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24e dim. ordinaire (13/9) : Commentaire

La méditation sur ce que nous sommes : une famille, une communauté - commencée dimanche dernier, se prolonge aujourd’hui sur le pardon. Une famille ne peut vivre sans pardon reçu et donné. Et s’il m’en coûte de pardonner, que le souvenir de mes fautes et du pardon reçu m’y aide. Que mon geste de paix avant la communion soit vrai (évangile et première lecture). Épousons en tout la pensée et les actes du Christ, vivons pour le Seigneur (deuxième lecture).

Première lecture : Si 27,30-28,7

Le livre de Ben (le fils de) Sirac le Sage (encore dit Ecclésiastique, parce que l’Eglise chrétienne en usait, à l’opposé de la Synagogue) est un livre tardif, écrit vers 190 avant J.-C. dans un milieu modernisant. Ben Sirac est ce qu’on appellerait un moraliste. Notre extrait a été choisi pour préparer l’évangile sur le pardon sans limites et sur ses motivations.

La motivation la plus développée dans le texte est celle-ci : Si un homme n’a pas de pitié pour... son semblable, comment peut-il supplier pour ses propres fautes ? C’est le “pardonne comme nous pardonnons” du Notre Père.

Deuxième motivation, assez semblable à la première : notre condition de pauvre mortel. Pense à ton sort final, à ton déclin, à ta mort où tu paraîtras devant ton juge. Pardonne aujourd’hui, pour que tu trouves pardon alors.

Troisième motivation, la plus profonde : Pense aux commandements, surtout au grand : tu aimeras ton prochain. Pense à l’Alliance de Dieu avec son peuple où Dieu t’a donné son amour. Aime comme lui.

Quand je suis rageur parce qu’un autre m’a fait une crasse, quand j’ai du mal à pardonner - voilà de quoi m’apaiser.

Psaume : Ps 102

Bénis le Seigneur, ô mon âme, et toi, communauté rassemblée, bénis-le. Fais mémoire de ses bienfaits, n’en oublie aucun.

Pense surtout à sa miséricorde : il pardonne toutes tes offenses et te guérit de la maladie du péché. Par Jésus ressuscité, il a réclamé ta vie à la tombe et te couronne d’amour et de tendresse. Pour que tu pardonnes à ton tour, contemple sa miséricorde : il n’agit pas envers nous selon nos fautes et ne nous rend pas selon nos offenses.

Ô mon âme, bénis le Seigneur, en donnant à ton frère le geste de paix pendant cette eucharistie.

Deuxième lecture : Rm 14,7-9

Nul n’est une île : aucun d’entre nous ne vit pour soi-même. En principe. Car, en pratique, dans la communauté chrétienne de Rome, beaucoup vivaient chacun pour soi. Des tensions entre les chrétiens venus du judaïsme et ceux issus du paganisme provoquaient la critique des uns et des réflexions méprisantes des autres (Rm 14,1 et Rm 14,3). Paul invite ces groupes à se respecter. Chacun peut vivre selon ses vues, sa spiritualité - pourvu qu’il le fasse pour le Seigneur. Car ce qui compte, finalement, c’est d’appartenir au Seigneur.

Ce texte nous donne aussi ce que l’on pourrait appeler une spiritualité globale : Dans notre vie comme dans notre mort, nous appartenons au Seigneur. Il n’y a plus, à proprement parler, de domaine profane. Tout est au Christ, tout peut être sanctifié : les occupations les plus banales au même point que l’eucharistie, notre vie quotidienne comme l’heure grave de notre mort.

C’est sur cette vue globale de notre vie chrétienne que se termine la lecture semi-continue de la lettre la plus importante de l’Apôtre.

Évangile : Mt 18,21-35

Cet évangile clôt le “discours communautaire” de Matthieu qui traite de la vie pratique des communautés chrétiennes. Dimanche dernier, Jésus prônait la miséricorde envers le frère égaré. Aujourd’hui, il prône cette même miséricorde quand on a soi-même subi une offense, quand mon frère commettra des fautes contre moi. Mais le fait que c’est Pierre qui s’approche de Jésus pour lui demander : « combien de fois dois-je pardonner à mon frère ? » - insinue que, non seulement les individus, mais encore la communauté en tant que telle, ne doit jamais se fatiguer de pardonner.

La réaction naturelle - et habituelle - est de rendre les coups. En Orient, la vengeance était sainte, sacrée au point que l’Ancien Testament la prête (à tort) à Dieu lui-même. Pierre sait qu’il faut pardonner, mais il arrive un moment où la patience est à bout. Et, d’ailleurs, une épouse doit-elle continuellement encaisser les grossièretés d’un mari égoïste, subir les vilenies d’un buveur ? Tout comme le pauvre mari les flèches empoisonnées d’une perfide ? Les parents qui laissent tout passer ne rendent-ils pas un mauvais service à leurs enfants ? La bonté ne finit-elle pas par devenir bêtise ? Il y a des limites à tout. Pierre fixe cette limite avec une évidente générosité. Il dépasse la norme des rabbins qui limitaient leur patience et leur pardon à « une, deux ou trois fois ». Pierre va jusqu’à sept !

