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30e dim. ordinaire (25/10) : Commentaire

Quand nous venons célébrer l’eucharistie, tout ce qui y sera fait et dit nous le savons - en théorie. Mais le Christ veut nous le faire savoir expérimentalement. Ne récitons pas seulement la phrase-clé : Tu aimeras Dieu et ton prochain. Vivons-la. Prouvons à nos frères et sœurs que l’amour, ce n’est pas de la phrase (évangile). Et, au long de la semaine, ayons une attention plus vive à ceux qui ont besoin de nous, surtout le pauvre, l’immigré (première lecture). Que notre communauté soit un modèle (deuxième lecture).

Première lecture : Ex 22,20-26

Ce texte fait partie d’un code de lois qui traite de justice sociale. L’exploitation du prochain y est particulièrement clouée au pilon. Notre passage énumère des lois interdisant :

  1. de maltraiter l’immigré qui réside chez toi et qui n’a pas de moyens juridiques de se défendre. Actuel au plus haut point.
  2. de ne pas accabler la veuve et l’orphelin, privés du mari et père qui les aurait nourris et protégés.
  3. de prêter de l’argent à intérêts, ce qui, à l’époque, était considéré comme de l’usure.
  4. de garder pour soi le manteau du pauvre pris en gage, car c’est tout ce qu’il a pour se couvrir.

Chaque faute contre le prochain est une provocation de Dieu qui écoute le cri des malheureux. Dieu est compatissant. La haute et belle justice sociale des Hébreux est inséparable de leur foi en Dieu. Leur sens moral est éminemment religieux, car l’homme a été créé à l’image de Dieu (Gn 1,27). Le passage prépare excellemment les mots du Christ dans l’évangile du jour : « Le deuxième commandement (tu aimeras ton prochain) est semblable au premier (tu aimeras le Seigneur). »

Psaume : Ps 17

A ces lois protégeant le pauvre répond une hymne à Yahvé qui est son vrai protecteur.

Je t’aime, Seigneur, car dans ma faiblesse tu es ma force, mon roc sûr. Tu m’as libéré. Tu m’as dégagé, mis au large.

Vive le Seigneur ! Rendons-lui grâce en cette eucharistie, pour avoir donné au roi, au Christ, la grande victoire de Pâques. Dieu s’est montré fidèle à Jésus son Messie pour toujours. Il ne nous abandonnera pas non plus. Louange à Dieu !

Deuxième lecture : 1 Th 1,5-10

Les Thessaloniciens ont expérimenté la foi, non dans des théories, mais en voyant vivre Paul, un homme saisi par le Christ. Aussi ont-ils imité l’Apôtre. L’exemple de nos parents, d’un prêtre, d’un éducateur ne nous a-t-il pas plus entraînés que bien des sermons ?

Paul se réjouit de voir les Thessaloniciens si fervents, si dynamiques, bref, si exemplaires. Vous êtes devenus un modèle de foi, au point que celle-ci est contagieuse et que, grâce à vous, la Parole retentit dans toute la Grèce. Cette Parole (Dieu lui-même) vous l’avez accueillie au milieu des épreuves. Mais avec la joie de l’Esprit Saint. L’Esprit donne la joie. Regardez Marie, remplie de l’Esprit, qui chante le Magnificat, voyez les apôtres à la Pentecôte...

Un prédicateur qui complimente sa communauté, c’est plutôt rare. Le mot sermonner en dit long à ce sujet. Si le pasteur savait voir ce qu’il y a de bon en sa communauté, et si celle-ci lui faisait bon accueil, à la manière des Thessaloniciens qui ont soutenu Paul, la joie de l’Esprit Saint les habiterait !

Dans le dernier verset, Paul fait allusion à l’attente du Christ qui nous délivre de la colère qui vient (expression biblique) pour le jugement final et sur laquelle il reviendra in extenso (32e dimanche).

