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2e dim. de Carême (8/3) : Commentaire

Pour les catéchumènes, le Carême est la dernière grande catéchèse avant leur profession de foi et leur baptême. Nous, « les pratiquants », déjà initiés, nous approfondissons la foi. Osons le dire, de la foi nous en savons peu. Le catéchisme est loin, le bagage religieux léger, peut-être avons-nous perdu quelques morceaux en route. Voilà donc l’occasion de nous ressourcer. Il s’agit évidemment d’autre chose que d’une simple information, encore que celle-ci soit utile. Il s’agit surtout de nous ouvrir à Dieu, d’écouter le Fils bien-aimé, comme nous le recommande la voix dans l’évangile de la Transfiguration.

Cet évangile de la Transfiguration est, avec celui de la Tentation du Christ, un classique du Carême. Il ne manque dans aucune des trois années du cycle. Le ciel opaque et sombre se déchire. Le Christ rayonne, un court instant, de sa gloire pascale à venir. Heureux les coeurs purs, ils verront Dieu ! Purifions donc nos coeurs pendant ce Carême, arrachons les voiles d’égoïsme, et nous verrons la gloire de Dieu rayonnant sur le Christ ressuscité. Nous serons alors assez forts pour prendre notre part de souffrances, les yeux fixés sur le Christ de gloire qui a fait resplendir la vie (2e lect).

La première lecture court sur son propre rail qui s’arrête aux étapes majeures de l’Ancien Testament. Après le récit de la création et de la chute (1er dim), voici la période des patriarches, la vocation d’Abraham.

Première lecture : Gn 12,1-4a

Comme une graine contient déjà tout l’arbre, ainsi ces quelques versets renferment déjà toute l’histoire des interventions de Dieu pour nous - et notre réponse à ses appels.

Fait capital, c’est le Seigneur qui dit, qui prend l’initiative ; c’est lui qui appelle, invite, exige. C’est moins l’histoire d’Abraham qui commence ici que l’histoire des interventions de Dieu.

La petite phrase : pars, laisse, va est d’une portée spirituelle inouïe. Dieu demande à Abraham de quitter tout, pays, famille, maison de ton père. Un vrai déracinement. Non le détachement pour le détachement, mais pour aller dans le pays que je te montrerai ; à vrai dire, moins le pays géographique que le pays qu’est Dieu lui-même. C’est déjà une pâque, un passage de Chaldée en la Terre promise, d’une culture païenne à l’intimité avec Yahvé.

Dieu veut une nouvelle relation avec Abraham. Utilisant les formules de pacte, d’alliance alors en usage (et dans les pays arabes encore aujourd’hui, pensons au “ton ami sera mon ami”), Dieu se lie à cet homme : je bénirai ceux qui te béniront. Il se porte garant de sa réussite : ton nom sera grand. Il lui donne un rayonnement universel : en toi seront bénies toutes les familles de la terre.

Abraham partit. Pas une objection, même pas un mot nous est rapporté de cette scène qui va bouleverser l’ordre du monde, puisque chrétiens, juifs, musulmans, tous fils d’Abraham, font aujourd’hui presque la moitié du genre humain. Abraham part, il obéit, il fait confiance à Dieu, il s’en remet à lui sans savoir où il va, sans preuve tangible. Voilà, dira saint Paul dans le long commentaire de la Lettre aux Romains (Ro 4), ce qu’est la foi : sans doute admettre des vérités, croire que Dieu existe, mais surtout se laisser interpeller, déranger par lui et lui faire confiance. Lui donner un oui dynamique qui nous arrache à nous-mêmes et nous jette dans ses bras. Aussi le Credo nous fait-il dire : je crois en Dieu (le latin utilise l’accusatif de mouvement qui équivaut à : je crois vers Dieu).

Voilà la Pâque, le passage à refaire pendant ce Carême.

Psaume 32

Avec Abraham qui a entendu de Dieu les promesses, la parole du Seigneur (première lecture), exprimons notre confiance en Dieu.

Oui, elle est droite, la parole du Seigneur. Dieu est fidèle à ses promesses. Même si, comme Abraham, nous ne voyons pas toujours clair sur la route de notre foi, nous croyons que Dieu veille sur ceux qui mettent leur espoir en son amour.

Il a délivré Jésus de la mort définitive, il l’a gardé en vie par la glorieuse résurrection. Il fera de même pour nous. Aussi chantons, faisons action de grâce.

