LogoAppli mobile

1er dim. de Carême (1/3) : Commentaire

L’homme est cassé, méchant. Le monde est mal fait. La méditation du Carême commence donc par la racine, le problème du Mal. Mais aussi avec un retournement à la racine : le Christ vainc ce Mal profond. La première lecture raconte, à sa manière, les origines de ce Mal : Adam, l’homme, a cédé à une grave tentation. L’évangile nous montre le nouvel Adam qui triomphe du tentateur. Entre ces deux lectures, une méditation de Paul exaltant la grâce plus forte qu’en Adam le péché.

Le ton est grave, mais à l’optimisme : la victoire de Pâques est au bout de la misère humaine.

Première lecture : Gn 2,7-9 ; 3,1-7a

Ne cherchez pas dans ce récit le “comment cela s’est passé”. Autant s’engouffrer dans une impasse. Le texte veut nous faire deviner tout autre chose ; le pourquoi du Mal en l’homme.

Dieu nous a fait terrestres, de la terre : il modela l’homme avec la poussière tirée du sol. Homme, mot à mot : Adam, n’est pas ici un nom propre, mais un générique qui vient de ‘adama’, la terre - comme notre mot français “homme” a quelque rapport avec humus. Mais il est aussi de Dieu qui le modela avec amour et lui insuffla dans ses narines le souffle de vie. A l’époque, le souffle, la respiration symbolisaient la vie. Ne restons pas prisonniers de la manière. Dieu n’a pas de mains. Cherchons ce que veut dire le récit. L’homme est lié à la terre - et à Dieu avec lequel il a une relation particulière, normalement harmonieuse : Dieu plaça l’homme dans un jardin, signe du bonheur.

Au milieu du jardin, il y avait aussi l’arbre de vie et il y avait l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Connaître le bien et le mal, décider soi-même ce qui est mal et bien, c’est s’ériger en dernière instance, se faire l’égal de Dieu. Jeu dangereux que l’homme apprenti sorcier a toujours aimé. Il veut décider lui-même de ce qui est déjà inscrit dans sa nature et qui le dépasse. Aussi Dieu avait-il dit : Vous ne toucherez pas à cet arbre, sinon vous mourrez. Toutes les expériences ne sont pas bonnes à faire.

Alors le serpent, le plus rusé, le plus fourbe de tous les animaux se glisse dans le dialogue. Il est un indice : le Mal dépasse l’homme. Les Pères de l’Eglise pensent que des esprits mauvais avaient déjà gâté le cosmos avant la venue de celui-ci. Voyez le serpent, habile : Dieu a dit que vous mourrez ? Pas du tout ! Dieu est jaloux de vous. Il craint, il sait que vous serez comme des dieux. On se dirait en pleine littérature moderne. L’homme veut devenir son propre dieu.

La femme, mot générique comme Adam, littéralement ‘la homme’, s’aperçut que le fruit (il n’est pas question de pomme !) devait être savoureux, qu’il était désirable. Vous serez comme des dieux ! Voilà la tentation. Elle n’est pas d’ordre sexuel, du moins primairement, elle est d’orgueil.

Ils mangèrent du fruit. Alors, s’étant rendus indépendants de Dieu, ils connurent, ils expérimentèrent qu’ils étaient nus, démunis, diminués. L’hébreu ’arom-nu sous-tend un jeu de mots féroce : le voila ’arom-nu, celui qui se croyait ’arum-malin !

Ce récit sombre a été choisi pour introduire le Christ qui vaincra la tentation fondamentale de l’homme. Par sa victoire pascale il lui redonnera sa vraie grandeur.

Psaume 50

Le plus connu des sept psaumes de pénitence. Attribué à David après sa faute.

Mon Dieu, je fais appel à ta miséricorde, à ton amour. Pitié pour moi ! Je me sais solidaire de ce péché d’Adam. Comme l’homme des débuts, je me suis distancé de toi, j’ai fait ma vie en te marginalisant, je me suis dressé contre toi, toi seul. C’est mon péché, le plus profond, je le reconnais.

Purifie-moi, lave-moi, crée en moi un cœur purifié de l’orgueil, pour que je puisse bientôt célébrer la Pâque en vérité. Renouvelle-moi, sors-moi de mon indolence, remets en moi un esprit résolu.

Bien que je me sois distancé de toi, ne m’écarte pas de ta présence. Donne-moi, pendant ce Carême, ton Esprit Saint pour méditer ta Parole plus assidûment, pour m’engager plus résolument.

Ouvre mes lèvres pour te louer dans cette eucharistie, et me préparer à annoncer, proclamer ta louange pendant la grande Nuit pascale.

Deuxième lecture : Rm 5,12-19

Voici un texte capital de Paul, un des plus difficiles aussi, véritable casse-tête pour les spécialistes. Mais, si le détail est ardu, la ligne de faîte, elle, est d’une clarté puissante. Paul veut nous montrer la place et le rôle uniques du Christ. Il le voit sauveur universel, centre d’une nouvelle création du cosmos.

