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Célébrer tourné vers le peuple

L’expression « tourné vers le peuple » est préférable à l’habituel « face au peuple » pour deux raisons.

C’est le terme officiel employé par la Présentation générale du Missel romain (PGMR) au numéro 262 en ce qui concerne la place du prêtre qui préside lorsqu’il est à l’autel : « On élèvera (l’autel) à une distance du mur qui permette d’en faire aisément le tour et d’y célébrer en se tournant vers le peuple », et au numéro 271 en ce qui concerne le siège de présidence : « Le siège du prêtre célébrant doit exprimer la fonction de celui qui préside l’assemblée et dirige sa prière. Par conséquent, il sera bien placé s’il est tourné vers le peuple. » C’est même de ce texte, promulgué le 3 avril 1969 par le pape Paul VI, que date le passage à la messe « face au peuple », mais il est clair que ce n’est pas de l’autel lui-même que vient le changement (dans beaucoup de cas, on pourrait célébrer dos au peuple, même aux nouveaux autels !) mais de la place « tournée vers le peuple » qu’occupe le prêtre et qui, de ce fait, réclame que l’autel soit détaché du mur, d’un retable ou de toute construction qui empêcherait qu’on puisse s’y tenir en étant tourné vers le peuple.

La seconde raison de cette préférence, c’est que célébrer en se tournant vers le peuple n’implique pas un face-à-face permanent. Il y a des moments où l’on n’est pas du tout tourné vers le peuple : le prêtre lorsqu’il s’incline devant le crucifix avant de proclamer l’évangile ou lorsqu’il reçoit le pain et le vin. Et il y a des moments où, tout en étant tourné vers le peuple, on ne le regarde pas en face : le prêtre récitant le « Je confesse à Dieu » ou prononçant une oraison.

Cela dit, il est clair que si le prêtre est le plus concerné par cette attitude, d’autres sont amenés à la prendre. A un moment ou l’autre, tout acteur de la liturgie aura à se tourner vers le peuple pour l’exercice de sa fonction : le diacre, le lecteur, l’animateur, et même le servant d’autel ou le laïc qui va distribuer la communion. Toute proportion gardée, les réflexions qui vont suivre ne s’adressent donc pas qu’au prêtre, même si c’est lui qui a, dans cette affaire, la position la plus exposée.
La position frontale

On nomme ainsi la position où l’on est de front, c’est-à-dire devant un groupe et en face de lui. Qui n’a compris alors que la réforme liturgique avait trouvé là l’un de ses points d’application les plus délicats ? Il ne s’agit plus seulement de simplifier les rites et de passer d’une langue morte à une langue vivante (cf. L’Art de célébrer n° 2). Il s’agit du comportement avec lequel ces rites doivent être accomplis et cette langue employée.

Cette position frontale va alors présenter des exigences que n’avait jamais réclamées le Missel précédent. Grosso modo, on pourrait dire qu’on célébrait la messe en latin et dos au peuple à peu près de la même façon, qu’il y ait une grande assemblée ou seulement un enfant de chœur : mêmes gestes, mêmes attitudes ; seule changeait l’intensité vocale dans les phrases prononcées à voix haute.

Et voici qu’avec le Missel actuel, tout est vu. Le corps tourné vers le peuple ne cache plus les expressions du visage (le recueillement, le regard, mais aussi les tics !) ni la position des mains (soutenues par une vibration intérieure dans le geste de la prière, ou molles et même pas parallèles ; croisées ou jointes devant la poitrine, ou bien lâches au bout de bras ballants, ou bien encore croisées devant le bas du ventre ?), ni même l’écartement des pieds ou le tassement du dos, etc. Bref, parce qu’il est vu de face, tout le corps parle. Mais que dit-il ?

La parole incarnée

La parole en soi n’existe pas ; elle n’existe que dans et par le corps qui la dit à quelqu’un. La force et la vérité de l’acte de communication dépendront alors entièrement de l’adéquation du comportement corporel à la nature du discours et au sens des mots. Il y a des comportements qui réduisent ou contredisent l’intention des phrases : dire « Le Seigneur soit avec vous » en regardant son livre, par exemple. Au contraire, il y a des comportements qui expriment et renforcent l’intention : dire ou chanter « Seigneur, prends pitié » en se tournant vers le crucifix.

Chaque instant de la messe réclame ainsi un comportement particulier ; on pourrait dire : un comportement juste, au sens de bien ajusté. Le trouver n’est pas évident du tout, car les textes de la PGMR et du Missel ne précisent pas le détail. De plus, bon nombre de prêtres n’ont jamais appris à contrôler leur manière de célébrant. Ceux qui ont déjà un certain âge, ont même commencé à célébrer en tournant le dos au peuple et n’ont fait, en passant au français, que changer les mots, alors qu’il fallait aussi changer les gestes et les attitudes.

Pourtant, surtout dans un monde où l’image est reine, il est indispensable d’améliorer ce qui se donne à voir aux fidèles. Comment faire ? Il n’y a guère d’autre moyen que la constitution d’une petite équipe discrète qui observerait de la nef ce qui se passe dans le chœur et en ferait l’analyse avec les prêtres, les lecteurs, les animateurs... peut-être en s’aidant, toujours discrètement, d’appareils d’enregistrement.

Ne croyons pas que tout ceci soit superflu. Il en va, aujourd’hui, de la crédibilité de notre liturgie.

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(re)publié: 01/10/2019
1ère public.: 30/11/1995