Et que, à ton amour, Seigneur, corresponde notre espoir, notre confiance inébranlable.

Deuxième lecture : 2 Tm 1,8b-10

Timothée, un disciple de Paul, semble découragé. Son ministère n’est pas toujours un succès. Les premières persécutions sévissent. Paul est en prison. Alors le maître l’encourage : Prends ta part de souffrances pour l’annonce de l’Evangile. Et de lui rappeler que l’évangélisation n’est pas son œuvre à lui, Timothée, mais le projet de Dieu même, à la réalisation duquel il a été appelé : il nous a donné une vocation sainte. Par pure grâce. Il lui dit encore : Garde confiance. Nous sommes déjà sauvés, le Christ a déjà détruit la mort, il a déjà fait resplendir la vie et l’immortalité.

Ce texte prépare excellemment l’évangile où Jésus, par la transfiguration, encourage les apôtres.

Et nous, pendant ces quarante jours qui sont comme un raccourci de la lutte chrétienne, de nos insuccès et découragements, levons le regard vers ce Christ pascal dont l’évangile, tout à l’heure, dévoilera, pour un bref instant, la gloire. Ce regard de foi nous aidera à tenir dans une inébranlable confiance.

Evangile : Mt 17,1-9

La première annonce de la passion avait ébranlé les apôtres. La transfiguration doit affermir trois des plus influents disciples, Pierre, Jacques et Jean que l’on retrouve, ainsi sélectionnés, à la guérison de la fille de Jaïre, lors d’une pêche miraculeuse, et qui seront les témoins de son agonie.

Matthieu emploie intentionnellement le terme de vision. Sans diminuer la réalité de celle-ci, on ne la comprend que si l’on sait que les descriptions visionnaires de la Bible suivent un schéma à peu près identique : lumière, nuée, personnage-type, voix, crainte et frayeur... qu’il faut donc interpréter.

A commencer par la haute montagne. Le lieu est moins géographique (la tradition localise le Thabor) que biblique : comme Dieu s’était manifesté sur la montagne du Sinaï, il se manifeste sur cette autre montagne dite haute. Et quelle différence ! Pour un court instant, le secret de Jésus est dévoilé avec éclat.

La vision fait jouer un premier déclic : l’Ancien Testament s’arrête et s’achève pour s’incliner devant le Christ en la personne de ses deux représentants majeurs Moïse (la Loi) et Elie (le Prophète). Loi et Prophètes désignaient la sainte Ecriture, la foi juive dans son ensemble. Jésus, par la seule présence de ces deux grands, se manifeste comme l’aboutissement de la longue route d’Israël. Les temps sont achevés. Jésus est le Messie tant attendu ! Loi et Prophètes authentifient Jésus, s’inclinent devant lui, pour s’effacer et lui céder la place.

Moïse et Elie s’entretiennent avec Jésus. De quoi ? « De sa mort qu’il aurait à subir à Jérusalem » (Lc 9,31). Mais parler de mort dans un environnement de gloire, c’est évidemment prédire que cette mort serait glorieuse et déboucherait dans la résurrection.

Non seulement le catéchisme juif (la Loi et les Prophètes, en la personne de Moïse et Elie), mais Dieu lui-même vient authentifier Jésus comme le Messie. Il parle, non d’un nuage, mais d’une nuée lumineuse ; la nuée, signe de la présence réelle, mais invisible de Dieu, qui trônait sur l’arche d’alliance. Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le. Il y a tant de messies et de prophètes qui veulent nous endoctriner. Le Père nous dit : Il n’y a qu’un seul, Jésus, qu’il vous faut écouter, écouter au sens fort d’accepter, de le laisser entrer dans notre vie pour la changer. « A qui irions-nous, dira Pierre, toi seul as les paroles de la vie ? » (Jn 6,68)

Mais ne puis-je deviner encore autre chose ? Non seulement le ciel s’ouvre, Dieu lui-même s’ouvre. Ô imprévisible, étonnante révélation de l’intérieur de Dieu lui-même ! Lui, l’unique, il se dit divinement plusieurs ; il se manifeste comme Père qui nous donne son Fils : celui-ci est mon Fils bien-aimé. Il y a donc en Dieu un toi-et-moi, un dialogue amoureux si fort que Jésus l’appellera leur commun Esprit. Nous balbutions, pris de vertige. En cet homme-Jésus sourd et chante le dialogue infini de Dieu. Jésus est plus qu’un messie humain, il est le Verbe, la Parole, la Parole amoureuse, le Fils bien-aimé qu’il nous faut écouter !

