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Éléments de réflexion

Annoncer la Bonne Nouvelle

Réflexions sur la prédication

Prêcher [1], dimanche après dimanche, messe après messe : une part essentielle du ministère pour les uns, un fardeau pour les autres. Au-delà des problèmes posés par la préparation concrète des homélies, il est sans doute nécessaire de se replacer devant l’enjeu fondamental de la prédication : annoncer la bonne nouvelle. Dans un deuxième temps, seront explorées diverses manières de le faire.
Une parole parmi bien d’autres

La prédication se trouve aujourd’hui noyée dans un flot de paroles et d’informations diverses qui nous assaille chaque jour. Autrefois, le sermon pouvait être attendu avec curiosité, en particulier s’il était le fait d’un prédicateur de passage ; la liturgie était l’événement de la semaine, l’un des rares lieux où les gens entendaient de la musique, étaient spectateurs et participants d’un spectacle. Aujourd’hui, comment soutenir la concurrence des journaux, papier, radio ou T.V., quand on prétend annoncer avec des moyens aussi pauvres une « nouvelle », fut-elle bonne ? Comment résister à la comparaison avec toutes les formes de spectacles à gros budgets quand on prétend vivre et proposer un temps de fête, un temps de beauté ?

Nous nous retrouvons un peu dans la situation de ces grecs à qui Paul tentait d’annoncer la Résurrection du Christ. Il prêchait ce qui était pour lui essentiel, vital, à des auditeurs qui entendaient chaque jour d’innombrables discussions philosophiques, des discours plus ou moins spirituels ou ésotériques à tous les coins de rue : on t’entendra là-dessus une autre fois... Nous ne prêchons pas dans le désert, mais dans la cacophonie. Devons-nous en conclure qu’il nous faut trouver les moyens de couvrir la voix des autres, de parler plus fort qu’eux, en utilisant les mêmes techniques : le câble, les écrans géants et les stades pleins à craquer...?

Les tympans sont fatigués, les esprits sont usés de paroles. Si la parole du prédicateur prend sa place dans le flot, comment peut-il capter l’attention, lui qui généralement bénéficie d’une formation à la communication et d’un équipement technique bien inférieurs à ceux de tous ces concurrents ? Le problème est complexe, car nous avons tous entendus une fois ou l’autre des prédicateurs bien formés, utilisant toutes les ficelles du métier, et bénéficiant d’un matériel sono haut de gamme, et dont la parole pourtant ne passait pas, laissant spirituellement indifférent. Nous avons aussi peut être entendu parmi l’un des plus grands prédicateurs de notre époque, quelqu’un le père Carré : il a toujours semblé fragile et maladif, sa voix cassée et sa poitrine malade ne lui permettent aucune envolée lyrique, et pourtant, on l’écoute dans un grand silence, car il sonne juste, « il y croit ».

Il me semble que nous ne pouvons ignorer ce contexte, mais que nous ne devons pas pour autant en être fascinés ou écrasés. Notre parole de prédicateur prend place dans ce monde là, mais elle n’est pas tout à fait de ce monde. Ce qui prime, c’est sans doute la vérité de ce qui est dit et surtout de celui qui le dit. Il nous faudrait surtout réfléchir à cela, au prédicateur plus qu’à la prédication. Rien de pire, à mon avis, que le syndrome du présentateur de télévision : le prêtre fasciné par le style des tribuns de la télévision, qui reproduit ce qu’il en a compris, transformant la liturgie en un show interactif qui dissimule très mal le vide du discours.