Évangile : Mt 22,34-40

Alors que le lectionnaire saute généralement un mot du Christ déjà lu dans un autre évangile, il rapporte celui-ci dans ses trois versions, celle de Matthieu en ce dimanche. Celle de Marc au 31e dimanche B, celle de Luc au 15e dimanche C. C’est assez dire l’importance de ce texte central et la nécessité de nous le rappeler plus souvent que les autres.

Exceptionnellement nous commentons ici les trois versions. Si chacun des évangélistes a sa manière de présenter le message, celui-ci reste le même pour les trois. Que les variantes ne choquent pas le lecteur. Les évangiles ne sont pas des reportages journalistiques, mais des méditations que chaque auteur construit selon sa spiritualité propre.

La différence majeure est dans l’approche, dans le motif de la question. Chez Luc le docteur de la Loi semble bien intentionné, sa demande est inspirée par le motif de la sanctification personnelle : Maître, que dois-je faire pour avoir part à la vie éternelle ?
Chez Marc c’est l’admiration devant une réponse pertinente de Jésus qui provoque une nouvelle question.

Chez Matthieu, par contre, l’approche est méchante. La situation est tendue. Nous sommes à quelques jours de l’arrestation de Jésus. Ils se réunirent. Comment le coincer ? Voilà plusieurs fois qu’il échappe à leurs pièges. Mais, échaudés par leurs précédents coups manqués, ils envoyèrent l’un d’eux, plus calé, un professionnel, un docteur de la Loi qui lui pose une question. Evidemment pas pour sa propre gouverne, mais pour mettre Jésus à l’épreuve, l’embarrasser, le déconsidérer.

Ce piège de méchanceté mis à part, la question que pose le pharisien est de fond. C’est un cas, une question de casuistique majeure. Maître, dans la Loi (nous dirions : dans l’Ecriture) quel est le grand commandement ? Question légitime en soi, surtout quand on sait que les spécialistes avaient inventorié 365 commandements négatifs : « Tu ne feras pas » et 245 positifs : « Tu feras » - en tout 613 bien comptés ! Telle école professait que tous étaient d’égale importance, puisque expressions de la volonté divine. D’autres distinguaient entre graves et moins graves. Un des commandements, pour certains le grand, était l’obligation du sabbat, avec laquelle Jésus avait souvent pris de scandaleuses libertés. En en désignant un, Jésus se mettait inévitablement à dos les partisans d’un autre.

Mais Matthieu sait que les jeunes communautés chrétiennes discutaient du même problème, surtout quand les païens convertis se virent confrontés avec nombre de commandements auxquels les Juifs christianisés tenaient encore.

La question hautement valable nous intéresse encore aujourd’hui. Qu’est-ce qu’il y a sous les lois ? Quelle est la vision, quel est le principe qui régit toute ma vie, lui donne son unité profonde ?

Jésus ne se dérobe pas à une question aussi importante. Dieu sait qu’il s’est battu pour cela. Il répond (dans Luc c’est le docteur de la Loi qui cite le ’shéma’ : Voici le premier commandement.

Mais alors que Matthieu et Luc ne donnent que le verset Tu aimeras, Marc cite le texte du Deutéronome (Dt 6,4) avec son important préambule dont il a tiré son appellation : Shéma Israël - Ecoute Israël. Ecoute ! Il s’agit d’une révélation capitale. Alors qu’on s’attendrait à ce premier commandement, on entend un acte de foi : le Seigneur est l’Unique. Les autres dieux n’existent pas. Yahvé est le seul et il n’y en a pas d’autres. C’est de cette vision de foi que découle le commandement, comme sa conséquence naturelle : Tu aimeras le Seigneur. On le voit, l’agir (la morale) est la conséquence d’une vision (la foi). Si l’on n’aime pas Dieu, c’est que l’on a une autre vision, c’est que l’on a dans son cœur d’autres dieux, petits ou grands : l’argent, le pouvoir, le sexe. Pour le croyant le Seigneur est l’Unique.

