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L’éthique de l’animateur en catéchèse

Jacques Lassoudure a rencontré Chantal, animatrice en catéchèse d’adultes. Elle lui a partagé ce document, basé sur un article de X. Thévenot (Compter sur Dieu, Cerf, Paris, 1992, chap. 9, p. 185 à 254). Elle a cherché à mettre à la portée des personnes engagées dans la formation des adultes, un langage parfois un peu complexe et y a ajouté des convictions issues d’une longue pratique.

« La catéchèse est la forme d’action ecclésiale qui conduit à la maturité de la foi, les communautés et les personnes chrétiennes » [1]
Elle s’inscrit dans les grands traits de la culture et de l’époque et dans les données de l’évolution récente de la pédagogie, de la catéchèse, de la société et de l’Eglise.
Elle permet l’écho de la Parole dans la vie des personnes, ce qui implique une « éthique » de la « communication ». Quels critères vont permettre à cet acte d’être vraiment « moral » ?

On peut mettre en lumière six facteurs constitutifs de la communication :

-  L’ANIMATEUR
-  qui transmet un MESSAGE
-  à un AUDITEUR
-  ce message s’appuie sur une REFERENCE, saisissable par l’auditeur (le « donné » de la foi)
-  il requiert un CODE commun (langage, symboles, art )
-  il exige une RELATION qui permet à la communication de passer.

Reprenons chacun de ces facteurs :.

1 – LES ANIMATEURS ET LA PLACE DU « JE »

En catéchèse, on prend la parole, pour faire mûrir la foi, devant plusieurs instances :
- devant Dieu
-  directement devant un groupe
-  indirectement, devant les instances ecclésiales et civiles
Cette prise de parole va donc mobiliser ce qu’il y a de plus fondamental dans la personne : son rapport à « l’autre », donc son statut de « sujet ».

• L’Autre…comme Tout-Autre

D’un point de vue théologique, la parole catéchétique se veut transmission d’une autre Parole, celle de Dieu, et cela renvoie à la façon dont l’animateur se reçoit de son Créateur et Sauveur.
Fréquenter le Christ ressuscité, se mettre en route par amour, pour l’entendre nous murmurer : « si quelqu’un m’aime, mon Père et moi, nous ferons chez lui notre demeure », c’est entrer dans ce mystère trinitaire, d’altérité et de communion, d’amour et de respect des personnes. Ce « climat » de Dieu nous façonnera, nous ajustera à l’Alliance, à la véritable relation, préalable indispensable de la formation.

• L’autre…comme « institution ecclésiale »

C’est l’Evêque qui nous envoie, c’est au sein d’une institution que se vit toute catéchèse, or cette relation pose souvent question : l’attitude des animateurs est capitale en ce domaine.
Il s’agit d’éviter autant l’idéalisation que la marginalisation, le « zappage » ou le discours critique systématique du magistère.
Cela dépend bien sûr de la maturité psychique de l’animateur (qui suppose d’avoir, au moins, repéré ses problèmes personnels avec l’autorité) et surtout de son rapport au Dieu révélé de Jésus-Christ.
Mûrir, c’est tenir des contraires, c’est passer de l’exclusion (ou Dieu, ou l’église…ou la foi ou la loi…ou l’Evangile ou l’institution…) à l’inclusion (et Dieu et l’Eglise…Jésus, vrai Dieu et vrai homme…)
La façon d’être des animateurs, face à l’Eglise, peut faire comprendre concrètement que la réalisation de sa propre personnalité et la communion à l’institution, ne sont pas incompatibles.
Il arrive que l’on ressente un malaise intérieur devant certaines positions du Magistère.
Il y a conflit entre la conscience personnelle et l’instance ecclésiale. Or, il faut suivre sa conscience, à condition d’avoir à cœur de l’éclairer.
Mais sur quels critères s’appuyer, pour savoir si l’on fait la volonté de Dieu en prenant de la « distance » ?
-  L’animateur devra d’abord vérifier si la prière est suffisamment présente dans sa vie, car elle est le cri de l’Esprit en l’homme et seul l’Esprit correspond parfaitement aux vues de Dieu Rm 8, 27
-  Il faut ensuite chercher le dialogue avec l’autorité ecclésiale pour percevoir ce qui serait de l’ordre de la résistance à la communion évangélique.
-  Faire un travail sur soi-même pour être au clair sur les « transferts » possibles, sur nos conflits internes avec toute forme d’autorité.
-  Entrer dans une recherche intellectuelle la plus sérieuse possible, en faisant appel à des personnes compétentes, pour dissiper les fausses compréhensions, détecter les éventuelles positions idéologiques qui sont les siennes.
-  Se situer avec humilité devant la réalité du mystère de l’Eglise, qui est « mère et maîtresse » et chargée du service de l’unité.
-  Réfléchir aux conséquences immédiates et lointaines d’une prise de distance
Ce qui doit régler l’exercice de la liberté, c’est la charité (1Co 8,12-13)..ne pas scandaliser les faibles.
La vraie liberté est celle de l’Esprit (2 Co3,17) . Or, « là où est l’Esprit, là est l’Eglise »
« C’est dans la mesure où on aime l’Eglise que chacun possède l’Esprit-Saint »