L’annonce de la bonne nouvelle du salut

La différence entre un présentateur de télévision et le père Carré c’est sans doute que ce dernier « y croit ». Ce qui fait avant tout le bon prédicateur, le prédicateur que l’on écoute, c’est que l’on perçoit à travers son discours que la parole qu’il cherche à dire est vitale pour lui. Prêcher c’est prendre un risque, se laisser toucher par une Parole qui ne nous laisse pas tranquilles. Le curé de Torcy dans le Journal d’un curé de campagne, avoue à son jeune confrère : « La vérité, elle délivre d’abord, elle console après. D’ailleurs on n’a pas le droit d’appeler ça une consolation. Pourquoi pas des condoléances ? [...] Lorsque le Seigneur tire de moi, par hasard, une parole utile aux âmes, je la sens au mal qu’elle me fait. »

Bien souvent dans les textes chrétiens qui parlent de la prédication - comme dans les textes du Concile par exemple - on trouve l’expression : « prêcher l’évangile ». Prêcher, c’est avant tout annoncer l’évangile. Cela peut paraître banal ou évident, mais je crois que cela constitue une première question à se poser devant une homélie que l’on prépare ou que l’on entend. évangile : bonne nouvelle, parole de Dieu qui annonce le salut. Arrêtons nous sur chacun de ces termes :

Une nouvelle

L’évangile est une bonne nouvelle. Nous retrouvons ici l’idée dont nous sommes partis : aujourd’hui cette nouvelle se trouve noyée dans des centaines d’autres. Mon grand père écoutait « les nouvelles » à la radio ; aujourd’hui nous écoutons les informations qui doivent être données toutes les sept minutes si on ne veut pas être en retard. On n’ose plus appeler cela des nouvelles, car nous sommes généralement déjà au courant de ce qui nous est annoncé. Les journaux écrits ont à tenir compte du fait qu’aujourd’hui ils n’apprennent plus rien de neuf à leur lecteur, ils doivent donc se replier sur le commentaire, sur l’information complémentaire. Et dans ce contexte, nous présentons comme « nouvelle » la lecture et le commentaire de l’écriture, un texte parfaitement (?) connu de tous, d’un texte inlassablement lu en public comme en privé depuis des centaines d’années. Et nous avons bien souvent l’impression qu’il suffirait de donner le titre, les coordonnées du texte : « C’est quoi dimanche prochain ? Le bon Samaritain, les talents. » Rien de nouveau, on connaît déjà.

Il y a pourtant là une affirmation de foi : cette parole est nouvelle, est une nouvelle. Cela ne doit pas nous entraîner à faire comme si, à faire semblant de ne pas la connaître, mais à être convaincus dans la foi que nous ne la connaissons pas, c’est à dire que nous ne la connaissons jamais complètement, qu’elle a toujours quelque chose de nouveau à nous dire. Celui qui la lit une fois encore a bougé, a changé depuis sa dernière lecture. Tel texte a une saveur fort différente lu avec des enfants ou dans une maison de retraite, tel autre en temps de guerre ou en temps de paix. Celui qui lit une fois encore un texte qu’il croit connaître bien doit le faire avec la conviction qu’il ne connaît pas, ou au moins qu’il ne connaît pas tout. Ce texte est reçu comme Parole de Dieu, et l’on ne peut jamais dire de quelqu’un qu’on le connaît, qu’il n’a plus rien de nouveau à nous dire. Il y a un mystère à scruter dans l’écriture, d’abord et avant tout parce que l’écriture nous parle de Dieu, nous révèle qui est Dieu, et que nous ne le savons pas. Il nous faudrait toujours garder cette idée de nouveauté en mémoire lorsque nous préparons nos homélies : à quoi bon parler si c’est pour redire toujours la même chose, pour proposer toujours une lecture et une seule du même texte ? Les homélies dominicales sont pourtant bien souvent sagement classées dans une boîte ou sur un disque dur d’ordinateur, prêtes à être inlassablement réutilisées tous les trois ans...

