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27e dim. ordinaire (4/10) : Commentaire

Loin de nous l’idée de chasser ou même de tuer le Christ, comme l’ont fait les vignerons indignes. Et, pourtant, nous le chassons, nous aussi, à notre manière plus discrète. S’il entre dans notre vigne, dans notre vie par la sainte communion, nous le neutralisons (évangile). Quelle ingratitude, après que Dieu nous a entourés, chéris ! (première lecture). Allons, reprenons-nous - et que tout ce qui est vrai, noble, juste, pur... nous le mettions en pratique ! (deuxième lecture).

Première lecture : Is 5,1-7

Je chanterai le chant de la vigne. Ce chant est un petit chef-d’œuvre de poésie. Quatre strophes. Il manque le dernier vers, intentionnellement, comme pour nous faire réfléchir.

Mon ami. Cet ami est évidemment Dieu lui-même, aussitôt désigné comme le bien-aimé, l’amoureux. Il avait une vigne. Celle-ci désignait volontiers le peuple de Dieu, comme Dieu lui-même le dira clairement à la fin : la vigne du Seigneur, c’est la maison d’Israël, les hommes de Juda. Il aimait sa vigne, il la chérissait, sera-t-il dit bientôt. Et comment ! Il commença par choisir le meilleur coteau, bien exposé, plantureux. Dieu avait planté son peuple dans la terre par excellence, la promise (voir le psaume de méditation). Il retourna la terre pour la rendre meuble et en retira les pierres. Entre-temps, il avait bonifié la pousse, en avait fait un plant de qualité. Il bâtit une tour de garde pour veiller sur elle avec attention, creusa un pressoir dans le roc pour que le jus ne se perde, tant il lui serait précieux. Pouvais-je faire plus que je n’ai fait ? Dieu avait mis de grands espoirs sur Israël qui devait être son signe parmi les nations. Il en attendait de beaux raisins : le droit, la justice, sera-t-il précisé.

Hélas ! elle en a donné de mauvais : l’iniquité, les cris de détresse (le poème a été écrit à une époque de criantes injustices sociales).

Et maintenant, soyez donc juges. Le bien-aimé, l’amoureux fou et déçu demande à la bien-aimée elle-même, aux habitants de Jérusalem, aux hommes de Juda qui écoutent sans encore comprendre, de prononcer eux-mêmes le jugement. Eh bien ! Je vais vous apprendre ce que je vais faire de ma vigne. Et de détailler comment il va la laisser à l’abandon : plus de clôtures, mais des ronces ; pas de pluie. Les auditeurs, pourtant concernés, ne semblent toujours se douter de rien. Alors, comme une flèche en plein cœur : cette vigne, c’est vous !

Entends-tu, communauté chrétienne qui as relayé l’ancien peuple de Dieu, ce jugement à travers lequel parle toujours encore l’amour, l’amour blessé, le cœur grand ouvert sur la croix ? Communauté indolente, relâchée, infidèle peut-être, ô mon peuple que j’aime, que t’ai-je fait ! Ou plutôt : que pouvais-je faire que je n’ai pas fait pour toi ? J’attends de toi le droit... la justice.

Psaume : Ps 79

Le psaume, nettement parent de la première lecture, reprend d’abord celle-ci en deux strophes :

1. La vigne que tu as prise à l’Egypte, tu la replantes en terre promise...
2. Pourquoi as-tu percé sa clôture...?

Puis vient la prière de repentir de la vigne, de notre communauté : Toi qui aimes toujours ta vigne, reviens ! Regarde et vois notre état ! Protège-nous. Jamais plus nous n’irons loin de toi. Redonne-nous la force, l’élan, fais-nous vivre pour invoquer ton nom (vivre une foi intense). Ah ! que ton visage triste, déçu s’éclaire à nouveau, et nous serons sauvés !

Deuxième lecture : Ph 4,6-9

La joie confiante parcourt toute l’épître comme un fil clair. Elle revient ici avec l’appel : ne soyez pas inquiets. Paul pense, sans doute, à la venue du Seigneur que, alors, on attendait proche. Ne vous posez donc pas de questions inutiles, et remplacez cette crispation par l’action de grâce. Faites connaître à Dieu, avec confiance, vos demandes, soyez simples avec lui.

Alors la paix - pas n’importe laquelle - celle de Dieu, gardera votre cœur. Une paix au milieu des problèmes de la vie, une force et une sécurité qui dépassent tout ce que l’on peut imaginer.

Voilà qui s’écrit bien. Mais pouvons-nous faire abstraction de nos soucis ? Ce que Paul dénonce - comme Jésus dans la parabole des lys des champs (Lc 12,22), et avec le même mot - c’est l’inquiétude, quand on oublie de s’en remettre à Dieu pour ce que l’on ne peut changer, et surtout pour l’issue de notre vie. Celle-ci est entre les mains de Dieu. Or nous sommes inquiets, crispés, pas assez abandonnés à lui.

Suit un paragraphe que l’on pourrait qualifier de morale laïque. Le chrétien a beaucoup en commun avec l’honnête non-croyant ; les deux prennent à leur compte tout ce qui est vrai, noble... juste et pur. La morale chrétienne se recoupe avec la morale de l’homme. Ce qui l’en distingue, c’est la motivation, l’éclairage : Dans le Christ Jésus !