• L’autre… comme « visage »
L’acte catéchétique peut être un chemin privilégié de maturation, d’apprentissage de l’altérité, mais parfois il peut risquer de devenir une expérience de régression narcissique et d’emprise totalitaire sur les participants. Comment éviter cet écueil ?

- Le respect de la personne humaine

Le premier devoir de ceux qui animent est de respecter la personne, dans ce qu’elle a d’unique, d’inaliénable. Accueillir ses questions, ses interrogations sans jugement, tout en veillant au bien du groupe. Il pourra y avoir parfois tension entre rejoindre chacun dans sa singularité et l’inviter à l’altérité.
L’activité catéchétique sera éthique si la personne peut grandir dans son humanité, y compris l’animateur.

- Trouver la « bonne distance » dans l’animation

Etre « proche » mais « libre ». Vivre ce qu’on appelle l’empathie, le regard bienveillant, tout en sachant tenir l’équilibre de l’ensemble, quand une intervention risque de destabiliser certaines personnes. Un climat d’humour peut aider a vivre des relations ajustées..

- Se décentrer de soi

Rester attentif au risque d’être toujours en représentation, au centrage sur soi-même.
La meilleure manière d’être « soi-même » est de se quitter pour Dieu et les autres : c’est le mouvement de la conversion, de ré-orientation vers le Soleil, en lâchant l’ombre.
Mais en même temps, oser avancer, risquer une parole, lâcher prise au retour sur soi, à l’analyse incessante, à la tentation de dévalorisation…pour accueillir, joyeux, l’aventure de la mission. En cela, la prière et la « lectio divina » sont indispensables en soubassement de l’étude.

- Témoigner

Alors, la personnalité de l’animateur deviendra reflet, à son insu, d’une Vie qui le dépasse et qui met debout. L’acte catéchétique, pour être éthique, doit être « témoignage ».
C’est un des mots les plus « piégés » du christianisme. Bien comprise, la fonction du témoignage est une des plus belles façons de signifier la présence active du règne de Dieu, mais mal comprise ou pervertie par une quête narcissique, elle devient immorale.
L’autre peut alors devenir « l’objet-miroir » au service de l’image idéalisée du témoin, au service de la « statue » dont il rêve. Alors, les destinataires deviennent mal-à-l’aise, chosifiés.. Témoigner pour vivre, ou vivre pour témoigner est aussi aliénant.
Le véritable témoignage surgit par « surcroît », d’une expérience, de l’homme et de Dieu, qui humanise.
Renoncer à une image idéalisée de soi-même, à tous les registres, pour accueillir un « je » qui se vit « sauvé » par un Autre, au sein de ses ambivalences…renoncer à l’illusion selon laquelle la distance entre le dire et le faire serait un jour abolie….
Témoigner, c’est devenir témoin de Celui qui, étant Lumière, (Jn 8, 12), veut bien faire de moi une lampe (Mt 5, 15), en me donnant envie de quêter la Source de la lumière. C’est une Pâque.