La Bonne Nouvelle

Prêcher, c’est annoncer une bonne nouvelle, c’est annoncer le salut. « Mes frères, devrions-nous toujours penser en commençant une homélie, j’ai une bonne nouvelle pour vous : nous sommes sauvés. » Une bonne nouvelle : ici encore, conviction de foi. L’écriture que la prédication vient commenter n’est jamais d’abord là pour nous donner des normes morales ou nous apporter des informations culturelles sur la manière de vivre à telle ou telle époque biblique. Elle est d’abord et avant tout bonne nouvelle, annonce du salut, de la libération que Dieu propose, offre à son peuple. Comment s’étonner que l’auditoire dorme, si le prédicateur livre du bout des lèvres un discours qui le laisse lui-même parfaitement froid et indifférent ? Il n’a de chances de présenter l’écriture comme une bonne nouvelle pour le peuple auquel il s’adresse que s’il l’a lui-même accueillie comme telle pour lui. La première question à se poser devant les lectures sur lesquelles on doit prêcher est celle-là et pas une autre : en quoi, comment ces textes sont-ils bonne nouvelle, en quoi m’annoncent-ils le salut ? Cela implique une manière de lire et de parler qui est de recevoir la Parole comme Parole de Dieu, et non pas d’abord comme miroir de ce qu’est l’homme. Si nous refermons le Livre, en disant : « c’est comme nous », en quoi cela est-il bonne nouvelle ? En quoi cela est-il source de salut que de se dire : « d’autres ont cru comme moi, ont souffert comme moi, se sont disputés comme nous » ? Le prédicateur est porteur de la parole de salut, il a une fonction d’éveil à ce que Dieu dit à son peuple, il n’est pas là pour redire ce que l’homme sait déjà.

Annoncer la Bonne Nouvelle

Le prédicateur annonce la bonne nouvelle. Cela peut nous donner des idées sur la manière de se situer devant l’auditoire, sur la manière de parler. Pensez à votre attitude intérieure dans ces deux situations dans une réunion : vous arrivez à la réunion porteur d’une information nouvelle, importante et heureuse, une bonne nouvelle pour l’ensemble du groupe ; vous participez à la réunion et vous prenez la parole dans le débat pour dire quelque chose qui est vrai, mais que tout le monde sait très bien, et vous le dites parce que vous pensez que c’est bien de le dire, que c’est bien à vous de la dire, à cause de vos fonctions dans le groupe. Le prédicateur est chargé de l’annonce de la bonne nouvelle : quand on a à annoncer une bonne nouvelle, c’est qu’on l’a soi-même reçue, que l’on a soi-même été ému comme vont l’être les auditeurs. Il ne s’agit pas d’annoncer quelque chose qui vient de nous. La nouveauté, ce n’est pas nous qui l’avons créée, comme le responsable du groupe qui convoque une réunion pour annoncer qu’il a pris une décision. Le prédicateur n’informe pas l’auditoire du résultat de ses décisions ou de ses recherches, créant ainsi lui-même la nouveauté ; il annonce qu’il a lui-même été étonné, touché et sauvé par la Parole qu’il proclame. Cela ne le dispense pas de travailler, mais l’étude ordonnée à la prédication est une étude contemplative, ouverte à l’émerveillement, sinon, elle fera naître un discours peut-être vrai, mais qui n’aura rien d’une bonne nouvelle.

Se posant la question de savoir ce qui fait venir les paroissiens à l’église le dimanche, Karl Barth en vient à réfléchir au rôle de la prédication :

Est-ce vraiment vrai ? [...] Est-ce vrai ce qu’on dit de l’amour et de la bonté de Dieu, d’un Dieu différent de toutes ces joyeuses petites idoles dont l’origine transparaît si facilement et dont la puissance dure si peu ? Est-ce vrai ? Voilà ce que les hommes veulent apprendre, reconnaître, savoir : c’est pour cela, après avoir épuisé toutes les autres possibilités, qu’ils choisissent, sans savoir ce qu’ils font, de prier, d’ouvrir la Bible, d’entendre parler de Dieu et de chanter. C’est pour cela qu’ils viennent à nous, qu’ils se mettent dans cette situation tout à fait grotesque du dimanche matin, où, au fond, il n’est question que d’une chose : la possibilité de Dieu. Entendons nous : ils veulent apprendre, reconnaître savoir, et non pas seulement entendre des assertions et des affirmations même si elles jaillissent d’un coeur enthousiaste. Ils veulent apprendre, reconnaître, savoir si c’est vrai ; ils ne veulent que cela, et non pas qu’on tourne autour du pot [2].