Et voici que ce dialogue (le corps humble et mortel du Christ le cachait jusque-là), voici qu’il se met à vibrer dans l’humanité de Jésus. Un court instant prémonitoire, Jésus est transfiguré. Il resplendit d’un éclat trans-humain et le reflet de cette gloire intérieure brille sur son visage dans un éblouissement semblable au soleil ; ses vêtements mêmes paraissent de lumière. Il rayonne !

La vision saisit les disciples d’une grande frayeur, au point qu’ils tombent la face contre terre. L’épouvante sacrée devant la majesté du Christ. Mais ils n’en sont pas écrasés ; une forte douceur, une joie inexprimable les envahissent en même temps, au point que Pierre s’écrie : Comme il est heureux que nous soyons ici !

Mais que veulent dire ces trois tentes à dresser ? Serait-ce qu’ils envisagent de s’installer pour jouir plus longtemps de ce bonheur ? Il semble bien le contraire. Pierre a saisi quelque chose de l’événement : la fin des temps approche dont la tradition juive affirmait qu’elle ressemblerait à une entrée dans la Terre promise, et que, alors, Israël habiterait sous la tente en pèlerin pressé d’atteindre le but. On comprend alors sa proposition : « Je vais dresser trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie », afin de nous préparer à cette joyeuse entrée. Une invitation à ne pas nous installer. A nous dématérialiser. La gloire du Christ est proche. Moins de quarante jours jusqu’à Pâques ! Quelques brèves années à vivre sur la planète. Vivons sous la tente, en pèlerins de Dieu.

Puis c’est fini. Ils ne voient plus que Jésus seul.

La consigne de n’en parler à personne relève du fameux secret messianique. La transfiguration est à garder secrète, parce qu’on ne peut la comprendre avant qu’elle soit réalisée durablement, avant que le Fils de l’homme ressuscite d’entre les morts.

Si la vision n’a guère servi aux apôtres pendant la passion de Jésus, elle les aura préparés à plus difficile, à plus inouï : à la résurrection de leur maître.

Ainsi la transfiguration est-elle une anticipation de Pâques. Aussi cet évangile a-t-il sa place en Carême, où, dans les nuages qui s’amoncellent, ce fulgurant rai de lumière annonce le but, la transfiguration pascale.

Cette vision, les trois disciples ne l’oublieront jamais. Elle continuera de briller dans leurs cœurs et, bien plus tard, les soutiendra encore dans leur foi, ainsi qu’en témoigne la deuxième Lettre de Pierre : « Nous n’avons pas couru des fables... si nous vous avons fait connaître la puissance... de Notre Seigneur Jésus Christ ; c’est pour l’avoir vu de nos propres yeux dans tout son éclat. Cette voix (du Père) nous l’avons entendue quand nous étions avec lui sur la montagne sainte. » (2 P 1,16-18).

Ô attachante vision ! Comme il est heureux que nous soyons ici ! Bonheur du cœur aimant quand il expérimente la douce force de Dieu, à certains moments de grâce. Pauvre chrétien qui n’a jamais connu la douceur de Dieu, l’expérience intérieure ! Dont la religion est un poids plus qu’une joie ; un devoir, jamais un plaisir. Voir Dieu ! Les yeux intérieurs s’ouvrent grand, le cœur se dilate, la joie déborde. Puis le voile retombe. Comme les disciples, il nous faut redescendre dans la monotonie, l’obscurité, la lutte, « jusqu’à ce que l’étoile du matin se lève dans nos cœurs » (2 P 1,19).

Ne demandons pas de vision à Dieu. Evitons l’extraordinaire. Ne recherchons pas l’excitation religieuse, le sentimental. Méfions-nous des apparitions avant qu’elles ne soient authentifiées. Mais demandons avec Moïse : « Je voudrais te voir » (Ex 33,18) avec les yeux du cœur, connaître la joie de la foi, l’expérience intérieure de ta présence. Et si je puis, comme le disciple aimé, reposer sur ton cœur - que je sois, comme lui, présent sous ta croix.

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René LUDMANN c.ss.r.

Prêtre du diocèse de Luxembourg.

(re)publié: 08/01/2020