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Pour un Carême à rebrousse-poil et au ralenti

L’homme a besoin d’habitudes, d’usages et de rituels. Ces mécanismes répétitifs lui facilitent les gestes de la vie courante et libèrent de l’énergie pour les choix plus importants, voire essentiels. Mais les habitudes comportent également des risques dont les premiers sont la paresse, l’enlisement dans un train-train sans relief, en un mot la parésie si ce n’est l’ankylose dans de mauvaises assuétudes.

Il est donc salutaire, de temps en temps, de mettre nos habitudes en question, de les réévaluer, de les corriger et de les définir à nouveaux frais. Souvent le cours de nos vies se charge de les bousculer et de les modifier. Cependant rien ne dit que le changement ira toujours dans le bon sens. Il est dès lors indispensable, à intervalles réguliers, de faire cet exercice de réexamen de façon consciente et volontaire [1].

Passer au crible nos habitudes et nos idées fixes
Le Carême qui est devant nous offre une occasion propice pour cette réévaluation qui nous permettra de démasquer les embûches de nos servitudes. Une des premières est l’obturation de l’esprit à toute nouveauté comme l’a montré, il y a quelques dimanches dans l’Évangile de Luc (Lc 4,21-30), le rejet des habitants de Nazareth à l’envers de Jésus qui est et reste pour eux rien que « le fils de Joseph ». C’est le paradigme de la négation de la réalité – de toute réalité supérieure avant tout – qui est une des tares les plus minables de notre société actuelle.

Ce refus de voir et de comprendre se produit dans le rapport direct avec le Christ, mais également – aujourd’hui – face à l’enfant conçu dans le sein de sa mère (on déclare simplement qu’il n’est pas – encore – un être humain) ; cela se produit face à l’inviolabilité absolue de la vie humaine jusqu’à son terme naturel [2] ; cela se produit face à la sacralité de la famille originaire fondée sur le mariage, cellule constitutive et indissoluble de la société, et cela se produit aussi face au besoin de religion des hommes dans des sociétés aseptiquement areligieuses, dont nous sommes en train de faire l’expérience. En fait, c’est toujours le Christ qui est nié.

Gardons les yeux et l’esprit ouverts pour ce qui nous dépasse en beauté et en grandeur, pour ce qui advient sans être prévu et attendu, pour ce qui fait irruption dans nos existences d’un ailleurs plus haut que le terre-à-terre auquel nous collons « d’habitude ».

Nager à contre-courant
Apparenté à cet aveuglement, il y a un autre vice caché de nos mœurs habitudinaires. C’est le comportement qui s’exprime dans plusieurs dictons largement répandus et partagés : « Fais comme toute le monde…, il faut aller avec l’esprit du temps…, nager dans le sens du courant … », etc. Mais quel est le courant de notre temps ? N’est-ce pas le mainstream de la société de consommation et de divertissement (Konsum- und Spaßgesellschaft, panem et circenses) où comptent avant tout la richesse, la saturation et l’autosatisfaction, la jouissance et les plaisirs, le prestige et le pouvoir, en un mot : l’avoir et le paraître au détriment de l’être ? Un courant qui, par-dessus le marché, charrie, dans des eaux troubles, une pagaille de déchets, de porte-à-faux, d’illusions et de fantasmes dont les plus dangereux sont la convoitise du toujours plus et la hantise du « tout, toute suite » !

Faut-il rappeler que l’Évangile va carrément à contre-courant, à rebrousse-poil de ce mainstream ? Et que lorsque le christianisme a cédé à la tentation de se couler dans le courant du temps, il s’est toujours émoussé et délabré ? C’est que l’appel de l’Évangile, le grand commandement du Christ « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13,34) jusqu’à vos ennemis (Mt 5,39.47 ; Lc 6,27-35) va, certes, dans le sens de l’accomplissement plénier de l’Homme comme Personne et être spirituel, mais il n’en est pas moins une révolution [3] qui prend le contre-pied des penchants, appétits et instincts que nous tenons de nos origines animales [4]. Raison de plus pour nager à contre-courant et de former une société de contraste, selon l’injonction de de saint Paul [5].