Le prédicateur ne doit pas hésiter à questionner les textes qui lui semblent les plus familiers, les plus usés à ses yeux, pour y trouver ce que l’Esprit qui fait toutes choses nouvelles a à dire. Il lui faut questionner le texte, sa structure, son contexte, chacun de ses mots, les allusions innombrables qu’il renferme toujours à l’un et l’autre Testament, pour se trouver enfin confronté à ce qui le touche, à ce qui l’étonne, à ce qui lui parle de Dieu et du salut d’une manière inattendue : c’est de cette source là qu’il parlera d’une manière que l’on écoutera. L’attitude inverse consisterait à prendre le texte comme prétexte, comme allusion à un thème que l’on va développer de manière abstraite. On entend parfois dans les équipes liturgiques la question la plus efficace pour rendre les textes de l’écriture gris et opaques : « quel est le thème des lectures dimanche prochain ? » Appliquez cette idée de « thème » à la rencontre d’un ami que vous attendez avec impatience, et vous verrez combien le résultat devient enthousiasmant...

Les formes que prend l’annonce de la bonne nouvelle

Il s’agit donc d’annoncer l’évangile, en s’y engageant de tout son être. Mais cela ne veut pas dire que chaque prédicateur n’a qu’une seule manière de le faire. Une prédication peut, dans la plupart des cas, se rattacher à l’un ou l’autre des grands types que sont l’enseignement, l’exhortation, la méditation, le témoignage, le récit. Chacun de ces genres littéraires a ses avantages et ses inconvénients. Il peut être utile de réfléchir à ce qu’ils impliquent en terme d’éthique de la prédication, de mode de relation avec son public. étudier ces diverses manières de faire ne doit pas seulement permettre de repérer quel est son style personnel privilégié. Cela peut aussi susciter l’idée de varier les styles et d’oser explorer des terrains moins connus.

L’enseignement

La prédication participe à la mission d’enseignement de l’église. Elle est même pour beaucoup de chrétiens le seul lieu où ils reçoivent un enseignement pour nourrir leur foi. Est-ce à dire qu’il faut transformer les homélies en cours de théologie ou d’exégèse ? Certainement pas, mais cela implique que le prédicateur ait le souci d’enseigner, c’est à dire de fortifier la foi des fidèles, non à partir de son propre fonds, de sa propre expérience spirituelle, mais à partir de la foi de l’église. Prédicateurs, nous sommes des transmetteurs, nous sommes situés dans une tradition qui ne nous appartient pas, que nous ne possédons pas, et qui ne nous possède pas. Enseigner, c’est dire la foi de l’église avec ses propres mots, avec sa manière, mais en s’adressant d’abord à l’intelligence des auditeurs plus qu’à leur sensibilité. C’est sans doute ce qui fait la grande différence entre la prédication et le témoignage. Notre parole, dans la prédication, ne tire pas son autorité d’abord de nous, de notre expérience, mais de sa communion avec la foi de l’église, de sa souple docilité à l’Esprit Saint. Elle est à l’opposé du discours de type « je ne peux pas vous expliquer, mais croyez moi puisque je vous le dis, croyez moi puisque j’ai fait l’expérience dont je parle ». L’enseignement dans l’église a ceci de très paradoxal qu’il nécessite l’engagement de celui qui parle, son adhésion, à la différence de l’enseignement des mathématiques ou de l’histoire des religions. Mais il ne peut trouver sa fondation seulement dans cette expérience, dans cet engagement individuel. Notre engagement dans la prédication ne trouve sans doute pas de modèle plus clair que celui de Jean le baptiste : il prêche, et il croit à ce qu’il prêche, mais en s’effaçant derrière celui qu’il annonce.

Il y a, de plus, un lien entre la compassion et l’enseignement.

En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut pris de pitié pour eux parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger, et il se mit à leur enseigner beaucoup de choses (Mc 6,34).