On se barricaderait l’entrée spirituelle de ce texte majeur en s’accrochant à des questions qui n’intéressent pas directement Paul : Au début y a-t-il eu un seul homme, Adam, ou l’humanité est-elle éclose en plusieurs endroits du globe ? - Comment un seul homme peut-il être la cause du malheur de tous ? Quelle prétention et quelle injustice ! Les hommes ne mourraient-ils pas si Adam n’avait pas péché...? Ces questions perdent de leur intérêt quand on sait que Paul voit en Adam (mot qui veut dire l’Homme) le représentant de toute l’humanité. Il dira d’ailleurs : tous, pas Adam seul, ont péché.

L’Apôtre commence par constater ce que nous admettons sans problème : Adam, l’Homme, est cassé ; il n’est pas comme il pourrait et devrait être. Il y a rupture avec Dieu : tous ont péché. Rupture amenant la mort, qui est, ici, aussi bien spirituelle que physique. Paul voit une espèce d’homme collectif, blessé dans son être, coupé de Dieu, pécheur, mortel en qui nous nous retrouvons tous. La mort dont parle Paul a donc un caractère religieux. Et celle dont Jésus nous délivre est “la seconde” (Ap 2,11 ; Ap 20,6), l’éternelle, dont la première, la physique est la saisissante image.

Paul renchérit. Bien qu’il ait souvent montré, que la loi de Moïse (les observances juives) est source de péché, il affirme que la cassure dont il vient de parler est plus profonde que le légalisme si souvent dénoncé - puisque le péché était déjà dans le monde bien avant la loi de Moïse : alors déjà, la mort a régné.

Puis il revient à son propos, cette fois-ci en ouvrant le deuxième volet de sa vision, le plus important : Adam n’est qu’un pôle de l’histoire humaine ; en face de lui il y en a un autre, le Christ, celui qui allait venir et qu’Adam préfigurait. Comme Adam peut être dit le chef d’une création blessée, Christ est le chef d’une nouvelle création, celle-ci pleinement réussie. Comme la mort a frappé la multitude, par le péché d’Adam - ainsi la grâce, donnée par le Christ, a-t-elle comblé la multitude. L’Apôtre chante ici le Christ comme le Sauveur universel. Christ n’est pas le héros d’un groupe, des seuls chrétiens ; il est le chef de la multitude, de toute l’humanité recréée en lui.

Mais qu’on ne fasse pas d’Adam et du Christ deux personnages de même niveau. Ils n’ont pas la même mesure. Le don gratuit de Dieu et la faute ne s’équilibrent pas ; car si la mort a frappé, combien plus (remarquez ce combien plus) la grâce nous a-t-elle comblés !

Quel message libérateur sur le fond sombre d’un Adam pécheur, mortel, se détache, lumineux, Jésus le Christ. En lui nous sommes comblés de la grâce - bien plus qu’en Adam nous étions frappés de mort.

Pourquoi es-tu si pessimiste alors que ta foi est si victorieuse ?

Évangile : Mt 4,1-11

Jésus, après son baptême, son envoi en mission, fut conduit au désert par l’Esprit. Au désert, lieu des tentations du peuple élu et lieu de ses alliances avec Dieu. Notre vie, elle aussi, connaît les unes et les autres.

L’Esprit Saint le conduit. Jésus-homme est à l’écoute de l’Esprit, il se laisse conduire ! Suivons les appels intérieurs. Ecoutons-les, faisons silence pour les entendre. Ils viennent de l’Esprit.

Pour y être tenté. Mot biblique que l’on traduirait par : être mis à l’épreuve. Nous aussi, nous sommes éprouvés de mille manières. Pour notre bien. Un amour doit faire ses preuves.

Il y jeûna 40 jours et 40 nuits. Ce chiffre symbolique indique une certaine durée, le temps de mûrir. Il fait directement allusion à Israël qui passa 40 ans au désert et y fut tenté par les idoles, les facilités, les relâchements, la suffisance. Jésus, lui, jeûne, se renonce. Il recommence l’expérience du désert, mais pour la redresser.

Il eut faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. Il eut faim, comme Israël avait eu faim au désert. Mais celui-ci avait murmuré, mécontent de devoir vivre dans l’austérité, de n’avoir plus les marmites de viande comme en Égypte. Israël (moi) veut avoir, Jésus veut être.

Jésus répondit : Il est écrit... Il est significatif que toutes les citations d’Ecriture faites par le Christ - et même par le diable - sont extraites du Deutéronome qui, précisément, médite les quarante ans d’Israël au désert. La tentation du Christ au désert est donc mise en relation avec cet événement central de l’Ancien Testament. Elle est une réplique - en corrigé - de l’épreuve d’Israël.

Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Le pain pour vivre quelques années, oui. Mais l’homme a besoin tout autant d’un pain pour vivre au-delà de la mort, de Dieu lui-même. Les ’’nourritures terrestres’’ ne suffisent pas, elles trompent, elles déçoivent. Ai-je faim d’absolu, de Dieu ?

Alors le démon l’emmène à la ville sainte... le place au sommet du temple et lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas... C’est la tentation du paraître au lieu d’être... jusqu’à se servir de la religion (comme le diable ici se sert de l’Ecriture) pour se l’asservir. Tentation du prestige, du succès. Qui ne l’a éprouvée ? Et, s’il connaît le succès, le vertige de ses ambitions ! Jésus déclara : Il est encore écrit : tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. Ne le mets pas en demeure de faire pour toi de l’extraordinaire. Ne le tente pas de faire tes volontés. « Que TA volonté soit faite » nous fera prier Jésus.

Le démon l’emmène encore sur une très haute montagne et lui fait voir tous les royaumes du monde avec leur gloire. Il lui dit : Tout cela, je te le donnerai. C’est la tentation du pouvoir, de la domination au lieu du service. Tout cela, je te le donnerai, si tu te prosternes pour m’adorer - si tu abandonnes Dieu pour adorer les idoles que sont la richesse, le pouvoir... comme Israël avait abandonné Yahvé pour le veau d’or. Entre-temps le diable a montré le bout de l’oreille : Adore-moi ! Jésus le démasque complètement : Arrière, Satan !

Alors le démon le quitte. Voici que des anges s’approchèrent de lui, et ils le servaient. Ce démon, ces anges élargissent la scène à des dimensions insoupçonnées. L’homme n’est pas le centre. Le Mal est plus grand que lui. Et le drame se joue à un niveau plus profond, celui du démoniaque. La victoire du Christ dépassera la libération de l’homme pour englober des forces que nous ne faisons que deviner (Col 1,15-16).

Le récit ne s’ouvre complètement que si on y voit comme une répétition, une ’’générale’’ de ce qui va se passer dès après cette épreuve du désert. Un prélude au grave avenir qui sera une dure épreuve, une lutte du Christ avec les pharisiens. Ceux-ci seront les Satan qui le presseront de faire un signe extraordinaire. L’insinuation : si tu es le Fils de Dieu se retrouvera dans leur bouche à maintes reprises, encore le soir du Jeudi saint, dans la maison du grand-prêtre (Mt 26,63) et jusque sous la croix (Mt 27,40). Les foules. à leur tour chercheront le merveilleux. Elles voudront faire de Jésus un roi politique, et Jésus devra fuir pour échapper à cette insidieuse tentation. Il ne fera pas de miracle pour la gloire. Il n’est pas jusqu’aux apôtres qui le tenteront de ne pas prendre le chemin difficile de la passion. Pierre, leur porte-parole, s’entendra dire les mêmes mots secs que Jésus lance au tentateur : Arrière, Satan (Mt 16, 23).


Une histoire à trois niveaux :

1. Celle d’Israël sur le chemin aride, tenté par l’immédiat, le magique. Il y est fait continuellement allusion. Jésus la revit pour la redresser.
2. Celle de Jésus tenté par la foule avide de signes, par les pharisiens qui le provoquent, par les apôtres eux-mêmes rêvant d’un messie prodigieux.
3. La nôtre, triple : avoir et paraître au lieu d’être, dominer au lieu de servir. Nous résistons mal à ces trois instincts de jouissance, d’orgueil, de pouvoir. Pas davantage ceux qu’on appelle ’’l’Eglise’’, tentés par la richesse, les honneurs, la subtile domination.

En ce début du Carême, c’est vers un Christ tenté que la liturgie dirige nos regards. Comme il nous est proche ! « En tous points semblable à ses frères... atteint de tous côtés par la faiblesse... il est capable d’avoir de la compréhension pour nous (He 2,17 et He 5,2)... ayant souffert lui-même l’épreuve, il est en mesure de secourir ceux qui sont éprouvés » (He 2,18). Ainsi consacre-t-il notre Carême (et celui de toute notre vie) : Il nous apprend à résister - pour célébrer d’un cœur pur le mystère pascal (préface du jour).

Ce premier dimanche, dominé par la figure du Christ tenté, nous invite à imiter le Seigneur dans ses quarante jours de lutte. Mais ce serait mal comprendre la liturgie (et l’évangéliste) que de nous fixer et bloquer sur la tentation. Tous deux veulent au contraire exalter la victoire du Christ sur le Mal ; au désert : le prélude de la victoire ; à Pâques : son issue éclatante. C’est donc un évangile pascal que nous méditons, et déjà la joie de la victoire peut se lire sous les traits tirés du lutteur.

Une faute d'orthographe, une erreur, un problème ? Dites-nous tout !
 
René LUDMANN c.ss.r.

Prêtre du diocèse de Luxembourg.

(re)publié: 01/01/2020