Évangile : Mt 21,33-43

Les Juifs convertis, pour lesquels Matthieu écrit son évangile, ont passé par un compréhensible cas de conscience. Ils avaient changé de religion ! Une certaine nostalgie, presque des remords, à la limite le sentiment d’avoir trahi leur passé pourtant glorieux... Israël n’avait-il pas reçu de Dieu l’Alliance, les Écritures, bref, la foi ? Matthieu sent leur désarroi. Il veut les réconforter, leur montrer que le choix était bon. Et de leur rappeler des paroles du Christ sous forme d’une de ces paraboles dont ils étaient friands.

Écoutez ! Il s’agit donc d’un message capital. Un homme était propriétaire d’un domaine. Il planta une vigne. Les auditeurs comprennent tout de suite. Cet homme, c’est Dieu, et la vigne, c’est son peuple, Israël, si souvent chanté par les psaumes et les prophètes comme la vigne du Seigneur. Qu’il suffise de relire la première lecture de ce jour dont notre parabole cite des extraits au mot à mot, ainsi que le psaume de méditation (voir encore Is 5,1-7 ; Ez 17,6-8).

Dieu avait choisi ce peuple, l’avait entouré de la clôture de son affection. Il avait bâti une tour de garde pour que personne ne vienne le saccager. Les vignerons auxquels le propriétaire donne la vigne en fermage, ce sont les chefs du peuple dont les derniers sont justement ces chefs des prêtres et ces pharisiens auxquels Jésus adresse sa petite histoire. Quand arriva le moment de la vendange, il envoya ses serviteurs pour se faire remettre le produit de sa vigne. Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième. D’autres furent traités de la même façon. Ces serviteurs sont évidemment les saints de l’Ancien Testament et particulièrement les prophètes. Finalement, le maître envoya son fils. Ce fils, c’est Jésus. Comme par la bande, mais très nettement, Jésus est dit le propre Fils de Dieu. Mais les vignerons se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. On sait la suite et comment les chefs se débarrassèrent de Jésus.

Eh bien, demande Jésus, que fera le maître de ces vignerons ? On lui répond. On : probablement les chefs eux-mêmes qui prononcent ainsi la sentence qui les condamnera : Ces misérables, le maître les fera périr... Il louera la vigne à d’autres. Leur jugement tombe comme un coup de sabre sec.

Israël a démérité, le meilleur de sa substance passe au nouveau peuple de Dieu qu’est l’Eglise chrétienne. Sous-entendez : Vous, les Juifs convertis au christianisme qui avez passé du bateau vermoulu sur le bateau neuf, vous ne vous êtes pas trompés. Pas de regrets. Le choix était bon.

La vigne chrétienne sera-t-elle louée à d’autres ? En transposant légèrement la parabole, nous nous trouvons dans une situation analogue à celle des Juifs butés. Nos titres glorieux de très catholique ou de fille aînée de l’Eglise, Rome centre européen de la chrétienté mondiale... ne pèsent pas tellement lourd, quand le meilleur de la substance chrétienne passe aux jeunes Églises d’outre-mer, autrement dynamiques, rayonnantes et joyeuses. L’avenir du christianisme ne se joue-t-il pas déjà hors d’Europe ? Ce n’est qu’une question. Mais elle est redoutable.

Ne suis-je pas moi-même la vigne du Seigneur ? Ne m’a-t-il pas choisi, entouré ? N’a-t-il pas creusé en moi le pressoir à jus des sacrements ? Ne veut-il pas être lui-même la tour de garde pour veiller sur moi avec affection ? Mais si je me conduis en propriétaire, alors qu’il ne m’a donné la vigne qu’en fermage, si j’éconduis les serviteurs de Dieu que sont tel ami, tel prêtre ou la voix intérieure qui veut me secouer, si finalement je tue Dieu lui-même en moi par cette attitude de refus que Luther décrit avec la saisissante image d’un homme qui s’incurve sur lui-même pour étouffer Dieu en lui, qu’adviendra-t-il de moi ?

Derrière ce sombre message monte, fort heureusement, un ciel plus lumineux, une vision de foi optimiste, grandiose même. A force d’appuyer notre responsabilité cet évangile pourrait nous faire croire que l’avenir de l’Eglise ne dépend que de nous. Comme si le pape et les évêques étaient seuls au gouvernail, comme si je conduisais seul la barque de ma vie. Or la parabole dit très nettement que Dieu reste le maître de la situation. Dieu est dit le propriétaire, le monde son domaine, l’Eglise sa vigne. Même si nous gâchons son plan par nos résistances et nos refus, ce dessein se réalisera aussi sûrement qu’un fleuve qui rencontre un obstacle continue son impétueuse coulée en se frayant un autre chemin : Dieu donnera sa vigne en fermage à d’autres. Dieu reste le maître du jeu. Voilà qui devrait nous éviter de trop douter de l’avenir.

Dans ce plan, le Christ a une position-clé. A l’époque, l’image de la clé de voûte n’était pas encore connue, mais bien celle de la pierre angulaire, une pierre énorme sur laquelle reposait tout l’édifice, qui lui assurait sa stabilité. Jésus se dit lui-même la pierre angulaire du plan de Dieu. Les chefs des Juifs, bâtisseurs à l’œil mal exercé, ont rejeté Jésus comme matériau inutilisable. Mais Dieu a voulu que son propre Fils soit le fondement inébranlable de l’Eglise. Oui, chante le psaume que Jésus cite à ce propos, oui, ce n’est pas œuvre humaine, c’est l’œuvre du Seigneur. Une merveille sous nos yeux (Ps 117,22).

Si nous sommes vraiment pris par cette merveilleuse vue de foi, nous serons, pour le devenir de l’Eglise, le nôtre et celui du monde, moins timides et plus audacieux.

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René LUDMANN c.ss.r.

Prêtre du diocèse de Luxembourg.

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(re)publié: 04/08/2020