Cette phrase précède le récit de la multiplication des pains. Lorsque Jésus voit la foule et la sent désorientée, comme un troupeau qui ne sait où aller, il est ému de compassion pour elle. Mais sa compassion ne le pousse pas d’abord à s’occuper de la nourriture, mais à les enseigner. Ce qui doit nous motiver à enseigner, c’est bien cela. Ce n’est pas un goût personnel pour l’étude ou la recherche, ou le désir de faire partager nos idées du moment, c’est la constatation que nous nous adressons à un peuple qui est désorienté comme un troupeau sans berger, à un peuple qui a besoin de découvrir où est le chemin de la vie, parmi les innombrables chemins qui se présentent à lui. L’enseignement, la réflexion intelligente sur la foi n’est pas un supplément auquel on pensera le jour où on aura le temps, le jour où on n’aura rien d’autre à dire. C’est vital. Aujourd’hui, dans ce foisonnement de discours qui nous submerge, l’enseignement, l’appel à l’intelligence croyante sont des dimensions essentielles de la prédication. Mais enseigner, dans la prédication, ce n’est pas faire un cours : nous avons à prendre les moyens pour que notre enseignement passe, pour qu’il soit reçu. L’enseignement, ce doit être surtout un état d’esprit qui nous habite à l’égard du peuple qui nous est confié dans le temps de la prédication.

L’exhortation

Un autre registre, un peu différent de celui de l’enseignement, c’est celui de l’exhortation. Le prédicateur cherche ici à toucher son auditoire pour le faire bouger, pour l’inviter à changer quelque chose dans sa manière de vivre. Au nom de quoi, diront certains, irais-je exhorter mes frères à la conversion, moi qui en ait tellement besoin pour moi-même ? Il y a là un problème vieux comme la parole prophétique, vieux comme Jonas, Amos ou Isaïe. Qui suis-je pour porter la parole ? Qu’ai-je de plus que les autres pour leur dire que leur vie a besoin d’évoluer ? Trois pistes peuvent nous aider à réfléchir à cette question.

1. N’est-il pas possible de se taire sur ce sujet ? L’écriture est assez claire, malheureusement pour nous. Elle nous montre des prophètes qui vont interpeller leurs concitoyens ou les puissants de ce monde, elle nous transmet l’invitation de Jésus, puis de Paul, à prêcher à temps et à contre temps, à exhorter son frère à accueillir le Royaume. La raison en est assez simple : elle est liée à ce qu’est le péché. Lorsque nous sommes prisonniers du péché, il nous coupe de Dieu, et en particulier de la lumière que Dieu donne pour discerner que faire. Nous sommes plongés par le péché dans les ténèbres, et nous ne pouvons en sortir seuls. Une parole est indispensable. Il nous faut recevoir de Dieu la lumière, il nous faut entendre une parole qui désigne le mal, là où nous ne le voyons plus, là où nous ne voulons pas le voir. Il faut donc bien que certains portent cette parole.

2. Il est important de réfléchir à ce qui fonde l’exhortation. Sur ce point tout particulièrement, il faut insister sur le fait que le prédicateur est au service d’une parole qui n’est pas la sienne, de la Parole de Dieu. Il n’exhorte pas pour faire disparaître des comportements qui l’agacent, ou qui lui sont, à lui, désagréables. Il exhorte parce que la parole de Dieu exhorte, parce qu’elle est un glaive à deux tranchants, parce qu’elle révèle ce qui est caché dans les ténèbres. L’autorité qui fonde l’exhortation, c’est la parole de Dieu, c’est l’appel que Dieu adresse à l’homme : « Adam où es-tu ? » Il peut y avoir un secret orgueil à se refuser à l’exhortation par humilité : est-ce que je crois que c’est ma vie, que c’est mon autorité ou ma sainteté qui pourrait fonder l’exhortation ? Suis-je la norme qui juge la parole de Dieu ou est-ce l’inverse ? J’ai le devoir de mettre autant que possible ma vie en conformité avec la parole que j’annonce, mais la source de la prédication, sa référence, ce n’est pas ma vie, c’est la parole de Dieu.