2 - LA RELATION ET LA RESPONSABILITE ETHIQUE DANS LE CONTACT

Dans la communication, certains messages sont destinés à garder le contact, par exemple : « est-ce que vous saisissez ? comment réagissez-vous ? »
En catéchèse, c’est important, car autrement, il y a isolement du catéchète et manque d’intérêt des catéchisés.
Mais un discernement s’impose autour de l’articulation « solitude-isolement »
La fonction relationnelle brise l’isolement, mais pour qu’elle soit morale, il ne faut pas qu’elle brise la nécessaire solitude de l’animateur ni celle du destinataire. Il faut veiller que, dans la communication, chacun puisse garder un « jardin secret » et se découvrir comme « mystère », toujours au-delà du contenu communicable. On ne peut pas « être » sans communiquer, mais « l’être profond » est incommunicable.
Avant les partages en petits groupes, toujours plus propices aux confidences, inviter les personnes à la réserve sur elles-mêmes. Se raconter peut entraîner une blessure ou des regrets de « s’être fait piéger ».
Plutôt qu’analyser sa vie, apprendre à regarder les traces du passage de Dieu dans sa vie. Le regard est décentré de soi et construit la foi.
Derrière un relationnel trop envahissant peut se cacher un malaise affectif de l’animateur, derrière une incommunicabilité, une manière de se protéger. On revient toujours à la nécessité d’un minimum de discernement, qui suppose un travail sur soi, aidé par quelqu’un de compétent.

2 - LE MESSAGE, DANS SA BEAUTE

Il s’agit du « message » lui-même… de sa « beauté »
La philosophie se plaît à unir les trois transcendantaux que sont le beau, le vrai et le bien. Une véritable éthique de la catéchèse cherche à les articuler.
Le bien déconnecté du vrai est redoutable, car on aboutit à un fonctionnement sectaire.
Le bien déconnecté du beau fait l’impasse sur la beauté de la Parole. De l’Evangile, se dégage une beauté qui fait affleurer la beauté de l’icône parfaite de Dieu qu’est le Christ.
Rendre éthique l’acte catéchétique, c’est rendre esthétique son message, d’où l’importance du montage.
La catéchèse ne se réduit pas à un savoir ou à une technique, c’est un « art » qui engage l’animateur, avec toute son expérience de croyant.
Un audio-visuel peut permettre de toucher les sens (respect de l’incarnation), pour Dieu par la beauté.
Veiller à ce que l’image ne devienne pas « fascinante », ni l’ensemble « envoûtant » C’est le rôle de la parole et du partage..

4 – L’AUDITEUR ET L’EXERCICE D’UNE INFLUENCE

La fonction de transmission est cet effort pour faire entrer dans une expérience de foi. Elle passe par l’exercice d’une influence, puisqu’il s’agit d’inviter à une conversion ou une à une maturation de la foi.
Mais agir moralement en ce domaine, c’est refuser d’exercer un quelconque moyen de manipulation et de pression sur l’autre, mais au contraire, chercher à promouvoir sa propre liberté.
Pourtant catéchiser, c’est éduquer, et donc exercer un certain pouvoir.
Entre pouvoir et manipulation, entre « altériser » et « altérer », la frontière est bien fragile…et l’acte catéchétique est un incessant va-et-vient de chaque côté de cette frontière.

Comment se protéger de cette tentation du pouvoir, qui est idolâtrie ?
- Déjà, il est important d’en avoir conscience et d’assumer ce réel, en suppliant l’Esprit de nous « ajuster ». Seul Dieu « sauve » et convertit. Poser cet acte de foi en l’action première de l’Esprit en toute personne…il nous précède et il est l’animateur essentiel.
-  Un effort de lucidité est nécessaire, pour reconnaître les modes affectifs de pouvoir que l’on met en œuvre, entretenus parfois par le fait que le groupe peut idéaliser l’animateur. Les autres peuvent nous aider à être lucide.
La responsabilité éthique des animateurs passe alors par la tentative d’analyser au minimum le transfert ou le contre-transfert qui se vivent entre eux et le groupe ou avec telle personne. Détecter un jeu de séduction mutuelle, ou un enfermement dans un transfert, où l’on nous fait jouer les bons ou mauvais « père et mère ». Par exemple, une personne peut chercher à monopoliser notre attention. Tout en lui donnant un minimum d’écoute, il est important de rester à l’écoute de l’ensemble.
- Savoir qu’il n’y a pas de relations humaines totalement désintéressées, ce qui place les personnes en condition de « débiteurs ». En être conscient et se poser la question : comment je me rétribue ? réassurance sur l’identité ? sentiment de fécondité ? approfondissement de la foi ?
Tout cela est légitime, à condition de ne pas faire de l’autre un pur moyen de rétribution. Ne pas chercher la rentabilité ou de l’efficacité, mais se donner avec sérieux, sans crispation.
Dans cette démaîtrise, on expérimente bien des « surprises » (car la maturation de la foi n’est pas programmable), et une réciprocité (les personnes nous enrichissent). Alors est donnée par surcroît une vraie fécondité : « il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui jette la semence : qu’il dorme ou soit debout, la nuit et le jour, la semence grandit. » (Mc 4, 26-27)