Sortir du mainstream
Celui qui s’abandonne au mainstream court encore un autre risque. Il est inexorablement entraîné avec une accélération irrésistible qui finira par le larguer dans un océan sans repères et sans planche de salut. J’en ai fait l’expérience physique tout jeune avec un groupe de copains. Nous avions dressé nos tentes dans une propriété des Pères Jésuites, à Penboc’h, au bord du golfe du Morbihan. Un jour l’envie nous prit d’explorer les îles du golfe. De beau matin, accompagnés d’un vieux Père comme guide, nous sortîmes donc dans une piteuse barque à rames. Les eaux étaient calmes et lisses. Vers l’heure de midi nous avons fait halte sur l’un des îlots pour casser la croûte dans une taverne où le bon vin nous a sans doute retenus trop longtemps. Lorsque nous avons repris la mer pour le retour, la marée basse avait débuté depuis quelque temps, et nous fûmes d’un seul coup attrapés par un courant déchaîné qui nous projetait impérieusement vers la haute mer. Nous avons commencé de ramer de toutes nos forces à contre-courant. Rien n’y fit, le flux était plus fort. Le vieux jésuite somnolait à la poupe comme Jésus dans la barque de Pierre, jadis. Mais notre guide ne menaça pas le vent et le courant. Il nous dit seulement : « Mes garçons, de cette façon vous ne réussirez jamais. Si l’on est pris dans un courant d’une telle vigueur, rien ne sert de ramer à l’envers ; il faut essayer d’en sortir par le biais, par la tangente, afin de gagner des eaux plus tranquilles pour pouvoir faire demi-tour. »

Une leçon que j’ai retenue pour la vie et que nous devrions tous prendre à cœur aujourd’hui, non seulement pour trouver une issue du courant prédominant, mais également pour échapper à cet autre fléau de notre société moderne, à savoir l’accélération exponentielle.

Ralentir le pas
D’après le sociologue allemand Hartmut Rosa [6] la société moderne se définit même essentiellement par l’accélération : « Une société est moderne dans la mesure où elle n’arrive (plus) qu’à se stabiliser de façon dynamique, en d’autres termes, lorsqu’elle dépend systématiquement de croissance, d’innovation permanente et d’accélération pour maintenir et reproduire sa structure [7]. »

Dans un ouvrage publié en France en 2015, deux chercheurs, Pablo Servigne et Raphaël Stevens, nous avertissent que cette accélération à tout vent risque de conduire à l’effondrement. D’où le titre de leur livre [8], dans lequel ils proposent des pistes pour éviter le collapse, livre dont je ne puis ici que recommander la lecture.

Dans le présent contexte mon propos doit se limiter à cerner les retombées de cette accélération sur nos vies personnelles. Elles ont nom de course et hâte continuelles, rythme de vie effréné, nervosité, agitation, agacement, irritation, brusquerie, exaspération, stress, burn-out, cachexie – en un mot : toutes ces pandémies sociétales que chacun de nous subit à un degré plus ou moins grave.

Redécouvrir le goût de la marche
Dès lors ne faudrait-il pas désaccélérer et ralentir le pas ? Le carême nous en offrira peut-être l’occasion. Mais sans doute faudra-t-il tout d’abord retrouver le pas, redécouvrir la marche à pied et ses bienfaits [9]. De mémoire d’hommes, les humains ont, pour se déplacer, fait usage de leurs jambes et de leurs pieds. Ensuite ils ont inventé la roue, et depuis lors on roule, de plus en plus. En calèche d’abord, pratique que Jean-Jacques Rousseau taxait de paresse et que Friedrich Nietzsche flagellait ironiquement comme péché, la chair assise étant selon lui le véritable péché contre l’Esprit [10]. Oui, celui qui roule, que ce soit en landau, en automobile ou même à vélo, est assis.

Alors que l’attitude qui exprime la dignité de l’homme est la station et la marche debout. Et la marche à pied, que ce soit en promenade ou en longues excursions, est bénéfique, non seulement pour la santé physique, mais également pour la vie de l’esprit. Selon des recherches en neurosciences de l’Université américaine de Stanford, le footing augmenterait la créativité de la pensée jusqu’à 60 %. Ce n’est donc pas pour rien qu’Aristote enseignait au Lycée d’Athènes en déambulant avec ses élèves. Cette pratique leur a voulu le nom de péripatéticiens (terme que la langue française a galvaudé au féminin…).

La marche ouvre donc l’esprit. Elle ouvre également l’horizon et peut l’élargir vers un ailleurs, vers un au-delà invisible qui nous fait entrevoir les mystères de l’existence humaine. Elle nous rappelle que nous sommes des êtres en route, en voie d’accomplissement. C’est particulièrement le cas lorsque la marche devient prière ou pèlerinage. Le lien entre marche et prière est propre à toutes les religions. Mais le chrétien se souviendra tout particulièrement qu’il est appelé à « marcher » à la suite de Jésus ; que les premiers chrétiens étaient désignés comme des « adeptes du Chemin » et qu’il est dès lors essentiellement un « homo viator ».

*

Voilà quelques pistes de carême choisies en fonction des embûches et des défis qui nous guettent dans le monde actuel. Comment les mettre en œuvre ? Je pense que pour ce faire et retrouver plus de liberté chrétienne [11] nous n’aurons qu’à concrétiser, en les adaptant, les consignes traditionnelles de ce temps de conversion et de résipiscence : le jeûne, l’aumône et la prière.