3. Il est donc essentiel de se rappeler que le prédicateur est le premier auditeur de sa prédication. Nous n’avons des chances d’être supportable dans l’exhortation qu’à la condition que l’auditoire comprenne explicitement ou implicitement que le prédicateur est lui aussi destinataire de l’exhortation. On ne parle pas à l’auditoire du haut de sa vertu, on lui parle comme un frère en humanité, pécheur lui aussi. Cela peut être implicite. Il n’est pas indispensable de se répandre durant dix minutes sur son propre péché : « Qui suis-je pour vous parler ? » C’est pénible, et cela peut limiter l’impact de ce qu’on dit. En revanche cela doit s’entendre, dans la manière de le dire, dans la manière de prendre en compte la faiblesse humaine. Exhorter, ce n’est pas juger ou condamner, même si c’est dire clairement ce qui a besoin d’être dit.

La méditation, l’invitation à la prière

Dans une prédication qui s’adresse à un groupe restreint, au cours d’une retraite, en semaine, ou quand les textes lus s’y prêtent, on peut choisir préférentiellement le style de la méditation. Le prédicateur propose alors à son auditoire de le suivre dans sa méditation personnelle du texte, dans ce que le texte éveille en lui comme découverte de ce qu’est Dieu, comme prière. Cette méditation est toujours plus ou moins présente, souhaitons-le, au moins dans la préparation de l’homélie. Qu’est-ce qui est particulier alors à ce style ? c’est justement le fait que l’homélie n’est ici faite que de cela, ce qui implique des choses importantes dans le style de la parole. L’homélie méditative, contrairement aux deux autres formes dont nous venons de parler, ne s’adresse pas directement à l’auditoire, elle prend l’auditoire à témoin de la méditation qui se déroule dans le coeur du prédicateur et dans laquelle elle invite à entrer. Cela en fait un style oratoire qui n’est pas très interpellant, très tonique, et dont il faut donc mesurer les limites, en particulier si le public est fatigué (pèlerinage), si son attention n’est pas très soutenue (jeunes), si les conditions d’audition sont mauvaises. L’autre question qui se pose apparaît dans les expressions que l’on peut employer pour décrire ce qui se passe : « Le prédicateur propose à son auditoire de le suivre dans sa méditation personnelle. » Le style méditatif ne comporte pas de vis à-vis, on ne s’adresse pas au public, on l’invite à entrer dans une démarche qui est, en fait, personnelle au prédicateur. L’auditoire a donc moins de liberté que dans une situation d’interpellation en vis-à-vis. Ceci est paradoxal mais mérite d’être souligné, car souvent on rencontre des prédicateurs un peu timorés, qui n’osent pas interpeller le public, l’exhorter, et qui pensent plus discret, plus humble et plus respectueux de la liberté des gens de se cantonner dans la méditation. Mais je suis pourtant plus libre, plus à même de me tenir à distance de celui qui me parle en disant « tu » ou « vous », que celui qui exprime ses propres idées en disant « nous pensons que... ».

L’homélie méditative est une invitation, une introduction à la prière personnelle. Il est donc nécessaire qu’elle prenne place dans une liturgie cohérente avec ce climat. Si elle incite à la prière, elle doit être suivie d’une espace de silence qui permet cette prière.

Le témoignage

Dans cette réflexion sur la manière dont le prédicateur se situe à l’égard de ce qu’il dit, et de ceux à qui il le dit, il faut étudier l’implication maximale, qui est le témoignage à la première personne. Le prédicateur y ratifie ce qu’il prêche par sa propre expérience, qu’il raconte. Si l’adhésion forte, la conviction, sont à rechercher en toute circonstances, le témoignage n’a certainement pas à être systématique. Il est à user avec précaution. Devant certains publics, on l’attend et on l’apprécie, chez d’autres il agace. Il me semble que le principal critère de discernement est, ici encore Jean le Baptiste : « il faut qu’il grandisse et que je diminue ». Cela m’invite à chasser impitoyablement toute histoire ou tout témoignage qui risquerait de n’être au service que de ma propre gloire, même si elle est particulièrement significative pour le sujet traité. « J’ai reçu l’autre jour un monsieur qui m’a dit ceci... Et bien voilà ce que je lui ai répondu... Pas mal, n’est-ce pas ? » Ici comme ailleurs, mais particulièrement ici, il nous faut chercher avant tout la gloire de Dieu et non la nôtre.

