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Une langue vivante

Les trente ans qui nous séparent du moment où l’on a commencé à pouvoir « donner la place qui convient à la langue du pays dans les messes célébrées avec concours de peuple » (CSL n° 54), nous permettent de faire, sinon un bilan, du moins quelques réflexions sur l’utilisation d’une langue vivante dans la liturgie.

La table de la Parole de Dieu

Peu de points de la réforme liturgique ont, sans doute, autant porté fruit que celui qu’exprime la Constitution sur la Sainte Liturgie en son numéro 51 : « Pour présenter aux fidèles avec plus de richesse la table de la parole de Dieu, on ouvrira plus largement les trésors bibliques pour que, dans un nombre d’années déterminé, on lise au peuple la partie importante des Saintes écritures. »

La Bible est maintenant non seulement lue, mais lue dans une langue comprise à l’église et c’est un inestimable bienfait. Mille efforts sont encore à faire pour que les lectures soient mieux faites et que leurs commentaires soient meilleurs, mais le fait est acquis.

Communiquer

Il n’en va pas de même pour beaucoup d’autres interventions, notamment du prêtre qui préside ; l’utilisation d’une langue vivante, le français en ce qui nous concerne, se révèle beaucoup plus redoutable et difficile qu’on ne l’imaginait. D’une certaine façon, le latin fonctionnait par lui même. Parce qu’il fallait qu’il soit dit, il était dit même si ce qu’il disait n’était pas compris. Son caractère de langue morte lui donnait une sorte de consistance intemporelle qui pouvait lui permettre de ne pas être directement communiquant. Si l’on disait : « Orate, fratres », ce qu’il fallait dire était dit quelle que soit la façon dont on le faisait.

Or, cela n’est plus possible avec le français. En devenant langue liturgique, le français garde le caractère rituel de « ce qui doit être dit doit être dit », mais puisqu’il est une langue vivante, il réclame à ce qui doit être dit de l’être en communiquant son sens : l’intemporel « Sursum corda » devient le très actuel : « élevons notre cœur. »

On pourrait dire d’une autre façon, presque humoristique, que le latin cachait toutes les misères, c’est-à-dire tous les défauts de communication dans la diction, l’intonation et même la musicalisation parce que l’usage d’une langue morte ne faisait pas appel aux mêmes exigences de communication entre celui qui parlait et ceux à qui il était censé s’adresser. Chacun qui a connu la messe en latin se souvient de tel ou tel prêtre qui déraillait régulièrement en chantant « Ite missa est ! ». On pouvait en sourire, mais il en était ainsi à la grand-messe où le prêtre devait chanter même s’il chantait faux. Cette maladresse devient insupportable avec « Allez, dans la paix du Christ ».

Finalement, la langue vivante exige beaucoup plus de celui qui l’emploie en situation liturgique.

Le respect des genres littéraires

« Dans les textes qui doivent être prononcés clairement et à voix haute par le prêtre, par les ministres, ou par tous, le ton de voix doit répondre au genre du texte lui-même, selon qu’il s’agit d’une lecture, d’une oraison, d’une monition, d’une acclamation ou d’un chant ; il doit répondre aussi à la forme de la célébration et à la solennité de la réunion. En outre, on tiendra compte du caractère des diverses langues et de la mentalité des peuples. »

Cette norme énoncée par le numéro 18 de la Présentation Générale du Missel Romain (PGMR) signifie que si l’on pouvait, à la rigueur, dire de la même manière : « Dominus vobiscum » et « Sequentia sancti evangelii... », il n’est plus possible de le faire en français avec « Le Seigneur soit avec vous ! » et « évangile de Jésus Christ selon... », car la première formule est une adresse personnalisée et la seconde une énonciation. Le passage de la liturgie du latin au français a pour conséquence d’exiger, de toute personne prenant la parole dans une célébration, le respect de la nature de son intervention. Et c’est d’autant plus difficile que le procédé est beaucoup plus souvent de l’ordre de la restitution que de celui de la prise de parole directe et personnelle. Nous voulons dire que, sauf dans les monitions (accueil, pénitence...), dans l’homélie et dans les annonces, celui qui parle doit dire une parole qu’il cite et non qu’il invente. Celui qui dit une prière doit la lire en la disant comme s’il ne la lisait pas. C’est une citation qui ne doit pas faire apparaître qu’elle en est une. A cet égard, la longue prière eucharistique est, pour le prêtre qui préside, un exercice fort délicat.

Alors, quel ton faut-il prendre ?

L’intonation

Nous reviendrons plus tard, dans cette rubrique, sur le détail des fonctions de chaque acteur de la célébration. Disons seulement deux choses pour terminer ce chapitre.

- Que chaque personne, et particulièrement chaque prêtre, fasse le tour des interventions qu’il a à faire en liturgie, en se demandant quelles sont leurs différentes natures : adresses, prière lue et exprimée par un seul, lectures (elles-mêmes de divers genres : lyrique, récit, méditation, exhortation...), souhaits, annonces...
- Chaque genre trouvera des équivalents dans le langage profane qu’on pourra comparer au langage liturgique. Mais c’est l’étonnant mélange des genres dans la même action qui rend unique le langage liturgique : il y a à la fois du dialogue, du communiqué, de l’entretien, de la méditation, du discours... et chaque genre à son intonation propre !

Une langue n’est pas vivante de soi. Elle n’est vivante que si on la fait vivre !

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(re)publié: 01/09/2019
1ère public.: 30/11/1995