Jésus répondit : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais soixante-dix fois sept fois, retournant ainsi un principe de vengeance connu de ses auditeurs : « Caïn fut vengé sept fois, mais Lamek sera vengé soixante-dix-sept fois » (Gn 4,15.23-24). En d’autres mots, ne comptabilise pas ; sois toujours prêt à pardonner. Jésus en a donné l’exemple quand, jusque sur la croix, il pria : « Père pardonne-leur, ils ne savent ce qu’ils font. »

L’épouse du buveur, le mari abusé... peuvent, bien entendu, arrêter les frais ; parfois ils le doivent, à cause des enfants ou de leur propre santé... l’évangile de dimanche dernier ne prévoyait-il pas d’exclure l’impénitent ?

Mais le cœur ne condamne jamais définitivement. L’autre reste mon frère, et je dois laisser la porte ouverte pour son retour. Car si je rends indéfiniment les coups, c’est l’escalade. Il n’y a plus moyen d’exister.

Cependant, Jésus donne une autre raison à cette patience sans limites ; une raison qui nous prend directement à la gorge. En effet... et de raconter une parabole. Le Royaume des cieux est comparable à un roi qui voulut régler des comptes avec ses serviteurs. Il commençait, quand on lui amena quelqu’un qui lui devait dix mille talents - une somme fabuleuse, énorme, invraisemblable (que notre lectionnaire essaie de visualiser en précisant : soixante millions de pièces d’argent), somme, à la rigueur, plausible dans un pays voisin, l’Egypte des Ptolémées par exemple, où les intendants étaient personnellement débiteurs envers le roi pour la rentrée des impôts. Mais il est plus probable que la parabole gonfle la somme pour décrire la situation sans issue de ce serviteur. Dans ce cas, le roi fait penser au roi des cieux devant lequel nous sommes insolvables. Nous n’avons pas de quoi rembourser.

Alors, le maître ordonna de le vendre avec sa femme et ses enfants et tous ses biens, en remboursement de sa dette. Le gain est dérisoire, en regard de la dette énorme ; de plus, chez les Juifs, la vente des personnes était inaccoutumée au temps de Jésus ; mais ne restons pas accrochés à ces détails racontés pour corser le récit.

Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné en un geste d’entière soumission, dans lequel perce l’adoration de l’homme prosterné devant Yahvé. Il disait : prends patience avec moi et je te rembourserai tout. Comment le ferait-il ? Mais, ici encore, la phrase est pour le contraste.

Saisi de pitié, le maître le laissa partir et lui remit toute sa dette. Entre l’ordre de vendre le serviteur et celui de le laisser partir, que s’est-il donc passé ? Il y a eu ce saisi de pitié, littéralement pris aux entrailles maternelles. Ce roi qui aurait pu le vendre, en toute légalité, il a un cœur de mère. Dieu se dévoile ici, se révèle, non comme justicier, mais comme miséricorde et tendresse.

Mais, en sortant, le serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait cent pièces d’argent. Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant : « Rembourse ta dette ! » Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait : « Prends patience envers moi, et je te rembourserai. » Mais l’autre refusa et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé. Qu’il est odieux ! Il vient d’expérimenter l’immense bonté du roi, de Dieu lui-même, et il refuse d’être miséricordieux pour mille fois moins, exactement six cent mille fois moins ! Déjà perce la pointe de la parabole : la raison pour laquelle il faut pardonner soixante-dix fois sept fois, c’est que Dieu t’a remis mille, six cent mille fois plus, infiniment plus que le petit peu de mal que ton frère t’a fait. Tu serais odieux, comme cet homme, si tu ne pardonnais pas.

La conduite de cet homme est si infâme, si perverse que, voyant cela, ses compagnons furent profondément attristés et allèrent tout raconter à leur maître... Dans sa colère, son maître le livra au bourreau, jusqu’à ce qu’il eut tout remboursé. Ici la bonté de Dieu ne peut plus rien faire. Cet homme a besoin d’une salutaire correction. Mais, cet homme, n’est-ce pas moi ? Moi, à qui Dieu a tant pardonné et qui ne veux pas pardonner à mon frère ?

C’est ainsi que mon Père du Ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de tout son cœur.

Sans commentaire.

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René LUDMANN c.ss.r.

Prêtre du diocèse de Luxembourg.

(re)publié: 13/07/2020