Et nous en arrivons au commandement lui-même. Tu aimeras. On mesure à ces deux petits mots l’abîme qui sépare Jésus des pharisiens. Ils avaient une religion de lois et de paragraphes, ils en étaient bardés et en faisaient baver les autres. Avec une espèce d’acharnement, Jésus a combattu, toute sa vie, ce légalisme, ce culte de la Loi qui poussera les pharisiens jusqu’à le faire tuer : « Nous avons une Loi et selon cette Loi il doit mourir » (Jn 19,7). Un corps de lois sans âme. Jésus redonne à ce corps une âme. Au fond, dit-il, tout revient à aimer. Les commandements n’ont de valeur que pour autant qu’ils nous y aident. Aimer... est le grand, le premier des commandements parce qu’il est la raison d’être de tous les autres. Ce qui fait dire si finement à saint Jean de la Croix que « aimer est la seule règle dont le propre est précisément de n’en pas être une ». [Si] il manque l’amour, les commandements, tous, flottent sans ancrage. Tant de chrétiens sont amorphes, peu motivés, parce que leur relation ressemble à celle d’un couple qui a glissé de la tendresse dans le devoir. Aimer épanouit, rend libre, dégonce de l’habit raide des paragraphes.

Le texte précise : de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit (Luc ajoute : de toutes tes forces). Hébraïsme accumulatoire pour exprimer le don entier, sans calcul, sans “jusque là”. C’est la radicalité inhérente à l’amour. Aimer à moitié n’est pas vraiment aimer. Ne mangeons pas trop vite du pharisien, car nous faisons souvent comme lui. Avec des commandements à observer, on est plus tranquille : « Je fais ce que je dois faire, me voilà en règle. » C’est la raison pour laquelle la religion est souvent un poids, jamais un plaisir.

Tu aimeras le Seigneur ton Dieu. Le titre Seigneur, d’abord solennel, a pris, sous l’influence des prophètes, une couleur plus chaude. Le Seigneur, c’est l’amoureux, l’époux qui a tout fait pour provoquer l’amour d’Israël. Il y a entre eux deux un lien, une alliance, un mariage : Il est ton Dieu. Ai-je avec lui une relation amoureuse ? Oui, amoureuse ?

Et voici le second commandement qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ce commandement est tiré du Lévitique (Lv 19,18). C’est bien un autre commandement, distinct, le second. Distinguer n’est pas séparer. Et c’est ce que nous faisons à tour de bras. En distinguant, nous séparons Dieu et l’homme, le temporel et le spirituel. De là les éternelles fausses questions : Dieu ou l’homme ? Mais les deux ! La prière ou l’engagement ? Mais les deux ! L’humanisme athée, la spiritualité désincarnée ? Aucun des deux ! C’est mal aimer l’homme que de le couper de son épanouissement final en Dieu. C’est mal aimer Dieu que de le couper de ce qui lui est le plus cher : l’homme. La phrase grammaticalement curieuse de Marc : Il n’y a pas de commandement (singulier) plus grand que ceux-là (pluriel), montre bien que les deux ne font qu’un.

Le premier et le second commandements sont semblables. Il faut aimer Dieu de tout ton cœur et ton prochain ’’semblablement’’ de tout ton cœur aussi, comme toi-même. Selon la règle d’or alors bien connue : « Ce que tu veux que d’autres te fassent, fais-le pour eux. » (Mt 7,12).

Toute la loi et les Prophètes (le lectionnaire explicite : tout ce qu’il y a dans l’Ecriture) dépendent de ces deux commandements.

Pour finir, Marc montre le plaisir du scribe à entendre Jésus : Fort bien, Maître. Et de renchérir : Aimer ainsi vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices (voir encore Am 5,21 ; Is 1,11). Et Jésus de conclure : Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. Ta façon de penser et d’agir est la bonne, tu es sur le seuil du royaume. Celui-ci est moins un lieu qu’une personne, Jésus lui-même. Si le scribe a suivi Jésus, le Maître l’aura conduit au delà de ce seuil, jusqu’à la révélation suprême : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous aime » (Jn 15,9), un “comme” qui nous invite à aimer avec le cœur même de Dieu.

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René LUDMANN c.ss.r.

Prêtre du diocèse de Luxembourg.

(re)publié: 25/08/2020