Le jeûne, que ce soit le renoncement aux plaisirs de la table, l’abstinence d’alcool, de tabac ou d’autres addictions, l’usage réduit et modéré de la voiture (Autofasten) ou toute autre privation, nous aidera à rompre avec certaines mauvaises habitudes et à prendre nos distances par rapport aux convoitises du mainstream qui risquent de nous captiver. Par ailleurs, une vie plus simple et plus sobre peut aiguiser le sens de nos responsabilités écologiques et nous faire prendre conscience de nos atteintes à la nature, la terre, la création [12].

L’aumône, le partage, le service d’autrui pourra ouvrir nos cœurs et nous permettre de dépasser le quant-à-soi et la convoitise qui sont les tares les plus viles de notre époque.

La prière et la méditation enfin, soutenues éventuellement par la marche, élèveront nos esprits vers les choses essentielles de la vie, vers les sphères supérieures de l’existence, en balisant éventuellement des perspectives d’infini qui laissent entrevoir Celui qui est l’Alpha et l’Oméga, l’Origine et la Fin de tout.

Et fondamentalement, n’oublions pas que le Carême est une marche, une montée joyeuse vers Pâques. Emboîtons donc le pas à saint Augustin qui nous lance cet appel :

« Louez Dieu par la vie et par la bouche, par la parole et par l’action.
Comme les marcheurs ont coutume de chanter :
Canta et ambula ! Chante et marche. Chante et avance ! »

[1« Examinez tout avec discernement : retenez ce qui est bon » (*1Th 5,21*).

[2J’ai été surpris de trouver dans la Warte du 14/2/2019 un article (Selbstbestimmtes Sterben) qui sonne comme un éloge de l’euthanasie volontaire, dans un contexte proche du désir de Philémon et Baucis dans les Métamorphoses d’Ovide : « Ut una nos auferat hora. »

[3Dans son avant-dernier livre publié à titre posthume Et moi, je vis toujours, Paris 1918, p. 146, Jean d’Ormesson désigné ce mandement de l’amour oblatif jusqu’au don de la vie comme « la révolution la plus ambitieuse et peut-être la plus réussie de tous les temps ».

[4Christian de Duve (1917-2013), prix Nobel de physiologie ou médecine 1974, n’a cessé de proclamer, malgré son agnosticisme affiché, que si l’humanité veut survivre à l’heure actuelle, il faut qu’elle dépasse les comportements de défense et d’agression qu’elle a dû développer en ses débuts et évolue dorénavant dans le sens de l’empathie, de l’altruisme et de l’oblation, qui sont finalement des valeurs de l’Évangile.

[5« Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait » (*Rm 12,2*).– « Ainsi vous serez irréprochables et purs, vous qui êtes des enfants de Dieu sans tache au milieu d’une génération tortueuse et dévoyée où vous brillez comme les astres dans l’univers » (*Phil 2,15*).

[6Hartmut Rosa a, en 2004, consacré sa dissertation d’habilitation à la Schiller-Universität à Jena au thème : « Soziale Beschleunigung. Die Veränderung der Zeitstrukturen in der Moderne ». « Accélération sociale. La modification des structures de temps dans l‘ère moderne ».

[7H. Rosa, Gelingendes Leben in der Beschleunigungsgesellschaft, in : Tobias Kläden, Michael Schüßler Hg., „Zu Schnelle für Gott“. Theologische Kontroversen zu Beschleunigung und Resonanz. Herder 2017, S 20 : « Eine Gesellschaft ist modern, wenn sie sich nur (noch) dynamisch zu stabilisieren vermag, wenn sie also systematisch auf Wachstum, Innovationsverdichtung und Beschleunigung angewiesen ist, um ihre Struktur zu erhalten und zu reproduzieren. »

[8Pablo Servigne, Raphaël Stevens : Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris 2015.

[9Voir à ce propos : Jürgen Springer, Es fährt ? Es geht ! in : Christ in der Gegenwart 5/2019, S. 47f.

[10„Das Sitzfleisch ist die eigentliche Sünde wider den Heiligen Geist“.

[11« C’est pour que nous soyons vraiment libres que Christ nous a libérés. » (Ga 5,1)

[12Dans une allocution prononcée le 9 février 2019, le pape François déplore que les chrétiens n’aient pas encore suffisamment pris conscience de ces péchés (voir La Croix du 11/02/2019).

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Mathias SCHILTZ

Vicaire épiscopal du diocèse de Luxembourg.

Info

Publié dans : ALUC Contact 1/2019 (Association Luxembourgeoise des Universitaires Catholiques).

(re)publié: 01/02/2020