)publié: 09/05/2017