Cette nécessaire humilité est à conjuguer à la discrétion. Combien d’homélies de mariage comprennent des citations tirées explicitement des entretiens de préparation. Et la mariée, rouge d’inquiétude, entend le prédicateur se lancer dans des « Ne me disais tu pas, Laurence, que l’amour pour toi... ». Si le témoignage relatif à une situation vécue nous semble s’intégrer de manière utile dans l’homélie, il est absolument indispensable d’y appliquer toutes les règles déontologiques qui servent de référence aux études de cas : remplacement des noms de personnes et de lieux, suppression des éléments biographiques trop précis, introduction d’éléments biographiques brouillant l’identification.

Un dernier registre de questions possibles à propos du témoignage est de confronter celui-ci aux deux styles précédents : le témoignage envisagé nourrit-il la foi ? soutient-il la prière ? Certains, ayant retenu d’un cours d’homilétique que l’exemple ou l’histoire racontée soutiennent l’attention et marquent la mémoire se croient obligés, dimanche après dimanche, de glisser systématiquement dans leur prédication une histoire. Cela tombe parfois juste, mais aucun d’entre nous n’a vécu des événements illustrant précisément toutes les pages de l’évangile. Alors, si on est convaincu que l’exemple est obligatoire, on en vient assez vite à en inventer, ou à arranger ce qui s’est passé, pour que « cela corresponde au texte ». Rien de tel pour que l’histoire sente le renfermé, l’artificiel, et que personne n’y croit.

Le récit

Lorsque Jésus veut faire comprendre quelque chose à propos de Dieu, parfois il le dit clairement, il l’explique, mais le plus souvent, il choisit de raconter un conte, une parabole. La parabole est bien une parole qui est vraie, qui dit quelque chose de vrai, même si le bon samaritain ou le fils prodigue n’ont jamais existé. Si Jésus parle ainsi à l’imaginaire, cela doit nous laisser penser que nous pouvons peut-être exploiter cette piste, même si cela surprend nos esprits cartésiens. Et cela n’est pas réservé aux messes pour enfants. On peut soit introduire une petite parabole, une histoire dans une homélie classique, soit même oser faire toute l’homélie sous la forme d’une récit, d’un conte. Il ne s’agit plus ici d’un exemple que l’on tire de sa mémoire et de son expérience personnelle, mais d’une histoire entièrement imaginaire.

C’est un exercice difficile. Il ne s’agit pas de redire lourdement ce que l’évangile dit simplement, de rajouter notre imaginaire à l’imaginaire d’une parabole, mais de faire comprendre telle ou telle idée que nous donne le texte scripturaire par le biais d’une histoire. Cela demande beaucoup plus de travail de préparation. Un récit ne s’improvise surtout pas. En particulier il est nécessaire de se poser beaucoup de questions critiques sur l’histoire que l’on envisage de raconter : ce qu’elle suggère est-il fidèle à l’évangile ? quel rôle se donne le narrateur ? l’histoire répond-elle aux critères déjà envisagés, est-elle une bonne nouvelle de salut ? Un tel procédé, dont il ne faut sans doute pas abuser, a l’avantage d’attirer l’attention, lorsqu’il est inhabituel, et de laisser des traces beaucoup plus durables dans la mémoire qu’une prédication classique.

 

[1Ces pages sont le fruit d’une réflexion communautaire menée au couvent des dominicains de Rennes dans le cadre de la préparation d’un cours sur la prédication à assurer au Séminaire.

[2K. Barth, Parole de Dieu et parole humaine, Paris : éditions « Je sers », 1933, p. 135.

Jean-Marie GUEULLETTE o.p.

Maître de conférences à la Faculté de Théologie de Lyon.

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Jean-Marie GUEULLETTE o.p.

Maître de conférences à la Faculté de Théologie de Lyon.

(re)publié: 31/07/2001