5 – LE CODE EMPLOYE (langage,art) ET LA RESPONSABILITE DANS LE MANIEMENT DES CONCEPTS

L’animateur emploie une langue, des mots, des expressions, des « genres littéraires », des concepts, qui doivent être compris par les destinataires : c’est ce qu’on appelle le code.
Il est bon de prendre des précautions : « si vous ne comprenez pas un mot ou une explication, n’hésitez pas à le dire. »
Cela permet d’éviter la confusion en catéchèse, par exemple le catéchète croit parler du « péché » (notion théologique) les personnes peuvent entendre faute ou transgression (notion psychologique).
Il y a un effort d’inculturation à vivre, il faut apprendre à « casser » les mots qui aujourd’hui, ne veulent plus rien dire pour nos contemporains : salut, gloire, âme, grâce, justification, rédemption..etc
Certaines notions sont chargées de connotations négatives et demandent tout un parcours pour être comprises avec justesse, par exemple, le péché originel.
« L’Eglise dans le monde de ce temps » est appelée à « prendre langue » avec son époque, avec les divers âges et cultures. Si nous cessons de « parler humain », nous ne pouvons dire Dieu.
C’est dans la mesure où chaque animateur a un « style » propre qu’il pourra communiquer, et c’est dans la mesure où il communique vraiment qu’il mettra en œuvre son charisme propre et sa personnalité, pour le bien de tous.
Tout cela se joue, s’incarne, dans la manière d’être, le style littéraire, pédagogique, l’humour, la simplicité.
Mais ces concepts ne seront jamais ajustés à la profondeur du mystère que nous avons à transmettre. Il est important d’être pédagogue dans cette transmission, tout en sachant s’en remettre à l’Initiateur du cheminement de foi

6 - LE RESPECT DE LA « REFERENCE » (le donné de la foi)

C’est la tâche capitale de la catéchèse : transmettre le Dieu révélé en Jésus-Christ, accueilli en Eglise dans la foi.
Deux dangers
-  majorer cette fonction, au risque de rater le contact nécessaire au témoignage de la foi. On brûle de donner un maximum de connaissances, au risque de noyer les personnes sous un flot d’informations. Attention au discours rationalisant et idéologique, qui occulte les inévitables tâtonnements de la foi et sous-estime la dimension affective de la relation à Dieu et à l’Eglise.
La parole est nécessaire pour l’intelligence de la foi, mais si elle prend trop de place, elle empêche le groupe de faire l’expérience de la « mystagogie ». La catéchèse se réduit alors à un savoir.

-  minorer cette fonction, avec le risque d’instaurer l’intensité émotionnelle comme critère de la qualité de la catéchèse, en ne l’articulant pas assez avec la raison. Le « je » du catéchète risque de devenir envahissant et séducteur. La chaleur de la relation inter-personnelle peut donner le change, mais la faiblesse du contenu du message va montrer que l’on bâtit sur le sable.

EN CONCLUSION : « OUTILS DE LA GRANDE ŒUVRE DU PERE »

Bien que la catéchèse des adultes demande une réelle compétence, et nous faisons tout pour honorer le niveau, l’animateur doit aussi savoir s’en remettre au Seigneur et oser une parole toujours pauvre…et c’est tant mieux.
Nous n’avons pas à déverser notre science sur les personnes, mais plutôt, appuyées sur de réelles connaissances, que nous complétons au fur et à mesure, être à l’écoute de ce que l’Esprit fait déjà en elles. Alors, le « fardeau » devient léger et nous stressons moins, car le Sauveur…ce n’est pas nous.
Devenir animateur de catéchèse d’adultes, c’est faire tout un chemin de pauvreté et de désappropriation. Certes, chacun le vit avec son tempérament, mais celui-ci peut être « évangélisé ».
C’est aussi un apprentissage à s’appuyer sur les autres, à faire équipe, à « faire église ».
La mission est urgente. Avançons en « eau profonde », ensemble avec le Seigneur pour appui et nous connaîtrons la joie des moissonneurs.

[1Directoire catéchétique général, 1971, n° 21.

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(re)publié: 01/09/2009